Après Mes années hétéro et Dans la peau d’un jeune homo, Hugues Barthe poursuit sa grande œuvre autobiographique avec Mémoires d’un traître. Comment un jeune garçon de la campagne rêve d’émancipation sociale. Un très bel album sur la notion de transfuge de classe.

Hugues Barthe : se raconter en bande dessinée
Hugues Barthe est un auteur de bandes dessinées qui, au fil des ses publications, a créé une vraie œuvre entre autobiographie, autofiction et fiction autour de témoignages. Né en 1965 à Montbéliard, il suit les cours des beaux-arts d’Angoulême entre 1994 et 1997.
C’est seulement sept ans plus tard, qu’il publie sa première histoire après une rencontre avec Jean-Paul Jennequin qui lui propose de réaliser un ouvrage dans la collection Bulles gaies. Ce sera Jean-François fait de la résistance. Suivront Le petit Lulu (2006), Dans la peau d’un jeune homo (2007), Bienvenue dans le marais (2008), Mes années hétéro (2019) ou Hugo est gay (2021). Le point commun de ses albums : son histoire et sa vie d’homme homosexuel. Des livres marquants qui font date. Il est l’un des pionniers français dans ce genre avec le même Jennequin ou Fabrice Neaud.

Eté 1979, Automne 1979, Mémoires d’un traître
Parus en 2009 et 2013, Eté 1979 et Automne 1979, sont les deux premiers albums que Hugues Barthe réalise autour de son adolescence.
Il le souligne : “A l’époque, me replonger dans mon adolescence a été une véritable épreuve mais ça m’a aussi libéré, comme une thérapie.” Avec Mémoires d’un traître, l’auteur se replonge de nouveau dans cette période. “Aujourd’hui, en revenant sur ces événements, j’espère être parvenu avec plus de détachement et même un peu d’humour à rendre le récit moins plombant.”
Parce que l’enfance et l’adolescence dans la campagne montbéliarde ne fut pas des plus simples pour Hugues Barthe, comme il le raconte dans ce très bel album édité par Gallimard.

Comme une envie de partir loin
En 1979, Hugues a 14 ans. Il habite dans un village d’à peine 100 habitants. Il vit avec un père alcoolique qui frappe sa mère et ses deux frères, dont il partage la chambre sous les combles.
La seule personne avec laquelle il peut parler des problèmes de violences de son père, c’est sa grand-mère. Un secret lourd pour le jeune garçon.

Viviane et les cours de guitare
Son grand-père comme son père sont très durs, en parole et en geste. Rien ne les émeut. Le premier gère sa ferme avec sa femme, le second, une entreprise de plomberie.
Alors qu’il s’ennuie, Hugues demande à son père s’il peut l’accompagner sur un nouveau chantier. De nouveaux habitants se sont installés dans une superbe maison dans le village. Une manière de découvrir qui ils sont.
Viviane, la propriétaire, propose à l’adolescent des petits travaux (tailler les haies, tondre le gazon).
Lors de l’une de ses visites pour travailler, Viviane met une guitare dans les mains d’Hugues. Elle lui propose de lui vendre. Mais c’est assez cher. Il insiste auprès de sa grand-mère qui lui prête de l’argent.
Rapidement, Viviane l’emmène à la ville pour prendre des cours de guitare. Un lieu inconnu pour lui. Mais le lieu de toutes les découvertes pour le jeune adolescent. Il le sait maintenant : il veut partir de son village pour la ville…

Mémoires d’un traître : trouver sa place, changer de place
Avec Mémoires d’un traître, Hugues Barthe revient sur son adolescence. Celle de son envie de crier au monde qu’il veut fuir la campagne. Ce village où il n’a pas sa place. Et une ville qui pourrait lui permettre enfin de trouver sa place dans la société.
Mais ce n’est pas simple pour l’auteur de Bobby change de linge. Il n’a que très peu dépassé les frontières de son village. De la ville, il n’y connaît personne et n’y connaît rien de ses codes.
Mémoires d’un traître, c’est donc le passage délicat d’un monde à l’autre. Comprendre les normes et les références d’un milieu que l’on ne connaît pas pour s’y installer. Se construire une culture différente de la sienne. Découvrir le monde.

«Passer d’une classe à l’autre ce n’est pas trahir, mais survivre» [Edouard Louis]
Comme l’ont conté Annie Ernaux et Edouard Louis dans leurs ouvrages, ce transfuge de classe n’est pas sans heurts. Il faut délaisser son foyer, son environnement, ses ami.e.s, sa famille. Renier pour avancer.
Chez Hugues Barthe, cette passerelle se matérialise par la guitare, par les longues discussions avec Viviane mais surtout par la culture. Le couple lui ouvre une monde insoupçonné. Celui des arts et de la littérature. Comme il l’explique également : “L’émancipation passe par le langage, et dans la bande dessinée, j’ai mis en scène ce contraste dans le style soutenu et très écrit de la voix off, qui s’oppose aux dialogues de tous les jours.”
Ce sont ces oppositions (de langage, culturelles, géographiques et sociales) que l’auteur de Big Bang Saïgon met en lumière tout au long de 160 pages de Mémoires d’un traître.

Échapper à la violence d’un père pour survivre
“Tout le monde savait ce qui se passait à la maison.” Tout le monde savait qu’alcoolisé, son père frappait sa mère. Un mère qui tentait de faire bonne impression le lendemain, après une nuit de coups de poing et d’humiliations verbales.
Sans jamais voir ces scènes dramatiques, Hugues Barthe les imaginait juste avec les mots venus des autres pièces de la maison. La peur l’empêchait de quitter sa chambre pour découvrir l’indicible.
Il se l’est promis : “Je tenais à témoigner de ce tabou autour des violences conjugales en milieu rural.” Et d’ajouter : “Mon récit peut donner à comprendre la responsabilité collective d’une société face à la violence.” Mémoires d’un traître atteint ainsi parfaitement cet objectif.
- Mémoires d’un traître
- Auteur : Hugues Barthe
- Editeur : Gallimard BD
- Prix : 22,90 €
- Parution : 10 septembre 2025
- Nombre de pages : 160 pages
- ISBN : 9782075206631
Résumé de l’éditeur : À la fin des années 1970, la vie à la campagne ne laissait guère d’échappatoires. Pour prouver sa virilité, il fallait exercer un métier manuel, s’affirmer à coups de fusil et de verres levés… et ne pas, comme Hugues, passer son temps à lire Annie Ernaux.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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