Rien ne fera venir le jour

Après cette ville te tuera ou Une vie dans les marges, les éditions Cornélius poursuivent leur travail de mémoire autour de l’œuvre de Yoshihiro Tatsumi avec la publication de Rien ne fera venir le jour, un recueil d’histoires courtes pour adultes. Cette anthologie court sur l’année 1970. Etonnant et fascinant.

Yoshihiro Tatsumi : maître du gekiga

Dans cette deuxième anthologie de l’immense œuvre de Yoshihiro Tatsumi, le lecteur découvre 13 récits courts que le maître mangaka a réalisé en 1970. Treize ans plus tôt, il a inventé et ouvert la voie aux histoires gekiga (manga pour adultes aux thématiques très réalistes et sociales). Il veut en effet s’éloigner des productions de l’époque qu’il juge infantilisantes et trop commerciales. Même s’il voue une grande admiration à Osamu Tezuka, qui lui a donné des conseils, il veut mettre plus de questions sociétales dans ses récits.

Ainsi, il imagine des récits où des femmes et des hommes sont à la marge de la société, des exclus pour diverses raisons. Ils sont souvent pauvres, doivent se battre au quotidien, développant des attirances moins dans la norme de la société japonaise de l’époque voire déviantes, celle des années d’après-guerre, sous les joug des américains.

Treize histoires sombres

Dans Rien ne fera venir le jour, le lecteur découvre des histoires souvent très sombres, notamment celle d’un jeune égoutier, fils de médecin qui pratique des IVG clandestines. Il y a aussi un écrivain sans travail dont la femme se prostitue ou encore l’histoire d’un jeune garçon élevant un chat et un poussin qui se transforme en véritable démon. Le lecteur découvre aussi le récit d’un ouvrier dont le seul compagnon de vie est un singe qui lui tourne constamment le dos et dont la vie sera anéantie après la rencontre d’une belle jeune femme.

Puis celle d’un homme qui se souvient de son enfance où il aimait se déguiser en femme ou bien les relations fusionnelles entre un jazzman et un jeune japonais, mais encore celle d’un homme qui veut se débarrasser de sa vieille maman en lui trouvant un appartement en haut d’une colline.

La vie d’un petit garçon traumatisé par sa mère et ses camarades de classe qui va trouver en la personne d’un cobra sa vengeance ou un autre qui tente d’échapper à son sort en se réfugiant dans un recoin d’une grotte qu’il aménage. Comment la fiancée d’un alpiniste accroché le long d’une paroi va-t-elle réagir en le voyant suspendu alors qu’il est encore conscient ? Enfin, un patron dont l’entreprise a fermé, continue inlassablement de venir tous les jours à son bureau.

Rien ne fera venir le jour : la dureté du quotidien des exclus

A travers les treize histoires de Rien ne fera venir le jour, les lecteurs découvrent des récits de vie sombres, des êtres cassés par la société, rejetés par les autres. Si certains subissent et s’en contentent, d’autres tentent de réagir avec plus ou moins de facilité, allant souvent jusqu’à la violence et aux assassinats. Comment se défaire des carcans et des étiquettes dans un pays meurtri par la guerre, grand perdant avec l’Allemagne et l’Italie ? Le Japon en reconstruction après aussi Nagasaki et Hiroshima et ce sentiment d’occupation des Américains. Si les histoires datent de 1970, le pays est toujours dans ce traumatisme.

Les femmes n’ont pas non plus le beau rôle dans les histoires de Yoshihiro Tatsumi, tantôt mégère, tantôt violentes verbalement pour faire réagir leur conjoint. Néanmoins, elles sont indispensables au mangaka pour dénoncer tour à tour les IVG interdites, les ravages du chômage et de l’alcool, la dépression, ainsi que la prostitution ou la maltraitance infantile. Mais en aucun cas, les histoires de Rien ne fera venir le jour ne sont moralisatrices, jouant avec la dualité du Bien et du mal. Ces êtres délaissés sont beaucoup plus complexes que cela.

Quant au trait en noir et blanc de Yoshihiro Tatsumi (Cette ville te tuera, Une vie dans les marges, L’enfer, Hiroshima, Coups d’éclat) il est puissant. Loin de celui de Kamimura ou Tezuka, il est pesant et sombre comme pour accompagner au mieux la douleur dans ses histoires.

Article posté le lundi 01 octobre 2018 par Damien Canteau

Rien ne fera venir le jour de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius)
  • Rien ne fera venir le jour (anthologie 1970)
  • Auteur : Yoshihiro Tatsumi
  • Editeur : Cornélius, collection Pierre
  • Parution : 23 août 2018
  • Prix : 31.50€
  • ISBN : 9782360811526

Résumé de l’éditeur : Après cette ville te tuera, voici le deuxième volume d’une copieuse anthologie consacrée à l’œuvre de Yoshihiro Tatsumi ! Yoshihiro Tatsumi se détache, à la fin des années 1950, des récits d’aventures utopistes pour enfants et invente un genre uniquement destiné aux adultes: le gekiga («images dramatiques ou théâtrales»). Forme d’écriture nouvelle, autant sur le plan thématique que graphique, le gekiga apparaît, rétrospectivement, comme la première tentative de théorisation de la bande dessinée japonaise. À cette époque, Yoshihiro Tatsumi cherche une grammaire pour dénoncer, nouvelle après nouvelle, l’envers de la modernité japonaise. Il préfère aux séquences dynamiques les images sombres, cruelles et urbaines ; aux longs dialogues, le mutisme des hommes et le bruit des machines. Sous l’occupation américaine, l’archipel connaît de grandes transformations sociales, à commencer par un exode rural massif et une explosion des mégalopoles. Et face à l’euphorie et à l’éloge de la modernité véhiculées par le manga pour la jeunesse, Tatsumi oppose les exclus et les victimes de cette transformation sociale. Père de la bande dessinée adulte et d’une nouvelle manière de raconter en images, Yoshihiro Tatsumi se fait également le portraitiste terriblement juste d’un monde bouleversé.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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