Solo

S’acheter une trompette pour tenter d’oublier un monde en pleurs après les attentats de novembre 2015, telle était la nouvelle envie de Gilles Rochier. Il raconte ces moments délicats, entre difficulté à communiquer, impuissance face à la tragédie et amitié dans Solo, un album surprenant et musical.

Trompette pour affronter le mal

« C’était un vendredi soir. Avec Kader, on regardait le match de foot à la télé. A la première explosion, j’ai trouvé ça bizarre… A la deuxième, j’ai compris qu’il se passait quelque chose… Et après, je suis allé sur twitter. »

Quelques jours après les attentats de novembre 2018 (Stade de France, Paris 10e et 11e, Bataclan), Gilles décide de s’acheter une trompette. Une envie ancienne ? Une nouvelle lubie ? Une arme culturelle pour affronter le mal ? On n’en sait rien. Il ne communique plus qu’avec cet instrument, à grand coups de POUETTE !

Ses voisins devront bien s’en accommoder. Il s’en moque, il veut jouer jusqu’à l’épuisement. Dans son bureau ou sur le toit, il souffle dans sa trompette.

Kader, l’ami fidèle

Alors que les gens pleurent les morts, Gilles continuer de jouer. On ne peut pas dire qu’il interprète de belles mélodies, non, il aligne les fausses notes. Catharsis ou envie de crier au monde sa colère ?

Le seul qui tente de le comprendre, c’est Kader, son fidèle ami, son pote de quartier depuis des années, celui déjà aperçu dans La petite couronne. Kader sent qu’avec sa trompette, Gilles va attirer les ennuis, que les gens vont faire des amalgames. Peu importe, Gilles continue.

« Tu sais ce qui me fait encore plus chier, c’est que j’ai l’impression… enfin, qu’on essaye de me faire comprendre que j’ai pas le droit d’être triste… pas le droit de me sentir en deuil, tu vois. Tout ça parce que je suis musulman !! Alors, j’ai le droit de payer mes impôts, des amendes, chanter la Marseillaise au stade, visiter le Sacré-cœur mais j’ai  pas le droit d’être en deuil. Pff, ça me saoule. Bande de nazes… pays du siècle des Lumière… mon cul… ça fait longtemps que vous n’avez plus la lumière. »

Faire un solo pour cracher sa colère

Il sait se faire entendre Gilles Rochier ! S’il n’a pas eu de trompette pour délivrer ses messages dans ses albums précédents (Ta mère la pute, La cicatrice, Dernier étage), il a eu besoin de cet instrument pour raconter la colère – la sienne et celle des Français – une douleur imprescriptible, celle que l’on ne peut décrire que par la musique, par la culture.

Solo de trompette, solo comme être seul, Gilles Rochier raconte l’indicible, et ce toujours avec cette force d’observation de ses contemporains. Il n’a besoin que de quelques pages, quelques saynètes pour nous envoyer en pleine figure le mal-être de ces personnes que l’on ne veut pas voir.

Impuissant face à la barbarie

Solo, c’est aussi refuser d’être stigmatisé, refuser de vivre dans la peur, refuser le déterminisme social, refuser la fatalité ou encore refuser de laisser gagner les barbares. Les notes, même inaudibles, c’est notre force à nous, les Français, la culture pour combattre l’obscurantisme. La cacophonie après les attentats et les gens hagards, ils se mêlent à la cacophonie de sa trompette.

Avec de la pudeur et une infinie tendresse, Gilles Rochier nous dit de se serrer les coudes, de ne pas avoir peur de la montée de nationalismes, de la haine des bas du front de FN.

Pour cela, il peut compter sur Kader, son ami de toujours et son confident, le seul à le comprendre. Cette mélodie disgracieuse de son solo de trompette, il permet aussi de mettre en lumière toute la beauté de l’amitié. Lui, l’athée et Kader, le musulman, à qui l’on vole le deuil.

Le cuivre comme couleur

Solo bénéficie d’une très belle partie graphique. Gilles Rochier se raconte par un trait vif et jeté. Des personnages à tête ronde côtoient des hachures pour les ombres et les masses. Et puis, il y a le cuivre et ses deux teintes…

Comme nous l’expliquait Philippe Ory dans notre entretien avec lui : « Lorsque Gilles en a parlé avec Casterman, ils ont décidé de sortir l’album en bichromie : un noir et un pantone cuivré. Ils ont aussi ajouté une autre contrainte : pantone cuivré à 90 et 30 % de sa valeur. J’avais donc ces deux teintes de cuivre plus le noir pour coloriser l’album. C’était délicat mais passionnant à faire. C’était très simple mais pas toujours évident parce qu’il y avait des cases plus complexes. »

Et ce que l’on peut dire, c’est que les couleurs de Philippe Ory sont magnifiques ! Il faut regarder de près les vêtements de protagonistes ou les barres d’immeubles pour découvrir de superbes reflets cuivrés.

Solo : c’est beau, c’est simple, c’est humain et c’est tonitruant !

Article posté le lundi 19 août 2019 par Damien Canteau

Solo de Rochier (Casterman), couleurs : Philippe Ory
  • Solo
  • Auteur : Gilles Rochier
  • Coloriste : Philippe Ory
  • Editeur : Casterman
  • Parution : 11 septembre 2019
  • Prix : 17€
  • ISBN : 9782203198814

Résumé de l’éditeur : Après les événements, l’instrument devient son unique moyen d’expression. Il souffle sans vraiment jouer, il ne fait pas de la musique mais plutôt des sons qui agacent, questionnent son entourage, à commencer par Kader, son ami de toujours… Dans la veine autofictionnelle de certains de ses précédents livres (TMLP, La Petite couronne, En roue libre), Gilles Rochier témoigne d’un abattement, d’une sidération que nous avons tous en partage : que dire, que faire, et comment, après un événement aussi saisissant qu’un attentat ? La réponse de ce livre, d’une radicalité en apparence absurde, est donnée par un auteur à part de la bande dessinée contemporaine.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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