Mao

Mao est la toute nouvelle série de Rumiko Takahashi. Récompensée par le Grand prix du Festival d’Angoulême, l’autrice précurseur du shōnen au féminin nous immerge à nouveau dans un monde foisonnant et addictif.

Un pas pour un siècle d’écart

Mao est l’histoire de Nanoka. Lorsqu’elle avait 7 ans, elle a perdu ses parents dans un étrange accident. Alors qu’ils passaient devant une galerie marchande par hasard, la route s’est effondrée sous leur voiture. Nanoka fut retrouvée, éjectée du véhicule et couverte de sang. Depuis ce jour elle vit avec son grand-père et une drôle d’aide à domicile au regard de crapaud.

En 3e année de collège, alors qu’elle revient sur le lieu du drame, elle entend des sons étranges sortir de la galerie déserte. Elle se retrouve tout à coup projetée dans le passé, au XXe siècle, à l’ère Taisho. Elle fait la rencontre de Mao, un chasseur de yôkai, maudit par Bioki, le chat-démon. Dans sa quête pour retrouver ce redoutable adversaire, il aide Nanoka à comprendre sa vraie nature, et les mystères qui planent au-dessus de l’accident.

Une héroïne et un médecin

Nanoka est une héroïne intelligente et dynamique. Elle prend les événements tel qu’ils viennent. Cette qualité nous permet, à nous lecteur, de plonger avec plaisir dans l’histoire à ses côtés. Grâce à son désir de réponse elle porte le récit avec spontanéité et devient très vite un personnage attachant et captivant.

Mao, quant à lui, se tient loin de l’archétype du guerrier chasseur de monstre. A vrai dire, c’est un maître Onmyo.

Historiquement, les onmyôji sont des spécialistes de l’occultisme et de la magie. Durant l’ère Heian, du VIIe au XIe siècle, ils avaient une forte influence politique et avaient des devoirs mystiques comme la divination et la protection de la ville contre les mauvais esprits. Selon le folklore japonais, ils pouvaient également invoquer un shikigami, l’équivalent d’un familier en occident. Leurs pratiques mystiques deviennent interdites durant l’ère Taisho, au XXe siècle.

Mao, donc, manie le sabre de temps en temps, lorsqu’un yôkai (vulgairement : un esprit) fait des siennes. C’est une personne avisée, déterminée et profondément humaniste. Il est médecin de formation, et son activité consiste surtout à guérir les yôkai malades. Au court du récit il en profite même pour ouvrir son cabinet. Comme le dit Otoya, son shikigami, « Maître Mao a toujours été plus doué pour réparer que pour détruire« .

A l’apparence enfantine, Otoya est un shikigami pratique en toute circonstance. Grâce à son caractère flegmatique, serviable, taquin de temps à autre, il est tout bonnement adorable. Otoya, c’est un peu un vieux sage millénaire dans un corps d’un enfant.

L’incrédulité envolée

Des sauts dans le temps, des créatures maudites, de la magie folklorique, des références bien précises à des événements historiques. Rumiko Takahashi jongle avec des éléments récurrents de la SF-fantasy. Mais avec elle, tout à l’air de surgir dans la littérature pour la première fois.

Elle les tisse ensemble avec une légèreté de fée, un naturel fou qui offre une aisance de lecture formidable. La superposition de surnaturelle et de vie quotidienne moderne est fluide, et elle gobe tout entier notre suspension consentie de l’incrédulité.

Trait mélancolique

Le dessin de Rumiko Takahashi est reconnaissable entre mille. Ses toutes petites bouches et ses visages tous ronds donnent un côté tendre aux personnages. Elle rappelle à quel point, dans le dessin, une expression c’est juste une goutte d’encre posée au bon endroit.

Ici, il est impossible de douter que l’autrice est maître à la fois du récit et du graphisme. Non seulement d’offrir une lisibilité de lecture incroyable, il a ce côté « âge d’or du manga » qui rend nostalgique même ceux qui sont nés après (je témoigne).

Takahashi, femme au cœur shōnen

Rumiko Takahashi commence à dessiner toute petite grâce au kappas dessinés par son père médecin sur les boîtes de médicaments et les mangas achetés par ses frères. Takahashi décide de devenir mangaka en entrant au collège, lorsqu’elle s’achète un stylo pour la première fois. Influencée par Osamu Tezuka, Ryôichi Ikegami et Shinji Mizushima, elle dessine d’abord des yonkoma  (des histoires en 4 cases) puis des mangas scénarisés. A l’université, un de ses récits est publié dans le Shûkan Shônen Sunday. C’est le début d’une longue carrière. Urusei Yatsura (Lamu,version française de l’animé diffusé par le Club Dorothé) est sa première grande série à succès, et également l’un des rares shōnen bourrés d’humour écrit par une femme (dans les années 70). Les éditions Glénat le surnomment même « le Monthy Python du manga ». C’est pas peu dire !

Lors du festival d’Angoulême, Rumiko Takahashi racontait que, comme Gô Nagai, père de Devilman, « J’aspirais à devenir une dessinatrice pouvant, avec un style unique, aborder n’importe quel genre. » De Maison Ikkoku à Mao passant par quelques histoires d’horreur, on peut dire que Rumiko Takahashi nous a en effet dévoilé des trésors de diversité.

En conclusion, Mao est un manga à lire absolument. C’est une histoire envoûtante, énergique, porté par des personnages attachants et un univers riche, mais léger. Une belle plonger, en somme, dans l’infini monde de Rumiko Takahashi. C’est un de ces mangas que l’on dévore tout en prenant le temps de le savourer.

Article posté le jeudi 20 août 2020 par Marie Lonni

  • Mao
  • Autrice : Rumiko Takahashi
  • Éditeur : Glénat
  • Prix : 6,90€
  • Parution : 1er juillet 2020
  • ISBN : 9782344042939

Résumé de l’éditeur : À l’âge de 7 ans, la jeune Nanoka Kiba a perdu ses deux parents dans un accident. Aujourd’hui en troisième année de collège, elle revient sur les lieux du drame et se retrouve projetée un siècle plus tôt, en pleine ère Taisho. Dans ce Japon du début du XXe siècle, elle rencontre Mao, un chasseur de yôkai, qui la considère comme l’un d’entre eux. À la recherche de la créature qui l’a maudit, il va aider Nanoka à lever le mystère sur sa véritable nature…

À propos de l'auteur de cet article

Marie Lonni

Marie Lonni

"C'est fou ce qu'on peut raconter avec un dessin". Voilà comment les arts graphiques ont engloutie Marie. Depuis, elle revient de temps en temps nous parler de ses lectures, surtout quand ils viennent du pays du soleil levant. En espérant vous faire découvrir des petites pépites à savourer ou à dévorer tout cru !

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