James Tynion IV commence son année, en France chez Urban Comics, pour une nouvelle aventure : Exquisite Corpses (avec Michael Walsh) ! Un battle royal dans la petite ville d’Oak Valley qui devient le berceau d’un véritable jeu de massacre pour le plaisir de riches familles américaines.
Bonjour James ! Peux-tu nous en dire plus à propos de Tiny Onion et ce que ça représente pour toi ?
Bien sûr ! Alors, Tiny Onion fonctionne, simplement, comme une compagnie de production indépendante. C’est un modèle qui, je pense, est un peu plus commun dans le cinéma et la télévision dans lequel on prend une idée, essentiellement la mienne, et on la développe, totalement, dans la compagnie, entre nous. Nous finançons nos livres par nous-même et ensuite les amenons à nos partenaires de publications avant de les faire paraître. Par conséquent, cela nous donne plus de contrôle direct, créatif et de business, sur nos œuvres. Ainsi nous les modelons dans la forme que nous pensons être la bonne.
Donc c’est vraiment uniquement à propos du contrôle créatif selon moi. Tu vois, j’ai passé dix années dans le comics corporatif avec DC Comics et ensuite plusieurs années avec Boom Studios, avec qui j’ai toujours une très bonne relation. Mais c’est une structure de marché où tu partages tes droits avec l’éditeur. C’est pour ça qu’avec le temps, c’est devenu « comment, moi et mes co-créateurs, pouvons nous garder nos droits pour nous-mêmes ? »
Justement puisque l’on parle de la création d’histoires, comment décides-tu de t’engager dans une histoire ? Quelque chose qui me frappe toujours dans tes différentes bandes dessinées, ce sont les illustrations qui varient d’un projet à un autre.
Réfléchis-tu avec les artistes qui t’intéressent pour en venir au scénario, ou bien le scénario arrive et ensuite vient l’artiste ?
En règle générale, il y a la graine d’une idée qui arrive avant que je fasse le partenariat avec un artiste. Cependant, c’est vraiment une idée floue, qui n’a pas encore vraiment germé. Je n’aime pas la travailler, la rendre trop précise, avant que je trouve le partenaire avec qui je souhaite la faire devenir plus concrète.
Je vais lire à propos d’un certain sujet. Puis je vais écouter une musique à un certain moment. Alors, je commencerais à me dire qu’en mixant les deux sensations ensemble, il y a une histoire qui ressemblerait à ce que je ressens sur ce moment. Après ça, je commence à parler à différents artistes, en me disant que ce style d’illustrations conviendrait vraiment au style d’histoire que je veux raconter. Je proposerais la version non-définie de mon histoire à l’artiste, et à partir de là, nous commencerons à travailler sur ce que le scénario sera véritablement.
Avant, j’étais le genre de créateur qui, avant de parler à un artiste, j’avais dix, vingt pages d’un document avec tous les personnages, le scénario, ce genre de choses. Mais j’ai réalisé que j’avais plus de succès dans la création d’histoires quand je ne me projetais pas autant dedans avant de trouver quelqu’un avec qui développer ces personnages et l’univers.
Dans un autre registre, beaucoup de projets audiovisuels (animés et en live-action) qui adaptent vos comics ont été annoncés récemment.
Something Is Killing The Children, Exquisite Corpses, Worldtr33, The Woods… Il y a un crossover entre Something Is Killing The Children et Swamp Thing prévu. Vous avez fait un jeu de cartes pour Exquisite Corpses.
Est-ce que c’est une manière pour toi d’essayer de raconter des histoires de manière différente ? Est-ce que tu as d’autres envies d’expérimentations ?
Je crois que j’aime beaucoup la façon dont tu tournes la question à la fin. C’est l’envie d’expérimentations, parce que je crois que c’est ça qui est au cœur de tout ça. Il y a un élément de jeu, ludique, très important dans la créativité. Quand je crée ces mondes avec mes collaborateurs, il y a toujours une sensation de : « Quelles sont les choses que l’on pourrait faire pour le rendre plus consistant et autoriser les gens à participer à cela ? »
Le jeu de cartes que nous avons développé pour Exquisite Corpses était une idée de Michael Walsh. C’est arrivé dans la première discussion que Michael et moi avons eue à propos du développement de ce monde. Michael est arrivé à moi, en disant que ça pourrait faire un très bon jeu de cartes. Au début, j’étais juste « Oui, ça pourrait faire un bon jeu de cartes, ça serait génial » mais Michael y a ensuite vraiment réfléchi et est revenu avec une vraie idée fonctionnelle, nous la présentant. À partir de ce moment, nous voulions vraiment l’insérer dans la création concrète du comics et faire fonctionner le tout ensemble. Finalement, ça a vraiment été un processus incroyable.

