Le dessinateur américain Derf Backderf revient chez Cà et Là avec Les Dissidents, un passionnant roman graphique autour de la vie mouvementée du journal contestataire The Masses pendant la Première Guerre mondiale. Quand engagement rime avec répression.
Le retour d’une grande voix
La parution d’un roman graphique de l’américain Derf Backderf en France est toujours un événement. Après Mon ami Dahmer (2013), Trashed (2015) et Kent state (2020) tous trois publiés chez Cà et Là, l’auteur récidive chez le même éditeur avec un nouvel opus de 344 pages, Les Dissidents. Et comme à chaque fois, il met ses crayons et son sens de la narration au service d’un moment d’histoire plus ou moins bien connu de son pays.
Ici, basée sur des événements réels et un gros travail documentaire autour de la Première Guerre mondiale, Backderf nous raconte la lutte de ces dessinateurs de presse qui œuvrèrent notamment au sein du journal contestataire The Masses, à partir de l’année 1916.
Non à la guerre
Pacifistes, souvent classés à gauche de l’échiquier politique américain, ces voix dissidentes critiquaient la position pro guerre du président Woodrow Wilson. Ce dernier, après un temps de neutralité engage son pays dans le conflit et ne tolère bientôt plus aucune contestation. Voici venu le temps de la censure et de la répression. Les dessinateur de The Masses vont vite l’apprendre à leurs dépens.
Un portrait sombre de l’Amérique
À travers la figure d’un jeune immigrant allemand et dessinateur de 24 ans, Joe Hertle (seul personnage fictif de cette histoire), Derf Backderf brosse un portrait sombre de l’Amérique de cette époque qui n’est pas sans rappeler, à bien des égards, celle d’aujourd’hui. Mise sous le boisseau des voix contestataires, manipulation de l’opinion, répression aveugle, menaces sur la liberté d’expression.
C’était l’époque des milices violentes qui traquent les réfractaires à la conscription, c’était le temps de la création du « Sedition Act », ce décret qui « rendait illégal l’acte d’imprimer, d »écrire, de publier, ou d’exprimer tout langage ou discours déloyal, malveillant, calomnieux ou injurieux à l’égard du gouvernement ou de l’armée ».
Plus tard, pour accentuer encore leur pouvoir, les autorités américaines éditeront même « un livret d’instruction « à l’usage des dessinateurs, publié par une équipe du ministère de la propagande qui se fait appeler le » bureau of cartoons ».
Pourtant, bien que souvent au creux de cette vague répressive, les dessinateurs de cette époque troublée parviendront à publier dessins et caricatures critiquant la politique guerrière de leur pays.
Le jeune Joe Hertle engagé dans ce combat, y côtoiera les grandes plumes de l’époque, Art Young en tête ou encore des figures historiques comme le journaliste John Reed ou la militante socialiste Emma Goldmann.
Dessins mélangés
Avec Les Dissidents, ce qui n’aurait pu n’être qu’un énième document graphique sur un moment de l’histoire, Derf Backderf donne plus à voir. Insérant dans son propre découpage des illustrations de l’époque (les couvertures réalisées alors au crayon lithographique font merveille), il met en perspective un message puissant, nous rappelant que la liberté, quelle que soit l’époque, reste un bien précieux à conserver…
Traduit par Fanny Soubiran, ce récit captivant se présente comme un passionnant voyage dans l’histoire. Même vieille de plus d’un siècle, l’aventure de ces Dissidents, géants oubliés du dessin politique, continue de nous interpeller.
C’est didactique sans être pesant, évidemment porté par un graphisme très maîtrisé, très percutant.
Vous l’aurez compris, c’est à lire, évidemment !
- Les Dissidents
- Scénario et dessin : Derf Backderf
- Éditeur : Çà et Là
- Prix : 28 €
- Parution : 11 Septembre 2026
- ISBN : 9782369904762
Résumé de l’éditeur. En 1916, alors que les États-Unis se déchirent entre grèves ouvrières et tensions raciales, le journal contestataire The Masses, porté par un groupe de dessinateurs pacifistes, dénonce la position pro-guerre du président Wilson. En Europe, la Première Guerre mondiale bat son plein, et le président américain est fermement décidé à engager son pays dans le conflit. Aucune contestation n’est tolérée : Wilson censure les opinions pacifistes. Dès lors, la critique du pouvoir devient impossible, et les opposants, comme les journalistes de The Masses, deviennent les cibles de l’État et de sa milice. Harcelés, espionnés puis poursuivis, les dessinateurs risquent de perdre leur travail, voire d’être emprisonnés.
Dans Les Dissidents, l’histoire vraie de The Masses est racontée à travers les yeux de Joe Hertle, un jeune dessinateur qui veut à tout prix faire du dessin politique, et qui rejoint dans ce but les rangs du journal. Bien que ce personnage soit fictif, son histoire suit de façon réaliste la lutte politique et artistique de ce groupe de dessinateurs engagés.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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