Philippe Ory, profession : coloriste

« Le coloriste, c’est un créateur d’ambiance. » C’est dans son atelier non loin de Poitiers que Philippe Ory nous a reçu pour un entretien de plus d’une heure. Un moment très agréable où il est revenu sur ses premiers pas tardifs dans le monde de la colorisation en bande dessinée. Il nous a parlé de ses travaux avec Bouzard, Tronchet, Nicoby et Rochier. Plongée dans un univers plein de couleurs.

Philippe Ory, quel est ton premier métier ?

Je suis graphiste depuis toujours. Je fais de la mise en page, de la création de logo dans le domaine de l’édition mais pas du web. Je crée des affiches, des plaquettes, des brochures pour des artisans, des mairies ou des associations.

J’ai des clients réguliers et d’autres qui arrivent pour des projets ponctuels. Graphiste, c’est mon travail principal que j’exerce depuis une trentaine d’années.

Est-ce qu’auparavant tu avais effectué des études dans le graphisme ?

J’ai suivi les cours de l’école des arts appliqués Bugeant-Bégeault à Poitiers. Après je fus salarié dans une entreprise et par la suite, je me suis installé à mon compte, il y a une vingtaine d’années.

Comment as-tu fait la connaissance de Guillaume Bouzard ?

Je le connais depuis le début des années 90. A l’époque, je traînais à la Fanzinothèque qui organisait le Festival Off d’Angoulême. Pendant les quatre jours de l’événement, on réalisait Le zine des zines, un fanzine. Je collectais des informations sur un thème donné. On demandait alors aux auteurs de l’espace fanzine de faire des illustrations ou des textes en direct.

Le mercredi, ils ne faisaient pas grand-chose, le jeudi pareil, le vendredi un petit peu et je recevais tout d’un seul coup le samedi. Je mettais alors tout cela en page. On le faisait imprimer dans la nuit pour le distribuer dans la journée du dimanche.

C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Guillaume. C’était son époque de Plageman. On a toujours gardé contact. On se refilait des petits boulots par-ci, par-là ou on se donnait des coups de main pour des projets. C’est comme cela que j’ai fait de la mise en page pour Les requins marteaux, des maquettes de couverture…

Comment t’a-t-il demandé de colorisé un album ?

En 2007, il m’a alors demandé de coloriser le premier tome de Football Football. A ma connaissance, il n’avait fait que du noir et blanc à cette époque.

« J’ai sauté de joie. Même si c’était ma toute première, j’étais super content »

Comment as-tu appréhendé cette première demande ?

J’ai sauté de joie. Même si c’était ma toute première, j’étais super content. J’avais toujours voulu tenter de faire cela.

Avec Guillaume, on s’était mis d’accord pour faire un essai, afin de savoir si cela fonctionnerait. Dans un premier temps, c’était surtout la peur de ne pas être capable de le faire. Il m’a envoyé une dizaine de pages que j’ai colorié à l’ordinateur.

Il m’avait briffé sur ce qu’il souhaitait et je me suis rapproché de Dargaud pour connaître les contraintes techniques.

Ce fut assez rapide puisque l’album était déjà tout prêt. Des planches avaient déjà été publié dans le magazine So Foot. J’ai donc enchaîné les couleurs.

Quels furent ensuite les autres albums ?

Ils se sont succédé rapidement, les 4 en 4 ans. Il y a eu les deux The autobiography of a Mitroll entre les deux Football Football.

Pour Mitroll, je n’ai pas changé ma technique mais plutôt le rendu puisque le dessin était plus léché, moins jeté comme dans Football Football.

Comme pour le premier, nous avons fait un test sur les premières planches. Ce qui était assez rigolo, quand la bande dessinée débute, on voit le personnage dans son bureau en train de dessiner et j’ai fait une scène de nuit. Il a été surpris parce que pour lui ça ne se déroulait pas la nuit. Mais comme cela fonctionnait bien, on l’a gardé comme tel.

Sauf lorsqu’il me donne des indications précises ou lorsque je lis l’histoire, sinon je fais comme je le sens. C’est rare qu’il m’en donne d’ailleurs.

Puis, il a pensé à toi pour Jolly Jumper ne répond plus…

Après les quatre albums avec Guillaume, il y a eu un grand creux dans mon parcours de coloriste. Pendant 7-8 ans, je n’ai plus rien fait.

Comme Guillaume a eu besoin de moi pour sortir les 4 précédents rapidement, il avait donc fait appel à moi. Puis ensuite, il a fait lui même ses couleurs sur les récit suivants.

