Mes années Hara-Kiri

Joub et Nicoby ont transposé en bande dessinée le témoignage de Daniel Fuchs, l’un de ceux qui ont fait l’histoire du journal Hara-Kiri. Souvenirs d’un temps où l’humour  » bête et méchant  » avait encore sa place.

 

Une autre époque

C’était l’époque où l’on fumait sur les plateaux de télévision, dans les salles de rédaction, l’époque où la publicité pour l’alcool n’était pas interdite, l’époque où les corps étaient montrés, voire exhibés, l’époque enfin où l’on voulait rire de tout…

Dans la France endormie des années soixante puis « libérée  » lorsqu’elle se réveilla post-soixante-huitarde, une bande de joyeux iconoclastes imposa une nouvelle forme d’humour. Il se voulait  » bête et méchant « . Ce fut, de 1960 à 1985, l’aventure « Hara-Kiri ».

Si beaucoup de ces dessinateurs, écrivains et autres chroniqueurs de cette époque ne sont plus là pour témoigner, d’autres ont relevé le gant de l’humour et le célèbrent encore.

La réédition de 2010 de Mes années Hara-Kiri, publiée par Glénat/ Les cahiers de la bande dessinée, vient à point nommé nous rappeler ce que fut ce journal pas tout à fait comme les autres.

C’est à travers le prisme du témoignage que deux « routiers  » de la bande dessinée, Nicoby et Joub, font revivre cette époque. Ils ont pour ce faire interviewé l’un des acteurs de cette période, Daniel Fuchs, homme de l’ombre du journal, en fait son comptable, proche du fameux Professeur Choron.

 » Une putain d’ambiance « 

Pendant toutes ces années, Daniel Fuchs a côtoyé ceux qui vont faire la renommée du journal. Aux côtés du duo fondateur Choron / Cavanna, ce sont les Cabu, Wolinski, Reiser, Topor, Gébé, Willem, qui impriment leur marque à la fois irrespectueuse et joyeuse. « Entre le bouclage et les séances photo, se souvient Daniel Fuchs, y avait une putain d’ambiance. Ça attirait du monde et on en a vu passer du beau linge! ».

C’est ainsi que Thierry Le Luron, Coluche ou encore Eddy Mitchell prêtent leur concours à des romans-photos pas toujours de bon goût, qui choquent la France,  dit-on alors,  mais qui rencontrent le succès. Le bon goût et les bonnes mœurs justement, voilà bien ce qui ne convient pas à ces trublions.

« Nous ne sommes à personne « 

Alors, dans une France gaulliste où l’information est encore contrôlée par le pouvoir, Hara-Kiri veut faire sauter les verrous. Et les tabous. Pour preuve cet éditorial à boulets rouges contre l’hypocrisie écrit par Cavanna dès le premier numéro en 1960 :

« Assez d’être traités en enfants arriérés ou en petits vieux vicieux! Assez de niaiseries, assez d’érotisme par procuration, assez de ragots de garçon coiffeur, assez de sadisme pour pantouflards, assez de snobisme pour gardeuses de vaches, assez de cancans d’alcôve pour crétins masturbateurs! Crachons dans le strip-tease à la camomille, tirons la nappe et envoyons promener le brouet fadasse. Du jeune, crénom! Du vrai jeune! […] NOUS NE SOMMES À PERSONNE ET PERSONNE NE NOUS A… »

Un empire de presse bête et méchante

Au fil de ces 144 pages de témoignage, Joub et Nicoby se mettent en scène, en tant qu’intervieweurs, face à un Daniel Fuchs qui déroule le fil de ses souvenirs. L’homme à tout faire du journal et de son directeur emblématique, Georges Bernier, alias Choron, retrace quelques temps forts avec émotion.

Car la vie de cet organe de presse fut bien mouvementée, entre deux interdictions de paraître (1961 et 1966) et des couvertures mémorables qui lui valent l’indignation d’une partie du pays.

