Ody-C

Muse, raconte-moi l’histoire de l’homme aux mille ruses.

Celui qui erra sans fin après avoir pillé la ville sacrée de Troie,

Celui qui vit les cités de tant d’hommes et comprit leur esprit,

Qui à travers les mers connut en son être tant de douleurs,

Qui a lutté pour la vie et le retour de ses compagnons,

Mais dont la volonté n’a pu cependant les sauver…

Tels sont les premiers mots de l’Odyssée d’Homère, cette œuvre mythique qui a inspiré tant d’auteurs. Parmi ces derniers, on peut désormais compter Matt Fraction qui, avec Ody-C, paru en France aux éditions Glénat Comics, raconte sa version de la légende. Mais en s’attaquant au mythe de « l’homme aux mille ruses », l’ingénieux scénariste entend bien démontrer qu’il a lui aussi plus d’un tour dans son sac.

LES MILLE RUSES DE MATT FRACTION

Matt Fraction l’a démontré avec sa version de Hawkeye : lorsqu’il raconte une histoire, il aime s’approprier son univers et ses personnages, quitte à surprendre.

Hé bien le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec Ody-C, Fraction surprend.

Ainsi, l’aventure se déroule au XXVIe siècle, les nefs achéennes ont laissé place à des vaisseaux spatiaux et les protagonistes livrent désormais bataille avec des épées laser.

Autre trouvaille scénaristique et non des moindres, le genre des personnages a été inversé. Ainsi, là où l’œuvre originale mettait en scène bon nombre de héros masculins et une minorité de personnages féminins, dans Ody-C, c’est Odyssia qui tient le premier rôle, accompagnée des guerrières Gamen et Enée (dont le nom il est vrai aurait pu être celui d’une femme). Et de l’autre côté, on rencontre He (en anglais, et malheureusement nommé « Lui » en français) transposition masculine d’Hélène de Troyes.

Bien entendu, ces astuces scénaristiques sont somme toute mineures et ne vont pas à elles seules modifier l’histoire d’Homère. Pourtant, elles permettent de moderniser le récit et d’introduire des réflexions actuelles, tout en proposant un aspect ludique qui consiste, parfois avec une certaine difficulté, à reconnaître tel ou tel personnage ou tel ou tel épisode mythologique.

LES ODYSSÉES

Et c’est précisément sur ce point que Fraction apporte un élément qui complexifie le récit : il ne va pas se contenter de réécrire l’Odyssée, mais va conter tour à tour les odyssées des trois des plus grands héros ayant survécu à la guerre de Troyes. Il s’agit d’Ulysse, devenu Odyssia, d’Enée et enfin d’Agamemnon, féminisé en Gamen. Les trois grandes parties de l’œuvre suivent leurs aventures, leurs rencontres, leurs combats.

Mais Fraction n’en reste pas là et introduit même les personnages Rémus et Romulus désormais renommés Hryar et Zhaman. Ces deux héros, dont les noms difficilement identifiables rappellent néanmoins la mythologie mésopotamienne, vont entre autres faits d’arme, terrasser le grand djinn Humbabaddon qui rappelle le démon Humbaba vaincu par le héros éponyme de l’Epopée de Gilgamesh…

Les mythes se mélangent et les sources antiques se mêlent. Homère côtoie alors Virgile, Tite-live et autres mythes mésopotamiens comme si la moindre allusion dans le texte antique était l’occasion de créer des liens entre les œuvres légendaires.

Le concept est complexe et il faut bien admettre que bien souvent, le lecteur a besoin de pauses pour identifier les personnages et les aventures dont il est question.

On le sait, la pensée de Matt Fraction est parfois difficile à suivre, mais avec Ody-C, elle est à ce point absconse qu’on en vient à regretter une postface explicative ou bien des notes, des références comme Alan Moore l’a judicieusement fait avec From Hell.

A la lecture d’Ody-C, on est submergés par une vague de références et il faut bien le reconnaître, il est parfois complexe de suivre les méandres imaginés par Fraction, d’autant plus que les thèmes abordés sont eux-mêmes perturbants.

ÂMES SENSIBLES S’ABSTENIR

La mythologie est souvent associée à des aventures merveilleuses vécues par des grands héros hors du commun.

Cependant, la réalité des textes est bien plus crue car dans la mythologie gréco-latine, les viols, les assassinats, les massacres et même le cannibalisme sont abordés sans aucun détour.

Fidèle aux sources antiques, Matt Fraction ne s’interdit rien. Tout peut être montré, donc tout sera montré dans des planches d’une qualité exceptionnelle.

UNE PARTIE GRAPHIQUE HORS DU COMMUN

Aux pinceaux, on retrouve l’artiste Christian Ward, connu pour ses travaux chez Marvel. Avec Ody-C, le dessinateur laisse libre cours à son talent et son imagination pour donner vie au concept imaginé par Matt Fraction.

Les attentes mythologiques sont comblées avec des personnages comme la cyclope ou les déesses de l’Olympe Zeus et Poséidon (souvenons-nous que les personnages sont féminisés). Et à l’instar du projet du scénariste, tous les excès sont rendus explicites : le sang coule à flots, He prend les traits d’un esclave sexuel en combinaison de latex… Rien n’est épargné, mais pour rendre ce spectacle acceptable, Christian Ward incorpore ces excès à un univers de science-fiction particulièrement travaillé.

Les détails sont magnifiquement soignés et la mise en page est à ce point élaborée qu’elle donne parfois le tournis. Les couleurs sont vives, frappantes, en cohérence avec les thèmes abordés.

On l’aura compris, l’œuvre de Matt Fraction et Christian Ward est complexe, exigeante et pourra en lasser plus d’un. Mais ce qui est certain, c’est que cette réécriture de l’Odyssée constitue à elle seul un voyage conceptuel et visuel qui mérite qu’on s’y attarde.

Article posté le lundi 09 septembre 2019 par Victor Benelbaz

Ody-C de Matt Fraction et Christian Ward (Glénat)
  • Ody-C, Omnibus, En route vers la distante Ithicaa
  • Scénariste : Matt Fraction
  • Dessinateur : Christian Ward
  • Éditeur : Glénat Comics
  • Prix : 35€
  • Parution : avril 2019
  • ISBN : 9782344035665

Résumé de l’éditeur : Une réécriture de l’Odyssée, version psychédélique ! Bienvenue dans le XXVIe siècle… À la suite d’une guerre intergalactique de cent ans, Odyssia la Sage Championne et ses compatriotes entament le plus long et le plus étrange voyage jamais réalisé : le retour au bercail. Une odyssée de science-fiction libérée et psychédélique commence maintenant ! À la fois fun et éminemment contemporaine dans son approche aux questionnements sur le genre et l’identité, la saga Ody-C s’inscrit parfaitement dans les valeurs du catalogue Image Comics partagée par Glénat Comics depuis ses débuts. Retrouvez l’intégralité de la série de Matt Fraction et Christian Ward dans un ouvrage omnibus inédit !

À propos de l'auteur de cet article

Victor Benelbaz

Victor Benelbaz

Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.

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