Mort au tsar

Après le formidable La mort de Staline, Fabien Nury et Thierry Robin reviennent avec une nouvelle série Mort au tsar. Ce diptyque raconte la fin tragique du gouverneur de Moscou au début du 20e siècle.

Moscou, 17 septembre 1904. Au bord de l’émeute à cause d’une menace de famine, toute la ville se tient sous les balcons de Sergueï Alexandrovitch. Hostile, la foule lui jette des légumes pourris. C’est à ce moment-là que le grand-duc lâche son mouchoir blanc, signal de la répression. Ses soldats armés tirent sur  la masse compacte. Bilan : 47 morts dont 32 hommes, 12 femmes et 3 enfants, ainsi que des centaines de blessés.

Alors que le signal était un mouvement de poignet, l’incompréhension engendre un bain de sang. Dépité et bouleversé par cette issue tragique, le souverain se rend dans le dispensaire pour voir de ses yeux les dégâts et s’excuser.

Histoire d’un mort en sursis

Quelques temps après, il reçoit un télégramme officiel de son neveu, le tsar Nicolas II qui le félicite d’avoir réprimé l’émeute de « ces scélérats ». Pourtant ce message ne le réconforte guère, il le sait, il va mourir; ses jours sont comptés. D’ailleurs, toute la ville parle de lui comme s’il était déjà mort. Il échappe à un premier attentat dans les rues de Moscou : une bombe lancée sur son cortège l’épargne mais pas le colonel Iachwill.

A la suite de cet événement, de nouvelles mesures sont prises pour assurer sa sécurité : des horaires irréguliers lorsqu’il se rend au Kremlin, deux gardes du corps supplémentaires, ainsi que des policiers en civil qui seront mêlés à la foule lors des trajets. Dans le même temps, l’Okhrana (police secrète du tsar) et la police mèneront l’enquête et infiltreront les milieux révolutionnaires.

Il commence à se rendre compte que sa mort est inéluctable. Maintenant son seul souhait est de protéger sa famille, sa femme et Ziza, sa fille. A table, cette dernière lui demandera naïvement : « Est-ce que vous allez mourir, père ? ». Tout le monde s’attend dans les jours prochains à cette fin funeste. Ses journées sont rythmées par la lecture de centaines de lettres de menace, de compassion, d’histoires d’hommes et de femmes blessés dans leur chaire et leur âme…

Entre tragédie et absurdité

Pour cette histoire, le lecteur connaît déjà la fin, c’est-à-dire la mort du Grand-duc ; mais cela importe peu. Ce qui est l’essence même de Mort au tsar c’est de détailler sa vie jusqu’à ce moment tragique, le chemin qui mène jusqu’à lui. Cette chronique d’une mort annoncée, Fabien Nury l’a nourri de ses lectures successives : Le gouverneur de Léonid Andreïev et Le cheval blême de Boris Savinkov. En effet, ce destin funeste fut relaté dans de nombreux ouvrages dont Sous les yeux de l’Occident de Joseph Conrad ou Les justes d’Albert Camus. Sombre et cruel, le récit très documenté du scénariste de Tyler Cross (avec Brunö, Dargaud) est formidable, entre tragédie et absurdité de la situation. Ubuesque, la vie de Sergueï Alexandrivitch après l’attentat est magnifiquement racontée, avec parfois cette dose de cynisme et d’humour noir. Cet homme, qui s’attire les foudres de ses citoyens, ne laisse rien transparaître dans un premier temps, puis veut se racheter et enfin comprend qu’il ne pourra rien contre sa destiné etenfin se détache petit à petit de sa fonction. C’est le combat d’un homme seul contre une foule omniprésente et déterminée. C’est aussi la fin de l’aristocratie russe dont le lecteur est témoin ; la transition de cette caste surpuissante et dominatrice au début du communisme de Lénine, en 1917.

La partie graphique est à la hauteur de cet excellent scénario. Le trait de Thierry Robin est clair, lisible et très limpide. Le talentueux dessinateur semble assez libre dans la composition de ses planches, grâce à un découpage et des cadrages audacieux et pertinents. Les couleurs de Claire Champion servent admirablement le dessin de l’auteur de Rouge de Chine (Delcourt).

Mort au tsar : un formidable début d’histoire porté par un très grand scénario de Fabien Nury et un excellent travail graphique de Thierry Robin. On attend avec une grande impatience la fin de ce récit dans le second tome et le sort funeste de cet homme seul face à son destin. Remarquable ! L’une des belles réalisations de cette rentrée bande dessinée !

Article posté le samedi 23 août 2014 par Damien Canteau

Mort au tsar la bande dessinée
  • Mort au tsar, tome 1 : Le gouverneur
  • Scénariste : Fabien Nury
  • Dessinateur :  Thierry Robin
  • Editeur: Dargaud
  • Prix: 13.99€
  • Sortie: 22 août 2014

Résumé de l’éditeur : Avec ce premier tome de Mort au Tsar, Fabien Nury et Thierry Robin imaginent un diptyque où polar et histoire s’entremêlent au coeur de la Russie tsariste.
Moscou, 17 septembre 1904. Sur le parvis du palais du gouverneur général de Moscou, une foule révoltée par la misère brandit bâtons, pierres et légumes pourris. Au balcon, le gouverneur Sergueï Alexandrovitch lâche son mouchoir… Geste prémédité ou mouvement involontaire ? Peu importe, c’est le signal : les soldats tirent dans la foule. Dans un contexte politique explosif, où le peuple s’organise pour lutter contre le régime autocratique, cet épisode signe l’arrêt de mort du grand-duc. Un polar historique signé Nury et Robin.
Ce 1er volet de Mort au Tsar, polar historique, nous entraîne sur les traces des révolutions russes de 1905.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir