Pygmalion

Le mythe de Pygmalion fait partie des grands textes classiques. Souvent étudié en philosophie ou en lettres, le voici sorti des salles de classe pour être adapté en un projet artistique complet. Sandrine Revel et Claire Gibault se sont associées pour nous permettre de le redécouvrir.

Dialogue entre les arts

Rappelons tout d’abord l’histoire : Pygmalion est sculpteur et a réalisé la plus parfaite des œuvres, une statue de femme nommée Galatée. Si parfaite que l’artiste en est tombé amoureux et n’aspire plus qu’à lui donner vie pour pouvoir l’épouser. Ce fragment de mythologie grecque a été, comme beaucoup d’autres, régulièrement remis au goût du jour par des auteurs. En 1779, Jean-Jacques Rousseau en a fait un « mélologue », une sorte de monologue musical, avec le compositeur Georg Benda. C’est cette adaptation que Sandrine Revel, dessinatrice, et Claire Gibault, directrice musicale du Paris Mozart Orchestra ont choisi comme base de travail pour construire un projet qui mêle écriture graphique, musique et philosophie de l’art.  

Car l’album publié chez Les Arènes BD n’est pas seul. Il est intimement lié à l’enregistrement du Paris Mozart Orchestra – disponible gratuitement en ligne ou via QR code. Sandrine Revel nous précise que la bande dessinée peut se lire seule, mais il serait dommage de se priver de l’accompagnement. Non vraiment, lisez-le en musique, le dessin soutient les notes et inversement, les mains du sculpteur agissent en parallèle de celles des musiciens.

Tout artiste est Pygmalion

Sandrine Revel donne une nouvelle dimension à Pygmalion en prêtant ses paroles à quatre sculpteurs et sculptrices de renom. Rodin, Niki de Saint-Phalle, Camille Claudel et Ron Mueck incarnent tour à tour Pygmalion. Chacun d’entre eux est traversé des mêmes désirs, des mêmes doutes et la dessinatrice les a placés là où les mots de Rousseau font le plus écho à leur propre parcours : l’angoisse de la perte du talent, la volonté de l’oeuvre parfaite, la crainte d’échouer, le fait de savoir s’arrêter… Le mythe de l’oeuvre qui prend vie devient celui du tourment de l’artiste. 

On apprécie aussi le clin d’œil féministe : si les Pygmalion d’Ovide et de Rousseau – mais aussi l’histoire de l’art ! – ont jusque très récemment placé l’homme en position d’artiste et la femme en éternel modèle immobile, l’album de Sandrine Revel nous rappelle que les rôles ne sont heureusement pas si prédestinés. La statue que Rodin observe d’un air triste n’est autre qu’une représentation de Camille Claudel, que l’on retrouvera un peu plus loin dans ses propre questionnements artistiques. Quand la statue prend vie pour faire son propre chemin ? Et Niki de Saint-Phalle a transgressé l’idéal de beauté classique avec ses fameuses nanas dynamiques et colorées.

 

Entendre avec les yeux

Sandrine Revel, également autrice de Hey Jude !,  n’en est pas à son coup d’essai dans l’association entre musique et bande dessinée. Elle a déjà proposé une biographie de musicien – Glenn Gould, une vie à contretemps – pour laquelle elle avait reçu le prix Artemisia en 2016. On retrouve dans son Pygmalion l’opposition entre les couleurs vives de l’orchestre et le côté sépia des sculpteurs en plein doute, mais aussi les gros plans sur les musiciens, leurs mains et leurs instruments pour faire entendre la musique à partir des images. Un format original et plaisant pour rappeler que les mythes ne se démodent jamais.

 

Article posté le dimanche 14 octobre 2018 par Elisabeth Eon

Pygmalion de Sandrine Revel d'après Jean-Jacques Rousseau (Les Arènes BD)
  • Pygmalion
  • Auteur : Sandrine Revel
  • Texte : Jean-Jacques Rousseau
  • Editeur : Les Arènes BD
  • Prix : 20€
  • Parution : 30 mai 2018
  • IBAN : 978-2352047483

Résumé de l’éditeur : « Quels traits de feu semblent sortir de cet objet…! Et cependant il reste immobile et froid, tandis que mon coeur, embrasé par ses charmes, voudrait quitter mon corps… pour aller échauffer le sien… Je crois, dans mon délire, pouvoir m’élancer hors de moi… Je crois pouvoir lui donner ma vie… et l’animer de mon âme… Ah ! que Pygmalion meure pour vivre dans Galatée…! »

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Elisabeth Eon

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