Puis un jour à Angoulême, Guillaume est venu me parler de son projet sur Lucky Luke. Il voulait quand même que l’on utilise les codes couleurs de Morris. Il voulait quelque chose qui claque mais pas vulgaire.

Sur les 10 planches en test, je ne voyais pas les couleurs comme celles de l’album. A l’époque, j’ai repris tous les Lucky Luke, j’ai tenté de comprendre la logique des couleurs de Morris mais je ne l’ai jamais comprise. J’ai proposé des couleurs plus ternes mais ça ne lui convenait pas. Il voulait que ça pète ! Guillaume avait raison ! Mes couleurs ternes aussi belles soient elles n’auraient pas collé à son histoire !

Il a fait des corrections mais ce sont vraiment des points de détail. Au début de l’album, il y en avait, puis plus ça avançait et moins j’avais de retouches.

« une chose à laquelle s’attache tous les dessinateurs avec lesquels j’ai travaillé, c’est la lisibilité »

Chez Bouzard et plus particulièrement dans le Lucky Luke, il y a beaucoup d’aplats. Si cela semble simple à faire, est-ce aussi facile que cela ?

A la limite, c’est simple mais pas facile. Il faut savoir à quel moment le mettre, quelle couleur prendre et surtout une chose à laquelle s’attache tous les dessinateurs avec lesquels j’ai travaillé, c’est la lisibilité.

Il faut que ce soit limpide, que l’œil ne se perde pas et que la lisibilité soit automatique. Il faut savoir ne pas créer de rupture ou au contraire parfois en créer une.

Quand je reçois une planche, je commence par regarder comment fonctionne le noir et blanc. Je me demande alors ce que je vais utiliser et à quel moment. Je lis l’histoire, j’analyse les planches. Soit je regarde le paquet qui m’est envoyé soit le récit complet comme chez Nicoby.

Pour les albums, je regarde précisément s’il y a un point à mettre en valeur. Je me fais ma petite analyse. Charge à moi de créer une rupture si besoin.

Je travaille toujours les pages en vis-à-vis, deux par deux, afin de comprendre comment elles se répondent. Je rythme ensuite mes couleurs selon l’ambiance.

A chaque fois, je fais un jus, c’est-à-dire un brouillon rapide de couleurs sur l’ordinateur. Je travaille donc en masse de couleurs. Si je vois que cela s’équilibre, je finalise.

Comment as-tu rencontré Nicoby et Tronchet avec lesquels tu as travaillé sur leurs deux albums ?

Je suis l’un des membres fondateurs de 9e Art en Vienne et je fus aussi dès le départ dans l’aventure Niort en Bulles qui organise le festival A2 Bulles. En tant que bénévole dans ses deux associations, j’ai côtoyé de nombreux auteurs.

L’année de la sortie du Lucky Luke, cela m’a donné une petite visibilité sur mon travail. Des libraires m’ont fait intervenir en dédicace et j’ai aussi colorisé les dédicaces de Guillaume pendant le festival de Niort.

Nicoby a vu mes couleurs lors de ces dédicaces, je lui ai reparlé de certains albums qu’il m’avait dédicacé lorsqu’il avait 18 ans. Une semaine après Niort, j’ai reçu un mail de sa part pour coloriser l’album Le meilleur ami de l’homme qu’il réalisait avec Tronchet.

Il m’a alors envoyé une dizaine de planches pour faire un test. Cela lui convenait. Aussi surprenant que cela soit, ce qui est resté dans l’album ne correspond d’ailleurs pas avec les essais que j’avais fait avant.

« Si on fait une relation avec le cinéma, c’est l’éclairagiste. C’est un créateur d’ambiance. »

Le métier de coloriste est assez méconnu. Comment pourrais-tu le qualifier ? Qu’est-ce qu’un coloriste ?

Si on fait une relation avec le cinéma, c’est l’éclairagiste. C’est un créateur d’ambiance. A travers la couleur, on peut changer complètement la signification d’une planche. Un coloriste peut massacrer un bouquin comme il peut le sublimer.

« J’ai un calque pour les personnages, un pour le fond, un pour les décors et un pour les ombres si besoin. En général, j’ai 3-4 calques par planches »

Peux-tu nous expliquer comment tu travailles ? Que se passe-t-il lorsque tu reçois les planches ?

Je reçois les planches nettoyées par l’éditeur. Elles sont séparées des textes en vue de possibles traductions. Il y a donc la version texte, la version dessin et celle avec les deux pour que je puisse les lire.

