Bassiste et chanteur dans un groupe de punk rock, figure du milieu alternatif dans les années 1980, Gilles Bertin fut aussi un braqueur. En cavale pendant trente ans, il se rendit de lui-même à la justice de son pays. Dans Les Héros du peuple sont immortels, le dessinateur Stéphane Oiry en dresse un portrait sensible.

Disquaire à Lisbonne
Il se fait appeler Did’ et dit à qui veut l’entendre qu’il est écossais. Dans son magasin de disques à Lisbonne dans les années 1990, cet homme-là s’est refait une vie et une identité. Il tente d’oublier un passé de musicien addict et braqueur. Cet homme à fleur de peau, c’est Gilles Bertin, figure du punk rock dans les années 1980 à Bordeaux, fondateur du groupe Camera Silens .
Gilles Bertin, mort du sida en 2019, a laissé une autobiographie, « Trente ans de cavale : ma vie de punk « publiée la même année chez Robert Laffon. Aujourd’hui, c’est le dessinateur Stéphane Oiry qui s’empare librement de ce récit dans « Les héros du peuple sont immortels », un beau roman graphique édité en mai 2025 chez Dargaud.

Drogues dures…
Sous-titré « La cavale de Gilles Bertin », ce récit de 128 pages nous emmène d’abord dans le Bordeaux underground des années 1980. Gilles Bertin et ses potes y vivent chichement, connaissent les galères, les squats et les concerts endiablés. C’est l’époque « des blousons cloutés et des cheveux en bataille », de l’émergence du mouvement punk qui déchaine les passions depuis quelques années déjà en Angleterre.
Mais Bertin et ses copains ne sont pas des enfants de chœur. Il faut bien vivre… Les « prolos du punk » vont bientôt toucher à l’héroïne. « De la légitime défonce occasionnelle et festive, tu es passé à la défonce à outrance, constate le dessinateur-narrateur qui tutoie son personnage, « une cuillerée à soupe d’héroïne coupée avec du lait en poudre constitue désormais ton petit déjeuner quotidien ».

Et braquages
En 1988, c’est la bascule. Bertin, qui est devenu père, a besoin d’argent. Avec quelques acolytes, il commet des cambriolages puis bientôt projette un gros coup. Ce sera la Brink’s et un butin conséquent. Un peu plus de 11 millions de francs, sans tirer un coup de feu. Si le plus gros de la bande se fait arrêter, Bertin, lui, parvient à fuir en Espagne, du côté de Barcelone. C’est le début d’une longue cavale qui va durer trente ans.

Repartir de zéro
Après l’Espagne, c’est donc le Portugal qui accueille celui qui semble débarrassé de ses addictions. « Repartir de zéro. Ce qui est arrivé avant n’existe plus » croit-il. Pas si simple. En 1995 , du côté de Lisbonne où il a ouvert Torpedo, sa petite boutique de disques, Gilles Bertin sera rattrapé par la maladie.
Le sida vient de s’inviter dans sa vie. C’est l’époque où les trithérapies commencent à fonctionner, retardant l’échéance ultime. Retour à Barcelone. C’est là que Bertin, qui se fait désormais appeler Didier Ballet, et sa compagne Cécilia vont vivre pendant quelques années encore. Il est devenu père d’un deuxième enfant.

Sur le chemin de la rédemption
A l’automne 2016, Bertin quitte l’Espagne, direction la France. Il franchit cette frontière, à pied. Voici l’ancien braqueur sur le chemin de la rédemption, confiant sur la justice de son pays, décidé à « payer sa dette ».
Une justice qui va rendre un jugement plutôt clément : cinq ans d’emprisonnement avec sursis. Invité dans les médias, Gilles Bertin confie qu’il s’attendait à rejoindre la case prison. Mais, dit-il, « le tribunal a jugé l’homme que j’étais devenu, pas celui que j’étais ».
Terrassé par la maladie, Gilles Bertin s’éteint le 7 novembre 2019 après des années de lutte. Figure de l’homme libre, il reste aujourd’hui encore un symbole pour celles et ceux qui l’ont côtoyé, dans son quotidien ou sa musique. « Héros malgré lui », il a incarné cette jeunesse de la fin des années 1970 pour laquelle les mots révolte et liberté avaient encore un sens. Même si pour y parvenir, les moyens n’étaient pas toujours légaux…

Un album électrique
A travers ce personnage, bien réel, Stéphane Oiry fait une fois encore démonstration de son talent de dessinateur et de conteur. Ses lecteurs reconnaîtront dans ce nouvel opus l’efficacité de ses effets de trames et de ses couleurs, la minutieuse reconstitution des décors… Ambiances, atmosphères, tout y est. Les dialogues sont ciselés, la tension dramatique est palpable.
Un album électrique, à l’image de cette musique et de ce mouvement punk à laquelle l’auteur de ce récit graphique s’attache à redonner toutes ses lettres de noblesse.
- Les héros du peuple sont immortels
- Scénario et dessin : Stéphane Oiry
- Editeur : Dargaud
- Prix : 21, 50 €
- Parution : 16 mai 2025
- ISBN : 9782205086218
Résumé de l’album. Avec Camera Silens, le groupe punk qu’il a créé, Gilles Bertin oscille entre concerts turbulents, tremplins rock et petites combines. Jusqu’au jour où il braque près de 12 millions de francs à la Brink’s. Ses complices sont rapidement rattrapés… mais Gilles parvient à s’échapper en passant les Pyrénées. Une cavale de plusieurs décennies commence alors. Figure sans concession des années 1980, Gilles Bertin a publié une autobiographie à succès, « Trente ans de cavale ». Adaptation rock de celle-ci, « Les Héros du peuple sont immortels » relate son parcours en forme de rédemption depuis les années punk et sida, jusqu’aux années 2010.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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