Madame Choi et les monstres : bataille d’angles

Les éditions du Seuil publient Madame Choi et les monstres ou l’incroyable histoire vraie de Choi Eun-hee, actrice légendaire du cinéma sud-coréen, enlevée dans les années 70 par Kim Jong-il. Fait étonnant, la même histoire a déjà servie de terreau à une autre bande-dessinée sortie il y a un an. Au petit jeu de la comparaison, si chacun y va de son angle d’approche très différent, doit-il y avoir un gagnant ?

ET TOI TU RECYCLES ?

A l’instar du mantra du film de Coralie Fargeat, The Substance, les récits rêvent-ils d’une meilleure version d’eux même ? Il est toujours étonnant de voir à quel point une histoire peut servir plusieurs façons de se raconter, comme absorbée dans une incessante autodigestion. Reste à voir comment elle est appropriée et surtout pourquoi ?

Le cinéma est parmi l’un des premiers fautifs. Cas récents : on attend deux films autour de la figure de Gisèle Halimi, en tournage cette année, ainsi qu’une nouvelle adaptation du roman Étoiles, garde-à-vous ! de Robert A. Heinlein, à l’origine du film Starship Troopers.

Presque trente ans après sa sortie, le film de Paul Verhoeven, brillante satire du fascisme et du militarisme, brûle toujours d’une étonnante actualité. A-t-on vraiment besoin de s’en reprendre une dose ?

7 DIFFERENCES

En BD, les cas existent aussi. De récente mémoire c’est le personnage de Stéphanie St Clair alias Queenie qui avait eu le droit à son jeu des 7 différences.

Dans cette même dynamique, la boite à bulles a sorti l’année dernière, Le dictateur et le dragon de mousse. Cette année, ce sont Les éditions du Seuil qui proposent Madame Choi et les monstres. Tous deux sont tirés d’une autre incroyable histoire vraie.

« Cher dirigeant, vous faites une drôle de bobine »

PYONGLYWOOD

Choi Eun-hee est considérée comme l’une des plus grandes actrices sud-coréennes des années 50 et 60. Après un premier mariage totalement raté, elle rencontre en 1954, Shin Sang-ok, réalisateur sud-coréen qu’elle épouse la même année. Elle va ainsi apparaitre dans plus de 130 de ses films.

En 1978, Choi est kidnappée par des agents secrets nord-coréens, sur les instructions du fils du dictateur et plus tard dictateur lui-même : Kim Jong-il. Six mois plus tard, Shin-Sang-ok, entre-temps devenu son ex-mari, est à son tour enlevé.

Choi et Shin ignorent tout de leur sort respectif jusqu’à ce qu’ils se retrouvent lors d’un dîner organisé par Kim Jong-il en 1983. Grand cinéphile, le futur despote n’a qu’une idée en tête : forcer le couple à tourner des films pour vanter la grandeur et la puissance du régime nord-coréen et faire de sa capitale, Pyongyang, une réponse à l’impérialisme américain baptisée Pyonglywood.

Il faudra huit années de prison, de tortures, de lavage de cerveau, de cinéma forcé avant que le couple ne parvienne enfin à s’échapper et à s’exiler.

L’ANGLE ÉTAIT PAS ÉVIDENT

Difficile quand deux œuvres qui discutent du même sujet sortent, de ne pas parler de l’une sans évoquer l’autre.

De fait, sans nier ses qualités structurelles et narratives, sa très plaisante approche graphique et l’attention toute cinéphile portée à son sujet, il faut reconnaitre que la BD de Fabien Tillon et Frewé, Le dictateur et le dragon de mousse, zappe totalement le point de vue d’un personnage pourtant parti-prenante de l’histoire : celui de Choi Eun-hee. De là à taxer leur travail d’antiféministe, il n’y a qu’un pas que je n’oserai clairement pas franchir.

Le récit originel lui-même omet cette dimension féminine, pourtant omniprésente si on décide de la regarder droit dans les yeux. Au-delà de l’aspect historique, Madame Choi et les monstres sonne donc comme une lecture féministe bienvenue, agençant son récit en un contre-champ nécessaire à cette folle histoire.

WOMANIZER

Madame Choi et les monstres mêle ainsi deux niveaux de réalité. Le principal : la vie de Choi. Son premier mariage avec un homme violent, qu’elle quitte pour Sing. Un divorce alors mal vu par la très conservatrice société sud-coréenne et qui lui sera régulièrement reproché dans les médias.

Il est aussi fait état de leur combat commun contre la censure qui réprime leur esprit libertaire, autant que des trahisons venant de ce nouveau mariage avec le réalisateur.

Quand elle est enlevée en 1978, cela fait déjà deux ans qu’elle est divorcée de Sing. Au moment de sa disparition, le récit de Tillon évoque un caprice. Madame boude.

