Le scénariste et dessinateur Halim revient sur l’affaire Patricia Douglas, une jeune actrice qui dénonça en son temps les agressions sexuelles dans le milieu du cinéma américain dans Seule contre Hollywood.

Un gros gâteau à partager
C’était il y a presque un siècle. Nous sommes dans l’Amérique des années 1930, du côté d’Hollywood et de ses studios alors florissants. Cinq compagnies, ou majors, se partagent déjà le gros gâteau du cinéma, en pleine expansion.
Aux côtés de Paramount Pictures, de Warner Bros., de RKO Pictures et de la Fox, on trouve la M-G-M, la Metro-Goldwin-Mayer. Partout sur les écrans, on voit fleurir quelques-unes de ses grosses productions, de Tarzan au Magicien d’Oz, en passant par Autant en emporte le vent…
Mais il y a un revers à cette médaille. Le cinéma, comme d’autres pans de la société, est aussi misogyne, machiste, voire plus. C’est ce côté sombre qu’explore l’album « Seule contre tous », écrit et dessiné par Halim pour le compte des éditions Steinkis.

Tournage ou soirée privée ?
La M-G-M, c’est aussi un géant qui emploie de nombreux commerciaux. Et ce soir de mai 1937, pour fêter quelques 14 millions de dollars de bénéfices nets, soit le double de l’année précédente, les dirigeants décident de les remercier en leur offrant « une convention un peu particulière ».
Et c’est pour « agrémenter » la soirée des 282 représentants commerciaux que la compagnie a « invité » 120 danseuses professionnelles, jeunes et belles. La plupart sont persuadées d’avoir été invitées à participer à un tournage… Pas toutes cependant. L’une d’elles, Patricia Douglas, 20 ans, trouve tout cela un peu louche. Elle se rendra quand même à cette soirée. Mal lui en a pris…

Porter plainte contre un géant n’est pas une chose facile
L’un des participants à cette convention, passablement éméché, va agresser Patricia. Elle décide alors de porter plainte contre les studios de la M-G-M. Un comble pour ces derniers. A l’époque, ce genre « d’incident » se règle avant tout en privé. Commence alors pour Patricia un long combat. Il lui faudra endurer bien des choses. D’abord les intimidations d’Hollywood, qui engage des détectives privés pour fouiller dans la vie de la plaignante ou proposer des arrangements financiers en échange d’un abandon des poursuites.

Un procès contre le patriarcat
Épaulée par un avocat courageux, Me Brown, Patricia Douglas ira jusqu’au procès. Un procès semé d’embûches mais qui permettra de faire éclater une vérité. Et de dénoncer un système patriarcal à l’œuvre dans le cinéma, miroir d’une société américaine, » où les femmes qui venaient à peine d’acquérir le droit de vote, n’étaient pas perçues comme des citoyennes à part entière, mais comme des biens qui pouvaient être achetés, corvéables, remplacés, et parfois « endommagés ».
Tiré d’une histoire vraie (Patricia Douglas est décédée en 2003 à l’âge de 86 ans), ce récit bien documenté vient à point rappeler que 80 ans avant le déclenchement du mouvement #MeToo, une femme s’est élevée seule contre un monde d’hommes qui voulait la réduire au silence. Cette affaire et ce procès, le premier scandale sexuel de l’histoire d’Hollywood, préfigurent les années 2000 et la révélation de nombreux autres abus.

Œuvre utile
Avec ce récit, Halim poursuit son exploration des thèmes sociétaux qui lui sont chers. Après Petite Maman ou Falloujah, ma campagne perdue, le scénariste-journaliste signe ici un récit sensible qui fait œuvre utile, à l’heure où la parole des femmes, aujourd’hui encore, n’est pas toujours prise en compte.
Côté graphisme, il propose un trait épais et des tons sépia faits de grands aplats, le tout dans des cadrages serrés. Cela peut dérouter de prime abord, mais correspond finalement assez bien à la tonalité générale du récit, entre ombre et lumière…
- Seule contre Hollywood
- Scénario et dessin : Halim
- Editeur : Steinkis
- Prix : 20 €
- Parution : Février 2025
- Nombre de pages : 102
- ISBN : 9782368465677
Résumé de l’éditeur. À peine âgée de 20 ans, Patricia Douglas, ainsi que 120 danseuses professionnelles, sont recrutées pour un tournage par la Metro-Goldwyn-Mayer. Elles sont convoquées le soir du 5 mai 1937, mais, bien loin de participer au » tournage » prévu, les jeunes femmes se retrouvent propulsées dans une gigantesque soirée privée organisée pour les 282 représentants commerciaux. Agressée durant la soirée, Patricia Douglas décide de porter plainte contre le plus puissant des studios hollywoodiens. À l’époque, ce genre d’affaires se dénoue en privé, à coups d’intimidation et d’arrangements financiers mais, 80 ans avant #MeToo, Patricia Douglas aura le courage d’aller jusqu’au bout…
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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