Sangoma : les Damnés de Cape Town

Pour Zulu, son roman aux multiples prix littéraires, Caryl Férey articulait déjà sa fiction autour d’une Afrique du Sud traumatisée par l’apartheid. Force est de constater que sa passion pour celle qu’on appelle aujourd’hui la nation arc-en-ciel, est immuable. Lorsqu’il apprend que le dessinateur Corentin Rouge aspire à créer sa nouvelle bande-dessinée dans un de ses terrains de prédilection, l’occasion est belle. De ce binôme inédit va ainsi naître Sangoma : les Damnés de Cape Town. Un polar politico-social nerveux avec pour personnage principal un pays dont les plaies du passé ne sont pas encore complètement cicatrisées. 

L’APARTHEID

Afrique du Sud, probablement à la fin des années 1980. Les cinq premières planches introductives de Sangoma sont marquantes pour la suite de l’histoire. Elles donnent déjà le ton d’une intensité qui est d’emblée à son maximum. La première page déclinée en quatre cases panoramiques illustre la progression oppressante d’un africain fuyant une horde de canidés. Avec un découpage cinématographique, la course-poursuite se termine de telle façon que notre imagination craint le pire pour le pauvre homme. Moins dramatique que prévu, le sort de Jacob n’en reste pas moins difficile à supporter pour nos yeux.

Et ce n’est pas les regards durs, désarmés voire désarmants de deux enfants assistant à l’insoutenable correction infligée par Kobus, qui adouciront le spectacle. L’un des deux est un garçon, c’est le fils de Jacob. Quelques mètres plus loin se dresse une petite fille, celle de Kobus. Ainsi nous sont dépeints quelques fragments de la sombre période qu’était l’apartheid.

UN ARC-EN-CIEL EN NOIR ET BLANC

Nous retrouvons ces deux visages vingt-cinq ans plus tard. Le temps passé ne les a pas détendus pour autant. Crispés, les sourcils froncés, les yeux noirs, Eva et Nelson sont toujours face à face. Même si les lois régissant la ségrégation raciale ont été abolies, les inégalités sociales entre blancs et non-blancs subsistent. Symbole de cet entre-deux, Eva gère aux côtés de son père le vignoble familial. Elle affronte le mécontentement de leurs employés – dont Nelson et son père – qui réclament une augmentation. A l’aube de la réforme agraire, les tensions sont palpables.

Non loin de là, au Parlement de Cape Town, l’atmosphère est toute aussi anxiogène. Mark Savela, le Ministre chargé de promulguer les lois pour la redistribution des terres, a fort à faire.  Les différents partis politiques ne sont pas prêts à accepter les compromis. La réconciliation entre la communauté blanche et noire ne sera plausible qu’au prix de résolutions que l’une ou l’autre n’est pas prête à prendre. Mark se sent bien seul dans cette arène où chacun reste campé sur ses positions. Soucieux, il l’est encore plus quand il s’agit de sa fille, Amy provocatrice dans tous les sens du terme.

SHEPPERD, LE BAROMETRE DES TENSIONS

Laquelle ne semble pas ressentir trop d’états d’âme lorsqu’on la retrouve au lit avec celui qui sera l’un des personnages importants de Sangoma : le lieutenant Shane Shepperd. Il sera le lien entre tous les protagonistes précités. Le coup de fil auquel il répondra après s’être enfui en catastrophe de chez Amy, sera le point de départ d’une enquête complexe, musclée et sanglante.