A contrario, Sheree Domingo et Patrick Spät la montrent esseulée, loin de ses enfants, de ses proches, ballottée, maltraitée, façonnée. Les monstres de Madame Choi révèlent alors leur puissance toute destructrice.

Vous l’aurez compris, la métaphore monstrueuse sert ici la critique de l’homme, sa façon de rompre et d’écraser, qu’il soit un mari volage, un sinueux homme de main ou un dictateur en devenir.

« Cher dirigeant, et si le film était un bide ? »

CROC-CROC…

Mêlé au premier, le deuxième niveau de réalité s’inspire de la légende coréenne du Bulgasari. Elle imagine comment une créature vient en aide à des paysans brimés par un roi félon. Avalant le fer des soldats – et parfois les soldats eux-mêmes – le monstre finit par abattre l’État corrompu de l’ancien régime.

Une fois le tyran déchu, il se met à dévorer tous les métaux utilisés par ses camarades agriculteurs. Devenu incontrôlable, seule la magie peut encore l’arrêter, magie qui n’est autre que le sacrifice d’une femme !

Au delà du mythe, l’histoire est utilisée pour servir de base à l’unique film de Kaiju eiga nord-coréen sur lequel Sing et Choi vont être forcé à travailler. Un caprice de Kim Jong-il qui tient absolument à sa saga d’animal fabuleux à la japonaise, de ces films de gros monstres en latex et décors en carton-pâte écrasés comme des crêpes, sur lesquels Godzilla ou Gamera règnent en maîtres absolus.

Mais le métrage n’arrivera jamais à camoufler sa dimension propagandiste et sera considéré à juste titre comme un gigantesque nanar.

 

Plutôt que d’en faire une simple histoire parallèle, Domingo et Spät l’interprètent comme une intelligente allégorie de l’incessant combat que les femmes doivent mener pour s’imposer face aux hommes. Difficile de ne pas y voir un parallèle avec la destinée de Choi.

« Il est à croquer non ? »

MENUS

On reprochera à la bande dessinée un manque de didactisme quant à sa nature même. Comprendre les tenants et aboutissants d’une histoire déjà bien chargée n’est pas toujours facile.

Idem pour l’identification de certains personnages, parfois noyée derrière la simplicité du trait et l’aspect cinéphilique qu’on aimerait lui aussi moins effacé au profit du discours.

Ces éléments n’enlèvent rien à la qualité du projet mais ils sont autrement menés et clarifiés dans la version de Tillon et Fréwé.

SAY CHEESE

D’un récit qui nourrit depuis déjà plusieurs années différentes sphères de la pop-culture (Un livre de Paul Fischer sorti en 2015, un numéro de l’émission Affaires Sensibles de Fabrice Drouet, un film documentaire, The Lovers and the Despot de Robert Cannan & Ross Adam en 2016 et aujourd’hui donc la bande-dessinée) à l’angle choisi, qui a raison, qui a tort ?

Faisons les canards et arrondissons les coin-coins : chaque sensibilité s’accordera à celui qui lui convient. En l’état, réjouissons-nous : plus que de se cannibaliser, ces récits dessinés se répondent, se complémentent autant qu’ils redécouvrent des aspects de l’histoire jusqu’ici restés collés sous les pattes du monstre, mettant en lumière les plus hasardeuses exactions du fascisme.

Madame Choi et les monstres, adoubé par un traitement graphique qui rend hommage à la douceur et au naturalisme des estampes coréennes, fera très certainement éclore des sensibilités plus romantiques encore.

Last but not least : geste éditorial bienvenu, la couverture du livre se révèle être une sur-couverture qui une fois dépliée devient un étonnant poster :

FROMAGE !

Article posté le mercredi 02 avril 2025 par Simon Lec'hvien

Madame Choi et les monstres de Sheree Domingo et Patrick Spät (éditions Seuil)
  • Madame Choi et les monstres
  • Auteur : Patrick Spät
  • Dessinatrice : Sheree Domingo
  • Éditeur : Seuil
  • Prix : 23 €
  • Parution : 14 mars 2025
  • Pagination : 176 pages
  • ISBN : 9782021562606

Résumé de l’éditeur : En 1978, la célèbre actrice sud-coréenne Choi Eun-hee est kidnappée par des agents secrets nord-coréens, sur les instructions du fils du dictateur et plus tard dictateur lui-même : Kim Jong-il. Six mois plus tard, son ex-mari, le réalisateur Shin Sang-ok, est à son tour enlevé. Choi et Shin ignorent tout de leur sort respectif jusqu’à ce qu’ils se retrouvent lors d’un dîner organisé par Kim Jong-il en 1983. Grand cinéphile, le futur despote n’a qu’une idée en tête : forcer Choi et Shin à tourner des films pour vanter la grandeur et la puissance du régime. Une histoire incroyable et vraie adaptée dans une bande dessinée passionnante qui mêle thriller politique, cinéma et mythes coréens.

À propos de l'auteur de cet article

Simon Lec'hvien

Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.

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