RIO #1 – Dieu pour tous –

Lorsque l’on évoque Rio de Janeiro, on pense spontanément au carnaval, à la plage de Copacabana sans oublier ce monument historique qui culmine au sommet du mont Corcovado, le Christ Rédempteur. Louise Garcia et Corentin Rouge aiment cette ville. Avec une telle passion que dès le premier album de cette série prévue en quatre tomes, ils nous servent de guides expérimentés. Et pour commencer cette visite, ils choisissent les favelas avec toute la pauvreté qu’elles entourent. Deux enfants en seront les témoins. Le voyage de Rio débute par de fortes perturbations. S’ensuit une cadence qui ne s’essouffle jamais.

L’histoire commence comme elle se terminera : une espèce de sorcière procède à de la magie noire en invoquant les forces des ténèbres afin d’ôter la vie d’une femme prénommée Alma. Troublante introduction pour ce 1er tome mais ce n’est pas anodin. D’une part parce les auteurs veulent souligner l’aspect important de ces pratiques exercées à Rio, d’autre part car ils l’utilisent pour clore de façon énigmatique ce 1er chapitre. Quelque soit le lien entre l’incantatrice et sa victime, il faudra attendre pour le connaître.

ALMA, SYMBOLE DES BIDONVILLES DE RIO

Toute l’attention se porte initialement sur Alma. Le sort jeté est-il responsable de son destin ? Force est de constater qu’elle entretient elle-même la situation désespérée dans laquelle elle va se trouver. On a du mal à cerner les intentions de cette mère de deux enfants – Rubeus et Nina – qui joue le rôle suicidaire d’indic au beau milieu d’une favela. Est-ce l’amour ou son propre intérêt qui la pousse à menacer Jonas, son amant flic, de tout dévoiler à sa femme si il ne s’en séparait pas ? Toujours est-il qu’à la septième planche, son cher et tendre lui tire dessus à bout pourtant.

Entrent ainsi en scène les deux personnages principaux. Rubeus, qui vient d’échapper une première fois à Jonas, s’enfuit avec sa petite sœur. Les voilà livrés à eux-mêmes. C’est à travers eux que l’on découvre Rio de Janeiro. Comprenant vite que ce n’est pas la communauté religieuse qui leur viendra en aide, ils n’ont pas d’autres solutions que de descendre à la ville. Dans le centre de Rio, Ils feront la rencontre de Bakar, un jeune garçon des rues.

QUAND LA FICTION SE MÊLE AU RÉEL

À cet instant, le récit va à une vitesse folle. Bakar les présente au chef de sa bande appelé « le Rat ». Ce dernier ne les acceptera qu’en échange d’une mission que devra réussir Rubeus. L’occasion pour les auteurs de faire la flagrante différence entre les hauteurs de la ville synonyme de pauvreté et la richesse d’en bas. La scène qui se déroule dans les murs du célèbre Copacabana Palace, en est la parfaite illustration. Et ses conséquences permettront de constater la forte solidarité entre les jeunes enfants.

À l’image de Jonas, véritable policier corrompu, L. Garcia et C. Rouge n’éludent pas ce problème récurrent dans les favelas. Ainsi, les forces de l’ordre n’ont clairement pas le bon rôle. Le sordide fait-divers qu’est la tuerie de la Candelária (en 1993, huit enfants se font sauvagement assassinés devant cette église historique), est repris ici pour affirmer un peu plus cette déchéance.

UN DESSIN INSPIRÉ

On ressent un joli panaché d’émotions à la fin de ce 1er tome intitulé Dieu pour tous. Les Pivetes, ces gamins des rues brésiliennes, y sont pour beaucoup. Sans cesse confrontés à la violence, ils ne doivent leur survie que par une indéfectible entraide. Le dessin chaleureux de Corentin Rouge et cette aisance à faire parler les visages de ses personnages, charment de bout en bout le lecteur qui ne peut rester insensible. Nina, la seule petite fille du groupe symbolise parfaitement l’empathie qui se dégage envers ces enfants.

UN ROUGE QUI VOIT ROSE

La seule gêne qui subsiste provient de la couleur choisie pour la couverture de cet album. Les principaux protagonistes se montrent très agressifs face à nous, limite effrayants. Ce contraste obtenu par le mur rose derrière eux est justifié par son dessinateur dans le n°91 de la revue de bande-dessinée Casemate : « J’ai alors regardé des bouquins de photographes brésiliens, et suis tombé sur des photos d’enfants des rues sur fond de peintures roses défraîchies, typiques du Brésil et de l’Amérique du Sud. Je trouvais amusant d’avoir une couverture rose et joyeuse pour parler de la violence de ces enfants. Un contraste intéressant. » Mais ce qui semble une évidence pour C. Rouge l’est peut-être un peu moins pour le bédéphile.

Ce détail ne fait certainement pas de l’ombre au contenu de ce récit graphique. Tant l’enthousiasme que portent les deux auteurs envers le Brésil, et plus précisément la Cité Merveilleuse, devient contagieux. Il est fort à parier que les prochains tomes nous feront découvrir d’autres facettes de la ville qui auront autant leur intérêt que la suite de l’intrigue.

Article posté le vendredi 10 juin 2016 par Mikey Martin

1er tome de cette prometteuse série qu'est Rio de Garcia et Rouge aux éditions Glénat. Décrypté par Comixtrip, le site BD de référence
  • Rio : Tome 1, Dieu pour tous
  • Auteurs : Louise Garcia & Corentin Rouge
  • Dessinateur : Corentin Rouge
  • Éditeur : Glénat
  • Prix : 14,95 €
  • Parution : avril 2016

Résumé de l’éditeur : Rubeus et Nina sont nés dans l’une des plus grandes favelas de Rio de Janeiro. Ils sont livrés à eux-mêmes le jour où leur mère est assassinée par Jonas, le flic véreux dont elle était l’indic et l’amante. Recueillis par Bakar, un gamin débrouillard, ils rejoignent un gang d’enfants des rues. Entre pauvreté et violence, les petites combines semblent le seul moyen pour s’en sortir… Mais il existe une autre alternative : l’adoption par une famille riche. Hanté par le meurtre de sa mère et désormais responsable de sa jeune sœur, Rubeus va ainsi passer de la misère des favelas et de la rue à la haute bourgeoisie brésilienne, et découvrir les différents versants d’une société métissée, brutale et inégalitaire.À travers le parcours de ce garçon en perte de repères, Rio dresse un portrait contemporain du Brésil dans la lignée de La Cité de Dieu. Accompagné au scénario par la brésilienne Louise Garcia, Corentin Rouge (Juarez) s’affirme comme l’un des nouveaux maîtres du dessin réaliste.

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Mikey Martin

Mikey Martin

Mikey, dont les géniteurs ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !

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