Car un drame vient de se produire dans les terres de Kobus. Le corps de Sam, un des habitués de la ferme, vient d’être retrouvé dans une parcelle. Il ne fait aucun doute que c’est un meurtre. Presque au même moment, une jeune femme affolée crie à tout va que son bébé de deux mois a disparu. Shepperd se rend sur place. Il comprend rapidement que pour élucider cette délicate affaire, il devra fouiller dans le passé tumultueux de Kobus, Jacob, Sam et consorts…

SANGOMA, POUR VOUS GUERIR

Lectrices et lecteurs de Sangoma : les damnés de Cape Town, accrochez-vous ! Le rythme effréné de ce polar noir ne trouvera son répit qu’à la toute dernière case ! Caryl Ferey et Corentin Rouge s’associent pour nous emmener à la pointe australe du continent africain. Un endroit bien connu de Caryl Ferrey et qui lui a inspiré Zulu, son roman à l’immersion incroyable dans cette Afrique du Sud aussi riche dans sa beauté que blessée par son histoire. Les éléments qui composent l’ossature de Sangoma ne sont d’ailleurs guère éloignés de ce qu’on retrouvait dans Zulu : violence, sorcellerie, township, VIH, gangs… Le scénariste accentue cette fois son intrigue autour des Sangomas, ces « docteurs-sorciers » aussi controversés dans le pays que pris au sérieux pour leurs soins prodigués.

DES FAVELAS AUX TOWNSHIPS

Mais la différence notable pour cette nouvelle histoire vient du trait splendide dévoilé par Corentin Rouge. Le dessinateur qui nous avait  déjà tant épaté avec sa série Rio (coécrit avec Louise Garcia), apporte une nouvelle fois toute l’étendue de son talent. Avec son dessin réaliste il met en images des scènes aussi saisissantes que spectaculaires. Que ce soit les pleines pages de paysages somptueux à cette course-poursuite en voiture haletante de dix planches ! Que l’on s’attarde sur les visages si expressifs de chacun des protagonistes (pour l’un d’entre eux, on ne peut s’empêcher de penser à ce célèbre acteur), Corentin Rouge nous maintient en haleine par son sens du découpage dynamique et sa parfaite colorisation partagée avec Alexandre Boucq.

On pourrait user d’éloges et de superlatifs tant les deux auteurs ont fait de Sangoma : les damnés de Cape Town un polar à l’efficacité redoutable. On pourrait s’attarder encore et encore devant cette belle complémentarité entre deux hommes partageant indubitablement ce goût de l’évasion, du voyage, et de la culture d’un pays. Mais l’on va se limiter à notre ressenti spontané à la fin de cette lecture : Sangoma réunit toutes les émotions que seule la bande-dessinée peut procurer. Lisez-la et, assurément, vous les ressentirez vous aussi.

Article posté le dimanche 05 décembre 2021 par Mikey Martin

Sangoma : les damnés de Cape Town (Glénat). L'Afrique du Sud de Caryl Férey & Corentin Rouge décryptée par Comixtrip, le site BD de référence
  • Sangoma : les Damnés de Cape Town
  • Scénario : Caryl Férey
  • Dessins & Couleurs : Corentin Rouge
  • Couleurs : Alexandre Boucq
  • Éditeur : Glénat
  • Prix : 25,00 €
  • Parution : 03 novembre 2021
  • ISBN : 978-2344034200

Résumé de l’éditeur : En Afrique du Sud, une vingtaine d’années après l’Apartheid, les cicatrices laissées par l’ancien système peinent à se refermer. Le racisme n’est plus institutionnalisé mais les inégalités toujours présentes et la population divisée entre les propriétaires blancs et les ouvriers noirs. Dans ce contexte, Sam est retrouvé mort sur les terres de la ferme des Pienaar, ses employeurs. Le lieutenant Shepperd – esprit léger, avisé autant que séducteur et tête brûlée – est chargé de saisir les enjeux qui auront mené au drame. L’enquête s’alourdit bientôt d’éléments disparates : conflits et secrets familiaux, recours à la sorcellerie, disparition d’un bambin dans le voisinage… Tandis que Shane Shepperd lutte tant bien que mal contre les silences et les mensonges de ses interlocuteurs, en toile de fond, le parlement est le théâtre d’oppositions rongeant la nation sud-africaine… La réforme agraire visant à redistribuer les terres usurpées du temps de l’apartheid provoque les débats et souligne les tensions des partis radicaux. Bientôt, les deux camps en appelleront à la violence.

À propos de l'auteur de cet article

Mikey Martin

Mikey, dont les géniteurs ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !

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