Avec un troisième volume de l’intégrale de Paracuellos, le dessinateur espagnol Carlos Gimenez achève son autobiographie dans l’Espagne et ses foyers sous Franco. Une oeuvre incontournable.

La fin d’une longue série
Celui qui est aujourd’hui un vieux monsieur souriant à la barbe fleurie est né dans les années 1940 dans l’Espagne de la dictature, celle du caudillo Francisco Franco. Cet homme c’est Carlos Giménez, l’un des chefs de file de la bande dessinée autobiographique, dont les éditions Fluide Glacial publient le volume 3 de Paracuellos. La fin d’une série sur l’enfance dans les foyers durant le franquisme qui ne décevra pas les lecteurs du genre…

Huit ans dans les internats
L’auteur l’a raconté à plusieurs reprises. Ces histoires de gamins maltraités dans les foyers de l’assistance sociale espagnole (auxilio social) sont le reflet de sa propre vie. En effet, de l’âge de 6 à 14 ans, Giménez, orphelin de père et avec une mère atteinte de tuberculose, fut placé dans plusieurs d’entre eux.
Ils avaient pour nom Generalisimo, Batalla de Brunete, Nazaret, Tinuca et Paracuellos. C’est ce dernier qui a donné son nom à cette série écrite et dessinée sur plus de quatre décennies, de 1976 à 2020. Leur point commun : un sens aigu de la violence et du mépris envers l’enfance.
Giménez se souvient que « dans les années 1940 et 1950 en Espagne, la norme était que dans les casernes les sergents battaient les recrues; dans les collèges les professeurs maltraitaient les élèves; dans les ateliers les officiers et les patrons tabassaient les apprentis; dans les maisons les maris violentaient les épouses et les pères frappaient les enfants ».

» Paracuellos, c’est le pire foyer «
Dans cette dernière mouture, on retrouve, certains ont grandi, les compagnons d’infortune de Pablito, l’alter ego de Giménez. Pablito va peut-être quitter ce Paracuellos, « le pire foyer » où le quotidien est fait de privations (un seul verre d’eau par jour) et de brimades des adultes. Tel ce père Rodriguez, « l’inventeur de la double baffe » ou ces piètres éducateurs voulant faire de ces gamins des « mi-moines, mi-soldats ».
Mais il y a aussi des moments de complicité entre les pensionnaires, comme ces moments partagés autour de l’amour du dessin et de la lecture. Des années plus tard, certains se sont construit leur vie, rappelle Giménez,« malgré cette éducation fasciste propre à l’Espagne des années d’après-guerre ».

Un trait reconnaissable
Primé dès les années 1980 avec le Prix du meilleur album à Angoulême (1981) puis à nouveau en 2010 avec le Prix du Patrimoine, Paracuellos est aujourd’hui l’un de ces monuments de la bande dessinée qu’on se doit de posséder sur ses étagères. Car au final, comment oublier « ces silhouettes à la tête trop grosse, aux yeux démesurés et aux grandes oreilles, figures tristes et faméliques ? »
Le trait de Carlos Giménez, même s’il s’est épuré au fil des années et des albums, reste reconnaissable entre tous. C’est celui d’un auteur qui sait mieux que personne restituer un tic, une émotion, un sourcil levé, des yeux écarquillés, une colère noire, un rire, des pleurs.
Révélé par Gotlib et Diament dans les pages de Fluide Glacial dès 1979, ce Paracuellos ne cesse de nous séduire, presque cinquante plus tard, par la force de son témoignage.
- Pour prolonger cet article, retrouvez l’interview exclusive de Carlos Giménez, réalisée par Daniel Custer, sur notre site.
- Paracuellos (Volume 3)
- Scénario et dessin : Carlos Giménez
- Editeur : Fluide Glacial
- Prix : 23, 90 €
- Parution : Août 2025
- ISBN : 9791038208889
Résumé de l’éditeur. Dans l’Espagne franquiste d’après-guerre, de nombreux enfants orphelins ou abandonnés ont grandi dans des foyers de l’assistance sociale. Sans repères et privés de leurs parents, les temps sont durs pour eux et les moments de joie peu nombreux.
Pablito, Adolfo, Peribáñez et bien d’autres découvriront dans ces conditions difficiles ce que sont la peur, la vengeance, la cruauté mais aussi la fraternité et l’amitié.
Ils tisseront ensemble des liens inaltérables qui leurs permettront de devenir des hommes.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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