Ce fut par exemple celle de 1970, faisant suite au décès du Général De Gaulle avec ce titre : « Bal tragique à Colombey- 1 mort ». Ce fut cette émission de Michel Polac, Droit de Réponse, où Choron, sans doute un peu ivre comme souvent, insulte les autres invités.

Bref, cette aventure éditoriale ne fut pas seulement celle d’un seul journal. Au-delà de Hara-Kiri, avec des titres aujourd’hui disparus comme La Gueule Ouverte, Mords y l’oeil, les albums des éditions du Square, le professeur Choron ambitionnait aussi de bâtir « un empire de presse bête et méchante ». Il y parvint, avant un inéluctable déclin au milieu des années 80.

Un successeur à Hara-Kiri?

Mauvais goût, femmes souvent dévalorisées, blagues parfois douteuses, fiches bricolage un peu gore et conseils ineptes côtoyaient dans les colonnes du journal de fines plumes et des crayonneurs de grand talent. Cette épopée résumée ici est enrichie d’un dossier très documenté avec une interview des auteurs et un texte de l’historien Stéphane Mazurier, auteur d’une thèse intitulée « L’hebdo Hara-Kiri/Charlie Hebdo, un journal des années 1970 « .

Laissons-lui le fin mot de l’histoire quant à un éventuel héritage de l’esprit Hara-Kiri. Faut-il aller voir du côté des Nuls première époque sur Canal + ou encore chez Groland ? On ne sait pas. Mazurier reste quant à lui sceptique : » Cependant, on peine à trouver un successeur à Hara-Kiri dans la presse écrite, comme si ce qu’il n’était déjà théoriquement pas possible de faire en 1960 le serait encore moins en 2025. Dans le marasme inquiétant que subit aujourd’hui l’univers de la presse, qui aurait encore l’audace de proposer un journal de la trempe de Hara-Kiri ? »

Article posté le jeudi 11 décembre 2025 par Jean-Michel Gouin

Mes années Hara Kiri de Daniel Fuchs, Nicoby et joub (éditions Glénat)
  • Mes années Hara-Kiri
  • Scénario : Daniel Fuchs
  • Dessin : Joub et Nicoby
  • Editeur : Glénat/Les cahiers de la bande dessinée
  • Prix : 25 €
  • Parution : octobre 2025
  • ISBN : 9782344071380

Résumé de l’éditeur : Depuis son premier numéro en septembre 1960, le journal Hara-Kiri, qui n’avait qu’une ligne de conduite : rire de tout, a survécu au rythme des interdictions, des procès de personnalités et des ministres outragés…
L’histoire de Hara-Kiri est fascinante tant le journal a fait exploser les barrières de l’humour et révélé des talents. La rédaction de Hara-Kiri, de Charlie Hebdo, de La Gueule ouverte et d’autres encore, était un repaire d’anars, de révoltés visionnaires, de marginaux, qui ont contribué à faire de ce journal un symbole de la liberté d’expression. Il y avait de la provocation, de la bêtise et sûrement de la vulgarité… Aujourd’hui, Hara-Kiri appartient à notre mémoire collective et son histoire a maintes fois été racontée par ceux qui l’ont faite. Daniel Fuchs était l’un d’entre eux. Quarante ans après, il continue de dire : « Putain ! Hara-Kiri, ça, c’était un journal ! » et de raconter mille souvenirs qui rappellent ce que c’était que d’œuvrer dans les coulisses. C’est cette parole que Joub et Nicoby ont décidé de recueillir et de transposer dans une bande dessinée à mi-chemin entre le documentaire et le témoignage, accompagnée d’une préface de Stéphane Mazurier, historien qui a soutenu une thèse intitulée… L’Hebdo Hara-Kiri/Charlie Hebdo, un journal des années 1970 (1969-1982)Mes années Hara-Kiri nous permet de redécouvrir l’espace d’un instant le récit d’une époque à travers l’une des plus belles aventures de la presse. Zoom sur une époque de liberté et d’audace où l’on a cru pouvoir rire éternellement, se moquer des riches et des puissants et changer le monde…

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

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