Le taureau par les cornes

Pour Morvandiau, l’année 2005 fut doublement prégnante : il fut diagnostiquée à sa mère une démence fronto-temporale précoce et son fils, Émile, tout juste né, fut diagnostiqué d’un syndrome de la trisomie. Un double choc pour cet auteur de dessin de presse et de bande dessinée. Il raconte cette tranche de vie dans Le taureau par les cornes, une superbe autobiographie, entre pudeur et poésie, entre larmes et espoir. Vibrant !

Prendre le taureau par les cornes, ne pas fuir face aux difficultés

Prendre le taureau par les cornes, voilà le leitmotiv de Morvandiau. L’auteur de dessin de presse et de bande dessinée né en 1974 à Rennes doit faire face et ne doit pas fuir ses responsabilités. Plus facile à écrire qu’à faire.

Il faut dire que l’auteur de Santa riviera, le venin des passions (Les requins marteaux) dont affronter deux nouvelles terribles dans sa vie. En 2005, le diagnostic tombe sur les épaules de sa mère : démence fronto-temporale précoce, une maladie proche d’Alzheimer. Quelques mois plus tard, en septembre, les médecins diagnostiquent à son fils, Émile, tout juste né d’une semaine, le syndrome de la trisomie 21.

“Il me faut faire le deuil de la mère que j’avais connue et celui de l’enfant que j’avais attendu.”

Rozenn – sa compagne qui ne souhaite pas apparaitre dans l’album – s’effondre. L’annonce est dure et percutante. Leur troisième enfant, né prématurément, « ne sera pas comme les autres ». La douleur est imprescriptible et se télescope avec le long effacement de sa mère.

Lily, sa fille de deux ans, le console, lui le grand type de 31 ans. Il doit alors faire un double « deuil » : celui de son enfant qu’il a tant attendu et celui de sa mère qui petit à petit va perdre ses facultés mentales, oublier jusqu’à ses propres enfants.

« C’est la mort bouleversante d’intime fantasmé dont je prends la mesure » confie Morvandiau à son lectorat, un sentiment que Fabien Toulmé décrit lui aussi dans Ce n’est pas toi que j’attendais à propos de sa fille Julia, elle aussi atteinte de la trisomie 21. Deux auteurs, deux vies différentes mais une lutte commune au quotidien.

Accompagner au mieux Emile et sa mère dans leur quotidien

Morvandiau, Rozenn et leurs deux enfants prennent en pleine face ces deux événements. L’auteur de D’Algérie (Le Mont-en-l’air) est noyé par les sigles qu’on lui débite (MDPH, AVS, ESS, SESSAD…). Il doit se familiariser avec un jargon loin de celui du monde de la bande dessinée et de la presse.

Il fait le constat qu’Émile a passé plus de temps à l’hôpital que lui dans toute sa vie et que ce petit garçon devra fréquenter tout un tas de spécialistes (orthophoniste, psychomotricien…) mais qu’il est déjà un athlète de haut niveau avec se plannings démentiels. Et il y a aussi tous les gens autour, souvent maladroits ou n’ayant pas les connaissances qui donnent leur avis. La trisomie est méconnue du grand public, voire même souvent repoussée. Ça submerge, ça déstabilise ou ça fait rire mais ça ne déroute pas le couple. Ils se doivent d’être là à chaque instant.

Restent les moments d’intimité, de partages qui font grandir Émile. En 2012, le petit garçon rentra même en CP. Belle victoire pour un enfant qui ne savait pas parler plus jeune.

Une autobiographie juste, sans fard et pudique

Dans Le taureau par les cornes, Morvandiau ne se cache pas. Il dit avec des mots très forts et poignants, l’effacement de sa mère et ses difficultés face à la trisomie d’Émile. Pourtant, il n’a pas voulu écrire cet album tout de suite, il lui a fallu un temps de digestion, s’occuper de son fils et de sa famille. Il faut un grand courage et du recul pour livrer aux autres un tel récit.

L’auteur met en scène ses doutes, ses nombreuses questions, ses joies et ses peines. Tout en pudeur, ce livre procure des émotions fortes chez le lecteur : sourire et larmes. Ses récitatifs sont nombreux mais d’une telle justesse que l’on entre en empathie.

Sourire ? Oui, Le taureau par les cornes n’est pas sombre, il possède cette lueur d’espoir portée par un dessin en noir et blanc remarquable et une touche d’humour. Ce sourire, on le doit aux traits de caractère de la maman. Très pieuse et plutôt conservatrice, elle possédait cette touche de fantaisie qui illuminait sa vie et celles de ses proches. Les fulgurances de ses réparties étaient drôles (formules toute faites ou approximations d’expression).

L’album n’est pas linéaire, parfois destructuré mais très agréable à lire. La poésie est aussi au rendez-vous de ces 150 très belles pages.

La maman meurt le 11 juillet 2013 et Émile poursuit son petit bonhomme de chemin. Morvandiau continue de travailler ses dessins de presse et ses albums. Les temps seraient-ils plus légers ?

Le taureau par les cornes : un superbe message d’amour d’un père à son fils, d’un fils à sa mère. Un très grand livre !

Article posté le dimanche 07 juin 2020 par Damien Canteau

Le taureau par les cornes de Morvandiau (L'Association)
  • Le taureau par les cornes
  • Auteur : Morvandiau
  • Editeur : L’Association
  • Parution : 07 février 2020
  • Prix : 19 €
  • ISBN : 9782844145871

Résumé de l’éditeur : Juin 2005. Un diagnostic est enfin posé : sa mère souffre de démence fronto-temporale précoce, affection cousine de la maladie d’Alzheimer. Septembre 2005. Son fils Emile naît prématurément. Il est atteint de trisomie. A quelques mois d’intervalle, Morvandiau doit faire le deuil de la mère qu’il a connue et de l’enfant qu’il avait attendu. C’est l’occasion pour lui de revenir, avec pudeur et poésie, sur l’histoire de sa famille et plus particulièrement celle de sa mère, femme très pieuse au fort caractère, alliant conformisme et fantaisie. C’est aussi le récit du difficile apprentissage de la vie auprès d’un enfant handicapé, du regard porté par les autres, de la jungle administrative qu’il doit affronter. A travers le regard tantôt amusé, tantôt agacé qu’il porte sur les incongruités de la différence et ce qui l’entoure, Morvandiau évoque avec tendresse l’intensité des émotions d’un père et d’un fils face à la maladie, et finalement, le bonheur d’être en vie.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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