En cinq chapitres, Constance Lagrange fait le tour de la question. Mais quelle question ? L’humour juif ! Dans On peut rire de tout (sauf de sa mère), elle décline des petites saynètes drôles et pertinentes, entre absurde et loufoquerie. Une tradition millénaire déclinée avec intelligence.

On peut rire de tout (sauf de sa mère) : Constance Lagrange dans les pas de l’humour juif
Autrice née en 1991, Constance Lagrange poursuit son œuvre autour de la mémoire juive. Elle a publié notamment Le canari aux éditions du Seuil. Un récit intimiste puissant sur sa grand-mère et sa grand-tante rescapées de la Shoah.
Et l’on peut souligner que dans cette période terrible d’humiliations, d’antisémitisme, de rejet et de volonté de supprimer l’ensemble des Juifs et Juives du monde dans une solution finale avec ses millions de morts, l’humour juif a joué un rôle salvateur, parfois ce petit rien qui permettait de survivre. Comme on dit : le Juif peut rire de tout même dans son malheur.
Comme le montre Constance Lagrange dans On peut rire de tout (sauf de sa mère) édité par Dargaud, parfois l’humour est la politesse du désespoir.

On peut rire de tout (sauf de sa mère) : humour singulier ou humour universel ?
Ivan Jablonka, professeur d’histoire à l’université Sorbonne Paris Nord, dans une superbe préface, insiste sur cette Histoire juive qui ne fut jamais très drôle durant plusieurs millénaires. Mais malgré cela, il existe une résilience forte qui passe par l’humour. Peut-on définir l’humour juif ? Est-il différent ou finalement très universel ?
Alors Constance Lagrange fait des blagues comme ses illustres prédécesseurs notamment Gérard Oury, René Goscinny, Groucho Marx ou Pierre Dac pour tenter de démontrer que l’humour juif n’est pas qu’un humour de niche. Ivan Jablonka dit d’ailleurs que “les juifs aiment rire, et d’abord d’eux-mêmes”. Finalement, ce serait un trait commun à beaucoup de peuples.

Mères surprotectrices et absurde
Pour regrouper ses gags, Constance Lagrange a choisi de les compiler dans des chapitres. Cinq au total : Tout est loi (Moïse), Tout est amour (Jésus), Tout est argent (Marx), Tout est psy (Freud) et Tout est relatif (Einstein).
Les lecteurs naviguent ainsi dans des thématiques que l’on accole souvent à l’humour juif. On y retrouve des mères surprotectrices, des pères perdus quand ils parlent de leurs filles ou l’argent. Cet humour très absurde, sur un fil, mais aussi un humour très pragmatique, devant la mort, devant Dieu, devant un choix cornélien. Une réponse logique face à une situation précise.

Et Dieu dans tout ça ?
Il est bien là, Dieu. Comme un être suprême à qui l’on s’adresse dans des moments clef de sa vie. Ce rapport intime entre celui auquel on croit et son interlocuteur. Avec Dieu, on parle de mort, de mariage, de lieu de culte – la synagogue – ou de cimetière. Le tout dans un humour que Dieu lui-même n’aurait pas renié et aurait plus que validé ! “Parce que Dieu est le premier blagueur de l’Histoire”, souligne Ivan Jablonka.
« On n’avait dit pas les mamans ! »
Pas de cases et de cadre pour les saynètes de Constance Lagrange. Un dessin en noir et blanc finalement très libre, qui se lit de haut en bas de la page, avec parfois un empilement. Le dessin de l’autrice de L’innocent incompris : Patrick Dils, histoire d’une erreur judiciaire lorgne du côté de la gravure et du dessin de presse du début du XXe siècle avec ses hachures. Un dessin et un découpage qui fonctionnent à merveille pour ces courtes blagues.
“Rions des Juifs, avec des Juifs (tant il est vrai que “rire de”, c’est “rire avec”). Amusons-nous de nos rabbins, de nos synagogues, de nos familles, coutumes, traditions, problèmes et autres dingueries intimes. Prenons plaisir à tourner en dérision nos névroses. Moquons-nous de nous-mêmes. Poursuivons l’œuvre de nos glorieux ancêtres.” [Ivan Jablonka]
- On peut rire de tout (sauf de sa mère)
- Autrice : Constance Lagrange
- Éditeur : Dargaud
- Prix : 21,50 €
- Parution : 04 avril 2025
- Nombre de pages : 120
- ISBN : 9782205213249
Résumé de l’éditeur : Rions des juifs, avec les juifs. L’humour, la dérision, la plaisanterie, le mot d’esprit (witz) font partie intégrante de la culture juive depuis des siècles et ce livre peut être considéré comme une introduction ou initiation à cette culture, laquelle ne saurait être confondue avec les tragédies et les larmes. Chez les juifs comme chez les autres, il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire : Constance Lagrange (avec la complicité d’ Ivan Jablonka) ont choisi le second. Rions pour être ensemble, parce qu’on ne peut pas pleurer tout le temps et parce que le rire est la dernière chose qui nous reste !
Ivan Jablonka retrace dans une magnifique préface l’histoire de cet humour pour mieux en réaffirmer l’urgence et la nécessité.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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