C’est juste une étape vers quelque chose de plus large dans l’envie d’avoir un contrôle plus direct dans l’adaptation de nos projets vers du multimédia et au-delà. Je pense que, pour beaucoup de créateurs, l’objectif est toujours de créer une bande dessinée. La bande dessinée est la chose la plus importante. Mais après, tu te mets à imaginer… Si c’était un film, à quoi ça ressemblerait ? Souvent, les créateurs ne se voient pas offrir l’opportunité de transformer leurs travaux dans toutes ces formes possibles.
J’ai beaucoup appris ces dix dernières années, en voyant mes projets passer par ces processus de développement. Les moments où j’ai eu le moins de contrôle sur ces processus ont été ceux où j’était le moins satisfait. Maintenant, je suis dans une position où je peux vraiment diriger ces décisions à propos du choix des collaborateurs avec qui nous voulons créer ceci ou cela. De même pour les formes que nous voulons donner en priorité aux matériaux narratifs.
C’est que j’ai, maintenant, c’est un contrôle direct pour diriger, avec l’équipe de Tiny Onion, nos histoires vers toutes les directions que nous souhaitons les voir prendre. Il y a beaucoup de compagnies partout dont l’objectif principal est de continuer à vendre les droits encore et encore sans se soucier de savoir si quoi en est fait. Elles veulent simplement continuer à vendre les droits pour récupérer des chèques. De mon côté, je veux faire ces choses et je suis désormais dans une position où je peux faire en sorte d’aider à les réaliser.
À ce propos, j’ai une question autour du jeu de cartes. Il y a beaucoup de choses qui viennent en supplément de l’édition française. Néanmoins, le jeu de cartes reste le bonus principal. Est-ce que tu avais plus de choses à dire sur celui-ci ?
Le jeu de cartes est une collaboration. C’est un Battle Royal dans le même sens que le comics. C’est un jeu qui, une fois que tu as la totalité des cartes de tueur et tout ce qui va avec, tu peux retrouver un groupe d’amis et vous choisissez chacun quel tueur vous souhaitez jouer. Vous tentez ensuite d’éliminer les autres meurtriers autour de la table, mais c’est un jeu de stratégie. Donc certains personnages ont des talents spécifiques qui permettent de randomiser le jeu, ce qui peut causer beaucoup de chaos. D’autre personnages ont des capacités qui sont plus directs et violents. Et puis il y a ce personnage, Pete l’infirmier qui a une capacité de healing, ce qui est incroyablement chaotique en milieu de jeu. C’est vraiment un jeu amusant.
Essentiellement, je suis excité à l’idée que plus de gens puissent jouer au jeu. Je sais qu’il y aura les cartes publiées avec les issues mais Urban planifie de proposer le jeu sur le marché français au même rythme que nous le sortons sur le marché américain.
Pour le moment, nous n’avons que la première carte, le Lone Gunman. C’est intéressant puisque tu parles de comment les différentes cartes fonctionnent. Par ailleurs, tu a expliqué dans une précédente interview que le visuel est arrivé avant l’histoire pour Exquisite Corps. Le chara design en particulier, et il y a vraiment beaucoup de personnages dans l’histoire.
Pour moi, le plus frappant, c’est la manière dont tu as réussi à créer un casting de vingt personnages. Tous sont différents les uns des autres, tous intéressants. À quel point ça a été utile d’avoir ces designs de personnages prêts à être développés par des backgrounds, en termes de caractères ?
Honnêtement, c’est là que le processus a démarré avec moi et Michael Walsh. La première fois que j’ai contacté Michael, c’était avec, vraiment, la base d’une idée. C’était l’idée de ces riches familles qui sélectionnaient dix tueurs, c’est ce que j’envisageais à ce moment, plutôt que douze comme ça a fini par être le cas. Mais ces tueurs étaient envoyés pour un combat à mort dans une petite ville en Amérique. C’était tout ce que j’avais comme idée. En deux jours, Michael Walsh a commencé à m’envoyer des illustrations de « Et si on faisait un tueur comme ça ? Et si on faisait un tueur comme cela ? » Et il y en a peu dans ce premier lot qui sont restés jusqu’à la conception finale du jeu. Le Fox Mask Killer était l’un des premiers designs qu’il a réalisé.