Je me fais des masques pour toutes les parties qui doivent rester blanches : les entre-cases, les bulles et les marges. Si des couleurs de personnages sont déjà calées, je commence par elles. Ça me permet de travailler sur 3-4 planches pour ces couleurs. Cette partie me permet de me fondre dans la planche. Elle me permet aussi de découvrir tous les petits détails du dessin.

C’est aussi une autre approche de l’album que de le lire simplement. Je peux passer 2-3 heures sur une seule planche. Cela permet de comprendre les tics du dessinateur.

A force de zoomer et dézoomer, je me dis que je pourrais la traiter de telle ou telle manière. Parfois, j’ai des impressions qui viennent immédiatement et d’autres au moment où je regarde de plus près.

J’ai un calque pour les personnages, un pour le fond, un pour les décors et un pour les ombres si besoin. En général, j’ai 3-4 calques par planches.

Comment fais-tu pour travailler les matières ou les volumes ?

Des effets de matières, je n’en fais pas. Je ne fais pas de dégradés parce que je trouve que c’est une solution de facilité. Le volume est donné par les ombres. Je les travaille de manière plus anecdotique. Je donne du relief dans le dessin si je sens qu’il y en a besoin.

J’évite de faire des dégradés. Dans le Lucky Luke, il y en a un, ça m’a fait mal mais je ne voyais pas comment faire autrement.

En quatre albums, Guillaume m’a fait comprendre qu’il fallait que j’aille à l’essentiel et que je ne rajoute pas de grigris.

Sur le premier Football Football, je me suis même permis de supprimer le trait noir de Guillaume pour ne garder que de la couleur dans une histoire qui parlait de joueurs africains.

Lorsque tu as l’album en main, es-tu content du rendu ? Les couleurs sont-elle fidèles ?

Oui je suis toujours heureux en les recevant. Sachant qu’il me faut 3-4 mois pour coloriser, ça fait donc un petit bout de temps que je l’attends l’album. J’aime voir ce que ça donne au final. Surtout que je les contrôle un paquet de fois en PDF avant de l’envoyer chez l’éditeur. Il y a d’ailleurs quelques aller-retour entre nous. Je corrige en moyenne 5-6 planches parce que je me rends compte que ça ne marche pas.

D’ailleurs entre la première édition du Lucky Luke et la réimpression, j’ai corrigé une case où j’avais oublié de colorier les oreilles de Jolly Jumper. Je suis super fier de cet album, il est magnifique parce que les couleurs pètent bien. Le Tête de gondole, je l’aime bien aussi, il est très beau. Je suis content de mon travail !

Combien d’albums colorises-tu par an ?

Un voire deux. Depuis le Lucky Luke, je les ai enchaîné. Surtout qu’entre temps, j’ai colorisé une histoire de six planches de Fabcaro pour La revue dessinée. J’ai aussi mis en couleur une affiche et des illustrations de Benjamin Flao pour le Musée de l’automobile, avec des couleurs dans les teintes de Chaland.

Comment cela fonctionne-t-il pour tes rémunérations ?

Les seuls qui m’ont fait un contrat, ce sont les éditions Dupuis pour les deux albums de Nicoby-Tronchet. J’ai donc des droits selon les ventes. Chez Dargaud, c’est un forfait. Je leur envoie une facture et ils me paient.

« Je ne comprends pas que le coloriste ne soit pas mis au même rang que les autres auteurs parce qu’il participe pleinement à l’album »

Est-ce délicat de vivre dans l’ombre d’un dessinateur, de n’avoir son nom qu’en tout petit sur la page de titre ?

Je ne comprends pas que le coloriste ne soit pas mis au même rang que les autres auteurs parce qu’il participe pleinement à l’album. Il devrait d’ailleurs avoir le même statut que les auteurs. Il y a certains auteurs qui insistent pour que le nom du coloriste soit sur la couverture.

En plus, les festivals invitent rarement les coloristes à mon grand regret. Nicoby m’a invité une fois à un festival spécial coloristes pas loin de Rennes, cela m’a permis de rencontrer des consœurs et des confrères.

Comme j’ai pu le voir dans l’exposition à Quai des Bulles en novembre dernier autour d’une planche du Vent dans les Sables de Michel Plessix, des coloristes donnent des visions vraiment différente de la même page. Comment as-tu abordé cet exercice ?

Pour cette planche, je m’étais donné comme contrainte de ne pas faire de dégradé, d’être le plus simple possible au niveau des couleurs et d’en utiliser que 3-4 maximum. Mais ça n’a pas été le cas. Entre ce que j’avais prévu à l’origine et le résultat, il y a une différence. J’ai finalement utilisé une dizaine de couleurs. Vu la complexité de la planche de Plessix, seulement 4 couleurs, ça ne fonctionnait pas. Cette volonté de simplicité donnait une vision de facilité.

