M.Gouevo veut guérir de la Shoah

Avec M.Gouevo veut guérir de la Shoah, Ana Waalder et Mikhaël Allouche signent une enquête historique et familiale originale. Ou comment sortir du statut de victime sans effacer la mémoire.

Ce mystérieux M. Gouevo

Art de la représentation par excellence, la bande dessinée a pour enjeu de montrer et de raconter. Dans M.Gouevo veut guérir de la Shoah, le personnage central n’a ni visage ni histoire. C’est de prime abord ce que nous laissent croire Ana Waalder et Mikhaël Allouche, les auteurs de cette passionnante enquête historique et familiale, publiée en ce printemps 2025 au Seuil.

Explications. Ce Gouevo, mot qui signifie « oeuf  » en judéo-espagnol, a bien une tête ovoïde. Mais c’est aussi un personnage un peu niais qui ne veut rien savoir de ses origines. Or, le voilà pourchassé par un autre drôle de personnage, Sinan le Juif, pirate ottoman hirsute surgi de fond des temps. Une sorte de bonne conscience qui va l’obliger à regarder son passé et retrouver ses racines.

En quête de racines

Au départ de cette enquête M. Gouevo, dont on apprend assez vite qu’il est issu de la 3e ou 4e génération après la Shoah, ne veut pas mais va devoir enquêter. Ce sujet dont on ne parle pas, dont il a vaguement entendu parler, il va lui falloir l’appréhender de multiples façons. Alors, il va interroger ses proches, participer à des groupes de paroles, se plonger dans des archives, interroger des intellectuels, historiens ou philosophes ayant travaillé la question… L’enquête va s’avérer difficile.

Quand l’histoire est traumatisme

La Shoah, qui désigne la persécution et l’extermination systématiques et cautionnées par l’État de 6 millions de Juifs d’Europe par le régime allemand nazi, ses alliés et ses collaborateurs, constitue un processus graduel qui s’est déroulé à travers l’Europe entre 1933 et 1945.

C’est ce passé douloureux, traumatique, que portent en elles plusieurs générations et qui semble se rejouer indéfiniment.
Pourtant, la famille de ce Gouevo n’a semble-t-il pas été directement impactée par ce drame. Il n’empêche. On ne peut se défaire du poids de l’histoire. M.Gouevo sait bien qu’il est juif, mais « ne sait pas bien ce que ça veut dire ».

Au fil de ses rencontres, il va être confronté à d’autres mémoires. Ainsi, dans un groupe de parole, l’un des participants résume: « Or, on doit retrouver d’où on vient si on veut vivre sur cette terre. Et si on retrouve d’où on vient, alors on saura peut-être comment on est juif… »

Sur le chemin de la guérison

Cette enquête historique et familiale pose de multiples questions. Comment guérir de cette « maladie », entre traumatisme et amnésie ? Comment sortir du statut de victime dans lequel on a bien souvent enfermé ces générations de descendants de survivants de la Shoah ? Ils nous invitent aussi à nous méfier des amalgames et à « identifier les événements pour ce qu’ils sont »

En confrontant Gouevo à ses origines et à son histoire familiale, les auteurs nous invitent, quelles que soient nos origines, à réfléchir à notre rapport au passé et à la manière dont les traumatismes se transmettent silencieusement d’une génération à l’autre. Entre autobiographie et enquête historique, ils signent une œuvre originale et profonde.

Elle se démarque aussi graphiquement des nombreuses bandes dessinées consacrées à la deuxième guerre mondiale et ses conséquences. A la gravité du propos répond en contraste la vivacité des couleurs utilisées. Le trait, parfois naïf, ne montre rien de l’horreur, mais suggère et s’attarde sur les visages des témoins. Un parti pris intéressant qui n’enlève rien à la richesse de cet album.

Article posté le mardi 17 juin 2025 par Jean-Michel Gouin

M.Gouevo veut guérir de la Shoah de Ana Waalder et Mikhaël Allouche (éditions seuil)
  • M.Gouevo veut guérir de la Shoah
  • Scénario : Ana Waalder
  • Dessin : Mikhaël Allouche
  • Editeur : Seuil
  • Prix : 25 €
  • Parution : 25 avril 2025
  • Nombre de pages : 176
  • ISBN : 9782021577921

Résumé de l’éditeur. M. Gouevo est un homme sans histoire et sans visage. Il ne sait rien du passé et ne souhaite pas en savoir davantage, jusqu’au jour où un pirate juif ottoman débarque du XVIe siècle et le renvoie à ses obligations : guérir de la Shoah. Mais la Shoah n’est pas une maladie, et puis, quel rapport avec sa famille, puisqu’elle est passée entre les gouttes ? À travers une enquête historique et familiale, Mikhaël Allouche et Ana Waalder explorent les espoirs et les tourments des 3e et 4e générations après la Shoah. Ils envisagent un dialogue intergénérationnel, inventif et salvateur pour se défaire du statut de victime et tenter de remédier à cette fièvre de l’époque, qui use et abuse du vocabulaire de la Shoah. Un essai graphique fascinant, totalement universel, sur les enjeux de la mémoire et les questions identitaires qui traversent les générations.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

En savoir