Mes années hétéro

Rémi sait depuis son adolescence qu’il est attiré par les hommes. Pourtant, par convention sociale, il se marie et a deux filles. Hugues Barthe raconte son long parcours d’acceptation dans Mes années hétéro, un album sensible chez Delcourt.

Victoire au goût amer

18 mai 2013. Rémi devrait être heureux : le mariage pour tous vient d’être adopté à l’Assemblé nationale. Ce moment historique pour la France, il le vit chez son ex-femme, entouré de ceux qu’il aime et ses deux filles.

Pourtant, cette victoire lui laisse un goût amer en bouche. Il faut souligner, que lui, homosexuel, a connu les affres et les humiliations d’avant 1982 et la dépénalisation de l’homosexualité par Robert Badinter, garde des sceaux dans le gouvernement Mauroy.

Enfance et adolescence tumultueuses

Rémi est né dans les années 1960. Fils d’un couple de propriétaires d’une boutique de prêt-à-porter, il passe sa petite enfance, habillé en fille. Son père, blessé de guerre et ouvertement homophobe, aurait aimé ne pas avoir de garçon. Paradoxal ! Sa mère, très bigote, ne jure que par Dieu.

Très effacé, il doit partir en pension à l’adolescence. Pas simple. Il s’ennuie et donc se plonge dans les études pour faire passer le temps plus vite. Le soir dans la chambre, Rémi teste sa sexualité avec Antoine.

Double vie

Rémi le sait : il est attiré par les hommes. Mais par convention sociale, il se marie avec Monique et a deux belles filles. Avec son épouse, ils tiennent même un magasin de vêtements.

Au fil des années qui passent, leur couple ne tient plus à grand chose. Le sexe s’éloigne. Rémi fréquente alors en secret des hommes pour des parties fougueuses de sexe…

Mes années hétéro : être soi, ne va pas de soi

Mes années hétéro est le très beau portrait d’un homme entre deux eaux pendant un long moment dans sa vie. Refusant de choisir, Rémi doit donc naviguer en secret entre une vie hétéronormée rangée et sa vraie personnalité, son amour des hommes.

Avec justesse et pudeur, Hugues Barthe lui imagine une vie, qui n’est pas un long fleuve tranquille. C’est plutôt l’inverse. Il doit sans cesse se cacher, affronter humiliations et désillusions. Néanmoins, si l’album peut paraître sombre, il n’en est rien. Il ouvre une belle porte, celle de l’acceptation, une lueur d’espoir malgré les obstacles. Il faudra de longues années pour que Rémi se sente bien et soit enfin lui.

Très beau récit fondé sur des témoignages

Dans l’album, Rémi accepte de raconter sa vie à un journaliste. Ce dernier veut dresser le portrait d’hommes homosexuels ayant vécu leurs amours et leur sexualité avant la loi Badinter sur la dépénalisation de l’homosexualité.

Ce fut aussi la volonté d’Hugues Barthe pour créer son récit. Il a rencontré et fait témoigner plusieurs hommes pour créer le personnage de Rémi. Mes années hétéro est donc le fruit d’un mélange subtil de plusieurs portraits. Leurs points communs étant sans aucun doute les pressions sociétales, les difficultés à s’assumer, à goûter au plaisir du sexe ou à aimer. Si la vie des homosexuel.les semblent plus simple et plus apaisée aujourd’hui, l’homophobie et les attaques dégoûtantes et inqualifiables contre eux ne cessent de progresser.

L’auteur rouennais maîtrise bien le sujet sensible de l’homosexualité. Il a réalisé de nombreux albums merveilleux sur ce thème : Le petit Lulu (Les requins marteaux), Bienvenue dans le Marais et Dans la peau d’un jeune homo (Hachette), L’été 79 et L’automne 79 (Nil) autobiographiques ou encore Bobby change de linge (La boîte à bulles).

Un dessin sobre

Mes années hétéro bénéficie d’une partie graphique très sobre. Hugues Barthe réalise des planches à la palette numérique faites de grands aplats de noir et de gris bien sentis. C’est avant tout le propos qui est mis en avant. Les scènes de sexe ne doivent en aucun cas rebuter les lecteurs. Elles sont crues mais regardables.

Cet album s’inscrit dans les pas de albums précédents de l’auteur. Ainsi, il se construit un œuvre singulière mais ô combien importante. La bande dessinée s’ouvre petit à petit à ces thématiques (homosexualité, transidentité, homophobie, PMA…), à l’image de Pochep (Vieille peau), Alison Bechdel (L’essentiel des gouines à suivre), Tillie Walden (Spinning, J’adore ce passage), Nicole J. George (Allo Dr Laura), Gengoroh Tagame (Le mari de mon frère), Ingrid Chabbert (Ecumes) ou encore Quentin  Zuttion (Sous le lit, Appelez-moi Nathan).

Mes années hétéro : un très beau portrait simple, juste et tout en pudeur d’un homme qui prend le temps de se construire. Un bel hymne à la tolérance !

Article posté le samedi 21 septembre 2019 par Damien Canteau

Mes années hétéro de Hugues Barthes (Delcourt)
  • Mes années hétéro
  • Auteur : Hugues Barthe
  • Editeur : Delcourt, collection Encrages
  • Prix : 17.50€
  • Parution : 28 août 2019
  • ISBN : 9782413013273

Résumé de l’éditeur : Rémi a 14 ans quand il connaît ses premières expériences avec un garçon. Mais dans la France des années 60, Rémi tient à fonder une famille. Le chemin va être long… Après des années de mariage, des enfants, une séparation, une nouvelle compagne, la dépénalisation de l’homosexualité en 82, Rémi décide de vivre enfin en couple avec Pascal et de faire son coming-out.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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