Monsieur Chouette : la mort vous va si bien

Road-trip sans fin, traque impitoyable, quête métaphysique, démente course poursuite : après presque dix ans d’absence derrière les pinceaux, David B revient en farce. Aidé de son imaginaire aussi noir que débridé, il plonge en bombe dans un bain qu’il connait bien.

HULULE A LA MORT

Une femme marche dans la rue quand elle est interpellée par un homme animal, une chouette. Un chouette donc. « Pourquoi rasez-vous les murs ?  » Elle préfère éviter les lampadaires. Elle craint son ombre. Câline et joueuse au départ, celle-ci est devenue trop envahissante. « J’ai grandi, elle aussi. Elle m’attaquait. Féroce, elle me trainait derrière elle. J’avais peur qu’elle m’emmène trop loin. »

L’ombre, la part d’ombre, invisible mais bien présente, celle qui sommeille en chacun de nous, celle que nous craignons, que l’on ne peut maitriser, peut-elle nous détruire ? Pour répondre à cette ardente question, le chouette (qui se transforme aussi en la, tout dépend de son interlocuteur.ice) propose à notre amie, un voyage au royaume des morts. C’est le point d’attaque de Monsieur Chouette, nouvel et dense opus de David B. Et des attaques, il y en aura quelques autres.

PETITES MORTS

Sauf pour celles et ceux ayant dormi durant les trente dernières années sur la lune, pas sûr qu’il soit nécessaire de rappeler qui est Pierre-François Beauchard alias David B. Sinon qu’il faut absolument lire L’ascension du haut Mal (son chef d’œuvre). Sinon qu’après bientôt dix ans d’absence derrière les pinceaux, l’un des fondateurs de la maison d’édition l’Association est de retour. « Pourquoi de retour ? Je suis jamais parti. Vous pensiez que je foutais rien ? » Ces dernières années, il a surtout refait surface au scénario de la série Alix de Jacques Martin et du récent Antipodes, partagé avec Eric Lambé au dessin.

Monsieur Chouette s’annonce donc comme un retour très plaisant mais sans réelles surprises tant la mort est un domaine que l’auteur n’a eu de cesse d’arpenter tout au long de sa carrière. « C’est lié à L’Ascension du Haut-Mal, un album dans lequel je raconte l’épilepsie de mon frère. Mon existence a été marquée par ses crises quotidiennes. Petites morts heureusement suivies de résurrections… Les quêtes mystiques de mes personnages ont peut-être un rapport avec celle de mes parents, qui ont fait appel aux médecines parallèles pour secourir mon frère. » confie-t-il sur le site de 20 minutes.fr en 2005.

GRAIN DE SEL ET CATASTROPHE

Lors de la masterclass donnée en septembre dernier au moment du festival Parisien, Formula Bula, l’auteur à avoué ses différentes inspirations : « Dans le Comix le Nain jaune publié chez Cornélius, j’avais dessiné une histoire courte inspirée d’un poème de René Daumal, comme une sorte de mise en jambes pour ce nouveau livre. Le bout d’univers développé dans ce court récit me plaisait. J’ai eu envie de l’étoffer et d’en faire une histoire plus vaste en l’ouvrant sur le monde des morts.« 

Le monde des morts, une aire de jeu sans limite, une frontière nue, un lieu monde ou tout se réinvente en permanence. Vouloir accéder aux récits de David B, c’est savoir laisser de côté toute rationalité, attraper la timide main tendue et embarquer.

« J’ai tout de suite pensé à une chouette en tant que personnage psychopompe. Même s’il existe différentes espèces capables de l’être, j’aime la chouette parce qu’elle peut être mi-animal, mi-humaine. ». Un personnage ambivalent, racoleur, peu protecteur, comme un lointain cousin du Chat du Cheshire d’Alice au pays des merveilles, le sourire goguenard en moins. Le récit revêt d’ailleurs des allures de relecture sombre du récit de Lewis Carroll dès que Marie suit notre hibou fêtard dans son terrier malade.

Malin, l’auteur nous propose de nous incarner derrière cette femme en quête d’elle-même et mieux nous identifier. Une fois à bord, nous découvrons avec délice les us et coutumes, les trouvailles zinzins, les «règles » (puisqu’il y en a) établies dans ce beau foutoir.

Quand les immeubles ne tombent pas du ciel, jour et nuit. Quand dormir ne se fait pas sans enlever ses yeux et les remplacer par des grains de sel. Quand manger « vivant » ne se fait pas sans devoir se coller sur la tête, la bulle du mot « catastrophe ». «Pourquoi catastrophe ? Parce que c’est la règle de la mort.»