« Un auteur que j’adore dans ses couleurs, c’est Bézian »

Est-ce que cela veut dire que les coloristes ont des sensibilités ? Quelles seraient les tiennes ?

Si c’est le cas, je n’ai pas remarqué. Ma seule volonté c’est d’aller au plus simple, d’être lisible. Parfois, je me laisse embarquer. Ça dépend vraiment du style du dessinateur. Je ne pourrais pas faire trop simple si le dessin est fouillé. C’est le style du dessinateur qui va influencer ma mise en couleur.

Un auteur que j’adore dans ses couleurs, c’est Bézian. Ses triangles qu’il crée, c’est magnifique. Ce n’est pas classique, il crée. Il travaille par masses. En plus, il a un style graphique qui s’y prête. J’ai tenté de reproduire cela sur des supports mais cela ne fonctionne pas.

Ma gamme de couleurs, je la crée lorsque je regarde pour la première fois les planches que l’on m’envoie. Je ne prends jamais de couleurs au hasard, c’est pensé, selon ce qui me semble pertinent par rapport à l’histoire. D’ailleurs, je me parle beaucoup lorsque je mets en couleur.

Qu’est-ce que tu utilises comme matériel ?

Une tablette graphique 8 pouces de taille A5.

Comment organistes-tu tes journées, entre ton travail de graphiste et la couleur ?

C’est variable, selon l’urgence. Si j’ai le temps, je colorise en dehors de mes temps de graphiste (7-9h, 12-14h et après 17h). Sinon je peux me caler et faire une demi ou une journée complète. Sachant que j’ai aussi des travaux de graphisme à rendre à certaines dates. En gros, il me faut 3-4 mois pour coloriser un album.

Solo, le futur album de Gilles Rochier qui sort en septembre, tu l’as déjà terminé ?

Oui. C’était différent des autres albums, c’était plus un travail de masses.

« Avoir des contraintes, c’est bien : ça permet de plus réfléchir et d’aller plus loin »

Comment l’as-tu rencontré ?

C’était aussi à Niort. J’ai échangé avec lui pendant le Festival. Ça doit bien faire 4-5 ans que l’on doit faire cette bande dessinée. C’est lui qui m’a demandé de la colorier.

Les essais, nous ne les avons pas du tout suivis. J’ai fait 5-6 versions différentes de mise en couleur, dont une très pop. Il m’a dit qu’il n’avait pas d’a priori donc que je pouvais tester plein de choses.

Lorsqu’il en a parlé avec Casterman, ils ont décidé de sortir l’album en bichromie : un noir et un pantone cuivré. Ils ont aussi ajouté une autre contrainte : pantone cuivré à 90 et 30 % de sa valeur. J’avais donc ces deux teintes de cuivre plus le noir pour coloriser l’album.

C’était délicat mais passionnant à faire. C’était très simple mais pas toujours évident parce qu’il y avait des cases plus complexes. Contrairement aux autres albums, pour toutes le pages du récit de Gilles, j’ai fait des essais avant. Je me faisais un brouillon à chaque fois. C’était sympa à faire. Je pouvais faire 4-5 brouillons, je pouvais gommer, revenir en arrière ou je changeais. Puis lorsque j’étais satisfait, je m’arrêtais.

Si pour les autres albums, c’est moi qui prenait l’initiative de prendre les planches deux par deux, pour celui-ci, Gilles l’exigeait. Avoir des contraintes, c’est bien : ça permet de plus réfléchir et d’aller plus loin.

En plus de l’album avec Gilles, as-tu d’autres projets de colorisation ?

Fabien Toulmé et Caloucalou m’ont proposé de coloriser Cher Dictateur, leur album qui paraîtra fin août de cette année chez Fluide Glacial.

Le challenge est intéressant, car comme j’arrive en plein milieu de l’album – une vingtaine de pages sont déjà colorisées par Caloucalou –  je dois m’imprégner des couleurs existantes tout en apportant ma touche et être encore plus force de propositions. Caloucalou a un dessin très fouillé, il y a beaucoup de détails, c’est pour moi, encore une nouvelle approche de la mise en couleur, un nouvel univers, c’est vraiment super stimulant et passionnant.

Dernière question, Philippe Ory : Quels sont les auteurs dont tu apprécies les couleurs ?

Bézian, Isabelle Merlet ou Véra Daviet. Étonnamment, j’aime la bande dessinée en noir et blanc.

Entretien réalisé le lundi 15 avril 2019
Article posté le mardi 28 mai 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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