Mon traître

Lors d’un séjour à Belfast, Antoine rencontre Tyrone Meehan, un activiste de l’IRA, le mouvement républicain qui lutte pour l’indépendance de l’Irlande du Nord. Leur amitié est mise à mal lorsque le Français découvre que depuis de nombreuses années son ami fut un traître aux idées d’émancipation des Irlandais du Nord. Pierre Alary adapte merveilleusement Mon traître, le très beau roman de Sorj Chalandon.

RENCONTRE DÉTERMINANTE

Avril 1977, Belfast, Irlande du Nord. Jeune luthier parisien, Antoine séjourne dans la capitale irlandaise en proie aux violences entre les membres républicains de l’IRA et les soldats britanniques. Dans un pub, il rejoint Jim et Cathy, des amis irlandais qu’il connaît depuis depuis deux ans.

Il fait alors la connaissance de Tyrone Meehan, un responsable de l’IRA et depuis de nombreuses années activiste pour la cause des Irlandais du Nord.

EMBRASSER LA CAUSE IRLANDAISE…

A la suite de cette rencontre marquante, Antoine fait alors des allers-retours fréquents entre Paris et Belfast. Son amitié pour Jim, Cathy et Tyrone le rapproche des idées révolutionnaires du mouvement. Chez lui, il commence à se documenter et lire tout ce qui concerne l’Irlande. Il prend alors fait et cause pour l’IRA, demandant même au vétéran de lutter avec lui, de n’importe laquelle des manières.

Il vit alors intensément les manifestations, les violences, les morts et les arrestations fréquentes de Tyronne. Il débute alors son activité clandestine et sa première action est de transporter un sac rempli de billets de Paris à Belfast…

DE L’AMITIÉ A LA TRAITRISE

«Ecrivant Mon traître, l’histoire d’un combattant irlandais passé à l’ennemi, j’avais sans cesse l’image de mon ami en tête. Même ayant changé son prénom – Denis – en Tyrone, même en le vieillissant, en lui offrant une autre vie que seulement la sienne, son visage grimaçait devant mes yeux. Denis m’étais cher, Tyrone est son double de papier. Moi, je me suis appelé Antoine et je me suis fait luthier. Journaliste dans la vie, réparateur de violon dans le roman. Un masque de fiction, pour en faire un drame intime, une douleur universelle.»

Voici les premiers mots de la préface écrite par Sorj Chalandon, auteur du roman Mon traître. C’est ainsi que le lecteur apprend que de nombreux éléments de son ouvrage furent une transposition de sa propre histoire. Rédacteur pour Libération de 1974 à 2007, il réalisera ensuite des reportages sur l’Irlande du Nord et un documentaire sur le Procès de Klaus Barbie qui lui vaudront le prestigieux Prix Albert Londres en 1988.

Après une déclinaison au théâtre réalisée par Emmanuel Meirieu, Mon traître est adapté en bande dessinée par Pierre Alary. L’auteur de Silas Corey (avec Fabien Nury) transpose avec beaucoup de délicatesse mais aussi de force, le texte de l’actuel journaliste du Canard Enchaîné.

Dès les premières pages, le lecteur connaît la fin de l’histoire, comme le dévoile le titre : Tyrone a trahi ses camarades de lutte en donnant des informations capitales au gouvernement britannique. Si l’on sait le dénouement, comment en est on arrivé là ?

MON TRAîTRE : UN DRAME INTENSE

Avec malice, Pierre Alary alterne son intrigue avec des passages de l’interrogatoire de Tyrone Meehan par le Conseil de l’Armée républicaine irlandaise. Ce parallèle renforce ainsi toute la tension du récit.

Les flash-backs intelligents se succèdent pour comprendre le basculement de Tyrone. De la rencontre entre Antoine et le vétéran à la une du journal annonçant la triste vérité, en passant par les premières action du luthier ou la confiance donnée du Français à l’Irlandais, toutes les émotions d’Antoine se bousculent : amour pour la lutte, amitié, colère et haine.

«Et là, comme ça, il a dit que je sentirais sa main sur mon épaule et que tout serait simple. Il a dit qu’alors je saurais qu’il est juste, et normal, et bon que des hommes se battent pour cette terre. Je l’ai regardé, j’étais fier. De sa confiance surtout. Je suis venu à lui, il m’a serré en frère.»

Du conflit irlandais, les Français ne connaissent pas vraiment les tenants et les aboutissants – à part quelques reportages télévisés au plus fort de la lutte ou la chanson de U2 – cette album tente aussi de lever le voile sur les motivations de ces républicains. Des auteurs de bande dessiné ont aussi écrit sur le sujet comme Lax (Chiens de fusil), Kris & Bailly (Coupures irlandaises) ou Corbeyran & Jef (Une balle dans la tête), comme le montre notre Top 5 des BD sur le conflit nord-irlandais.

DES TRAMES JUDICIEUSES

Pour son premier album seul après Griffin Dark (avec Crisse), Les échaudeurs des ténèbres et Belladone (les deux avec Ange), Pierre Alary réussit parfaitement à restituer l’ambiance de tension dans cette terre irlandaise.

A l’aide de trames judicieuses, il apporte de la matière et de la lumière à ses décors et ses personnages. Il joue avec les cadrages très serrés sur les visages ou les yeux pour donner plus de force aux émotions de Antoine et Tyrone. Pas d’effusion de sang ni de corps jonchant le sol, juste des suggestions qui amènent le lecteur à imaginer le pire, c’est aussi cela la force de Mon traître.

Mon traître :  une ballade nord-irlandaise aussi forte que la chanson de Renaud !

Article posté le dimanche 07 janvier 2018 par Damien Canteau

Mon traître de Pierre Alary (Rue de Sèvres) décrypté par Comixtrip
  • Mon traître
  • Auteur : Pierre Alary d’après le roman de Sorj Chalandon
  • Editeur : Rue de Sèvres
  • Prix : 20€
  • Parution : 10 janvier 2018
  • ISBN : 9782369814740

Résumé de l’éditeur : Antoine, luthier parisien se prend d’amour pour l’Irlande. Fasciné par sa culture, ses paysages et par la chaleur des gens, le jeune français rencontre Jim et Cathy qui deviendront des amis précieux. Tous font partie du mouvement républicain irlandais, et mènent des actions pour le compte de l’IRA . Un soir à Belfast, il fait la connaissance du charismatique Tyrone Meehan, responsable de l’IRA, vétéran de tous les combats contre la puissance britannique. Antoine ne tarde pas à embrasser la cause de ce peuple. Captivé, le jeune Français trouve en Tyrone un mentor, un ami très cher, presque un père. Puis un traître…  » Mon traître « , comme l’appelle Antoine, pour désigner cet homme qui fut en réalité, vingt-cinq ans durant, un agent agissant pour le compte des Anglais. Il les avait tous trahis, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis et lui, chaque matin, chaque soir..

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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