COCHON ET FENETRE

Une longue absence ne justifie pas pour autant un grand changement. En plus de la mort, l’auteur retrouve sa poésie, son rapport à l’enfance, au monde troublé, mettant en avant l’explosive richesse de son univers en noir et blanc. Mention spéciale au défilé d’habitants de ce monde détraqué, «une fenêtre condamnée. Un porc devenu saucisse. Une ampoule claquée» parmi d’autres joyeusetés dessinées à l’aide d’une plume précieuse, nourrie à l’encre de chine.

Dans cette embardée mortuaire parfois absconse, les passages en quête de sens abondent, étirent plusieurs fois le récit vers l’inutile. Mais l’auteur rebondit et graisse les rouages de l’histoire d’une énergie légère et salvatrice. Monsieur Chouette devient ainsi une étonnante course poursuite posée sur le matelas à ressort du récit de braquage.

GARE AU REGARD

Une course, contre Cerbère le chien des enfers, cet animal fantastique et puissant à plusieurs têtes qui ne veut rien d’autre qu’avaler notre héroïne trop vivante pour lui. Si le personnage est bien doté de plusieurs visages, il l’est aussi de plusieurs corps : un chien à quatre pattes, un enfant et un adulte, incarnation judicieuse des stades de l’évolution de la vie de l’Homme avec un grand H, ennemi inévitable du temps qui meurt. Un fatalisme lui aussi coutumier de l’univers de l’auteur.

Un matelas à ressort, rembourré à l’hommage aux films d’aventures Français des années 50-60 et 70. On pense à Gas-Oil, au Salaire de la peur, à Mélodie en sous-sol. Ces films dialogués par Jacques Prévert ou Michel Audiard, leur poésie claire, nourricière, dense, leurs dialogues ciselés, débités par des lèvres incarnées. Un hommage derrière lequel la verve de David B fait elle aussi des étincelles, souvent dirigée par un délicieux duo de singes farceurs.

 » –  Tu cherches quelqu’un ?

– Non, je jette juste un œil

– Gare au regard

– On jette un œil et on ne le retrouve pas. »

AMELIE FROM THE DEAD

A contrario de ces récits, qui mettent toujours en avant des personnages masculins forts en gueule et des femmes plus effacées, Monsieur Chouette déconstruit. L’animal titre quitte le récit en cours et laisse exprimer l’espièglerie de son personnage féminin. Quand il s’agit de monter un coup, elle fait équipe avec une bande de parias, surtout des femmes et des freaks cabossées par la vie. Une sororité comme un bouclier face aux multiples visages de Cerbère, qui deviennent alors l’incarnation de la masculinité toxique, peu importe les formes qu’elle emprunte.

Son monde des morts agités, David B le façonne aux cafés embrumés, aux terrasses bondées, aux immeubles pétris de coins et recoins impossibles. Une touch typiquement french qui ajouté à ce personnage féminin inquiet, fait un double écho au Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, un réalisateur fasciné par les ambiances rétro teintées de sépia. Le parallèle s’arrête là. Si David B aime emprunter les grands boulevards de la capitale et façonner l’au-delà comme un Paris fantasmatique, son jaune vif est dilué dans un noir bien plus profond.

Article posté le jeudi 02 octobre 2025 par Simon Lec'hvien

Monsieur Chouette de David B (éditions L'Association)
  • Monsieur Chouette
  • Auteur : David B
  • Éditeur : L’association
  • Prix : 35 €
  • Parution : septembre 2025
  • Pagination : 256 pages
  • ISBN : 9782844148162

Résumé de l’éditeur : Il fait nuit. Une jeune femme marche en rasant les murs afin d’éviter son ombre dont la forme carnassière l’inquiète. Un curieux personnage l’apostrophe : c’est Monsieur Chouette qui propose de la guider à travers le Pays des Morts. S’ensuit un voyage aussi fantastique qu’inquiétant… Car au Pays des Morts, tout est si éphémère, que chaque jour, les immeubles se transforment, poussés par l’arrivée de nouveaux bâtiments morts, tandis que des voitures rejouent continuellement l’accident qui les a menées à la casse. Un monde surpeuplé, où se bouscule une foule bigarrée qui craint plus que tout Cerbère, créature canine au flair infaillible et maître des lieux redouté.

À propos de l'auteur de cet article

Simon Lec'hvien

Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.

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