Une partie du tout était que je voulais que ce soit une collection. Je voulais que chaque design sorte du lot et implique un lot entier d’histoires qui pourrait être racontées sur eux. Je souhaitais des personnages qui arrivent et que l’on se demande qui ils étaient, quelles étaient leurs histoires, comment ils ont fini ici. À mes yeux, Michael et moi avons fait un vrai bon boulot, sans nous auto-congratuler, je pense que ce sont des personnages vraiment fascinants. Et, oui, les gens semblent vraiment les apprécier.

En parlant de la création que tu partages avec Michael, chaque parent aime à prétendre qu’il n’a pas d’enfants favoris. (rires) Mais parmi tous les tueurs de Exquisite, as-tu secrètement un préféré ? Tu peux nous le dire, nous ne leur dirons pas.
(rires) Honnêtement, le personnage duquel je suis définitivement tombé amoureux au fil de notre travail sur la série est Rascal Randy, le tueur en costume de lapin géant qui est un tueur en série dans le style de Michael Myers. Mais il est dans cet étrange costume de lapin. Écrire certaines scènes d’horreur avec ce personnage a été l’un des moments les plus amusants que j’ai eu en travaillant sur toute la série.

Évidemment, il y allait avoir des morts dans la série. Penses-tu que vous avez réussi à séparer vos appréciations pour tel ou tel personnage ? Afin de décider qui tuer et quand ?
Et bien c’était le bénéfice. Michael et moi avons réuni ensemble une large équipe d’auteurs avec qui nous avons développé notre scénario. Nous sommes arrivés à cette réunion avec le premier chapitre totalement écrit. Nous avions tous les personnages désignés et un peu de leurs histoires, tous les civils, la ville de Oak Valley. Toutes ces informations étaient là dès le début mais nous voulions particulièrement n’avoir aucune idée de quel tueur survivrait jusqu’à la fin et lesquels mourraient. Il y a eu des personnages qui étaient nos préférés qui sont finalement morts assez tôt dans le processus. Puis il y en a eu que nous avons sous-estimés qui sont arrivés en vie jusqu’à la fin du jeu. C’est donc comme ça que nous nous sommes empêchés d’avoir trop de contrôle dessus.
D’accord ! Une chose intéressante, alors, c’est que tu travailles toujours en mettant de la politique. Tu traites de problèmes sociétaux et il y en a ici. Cependant, tu n’avais donc même pas le gagnant de ce jeu et ce que cela impliquait comme message sociétal.
L’horreur de ce récit vient vraiment plus des civils de Oak Valley. Dans le sens où ce que l’histoire a à dire à propos d’eux, se trouvant capturés dans ce jeu qui n’a rien à faire de leurs vies, était quelque chose que nous savions être en mesure de maintenir tout en le gardant au centre du récit, peu importe quel tueur gagnait.
L’horreur est un genre qui, presque par essence, a à voir avec la culture queer. Il y a, dans Exquisite, Xavi, queer et fan d’horreur, qui est similaire à Randy du film Scream. Tu es toi-même queer et t’assures d’inclure de la représentation de la queerness dans tes travaux.
Est-ce que Xavi est une manière de parler de la manière dont queer et horreur se connectent l’un à l’autre ? Peut-être même de ta propre relation à ce genre ?
Je pense qu’il y a définitivement beaucoup de moi-même dans de nombreux de mes travaux. Souvent, j’ai un personnage qui me ressemble beaucoup. Xavi ne me ressemble pas beaucoup mais j’ai clairement pris des morceaux de ma propre vie pour les glisser dans la série. Mais je pense, qu’en général, c’est moins, pour moi, d’essayer de dire quelque chose à propos de la relation entre queerness et l’expérience de l’horreur que du simple fait d’essayer d’écrire honnêtement moi-même. Par conséquent, me mettre moi-même dans mon travail est la manière dans laquelle je trouve la qualité émotionnelle, celle dont on a besoin pour que l’horreur fonctionne. Donc en faisant des histoires à propos de ce qui, moi, m’effraie vraiment, il y a toujours un élément de queerness qui finira par faire partie de l’histoire. Enfin le simple fait que je vive à New York City. J’ai un groupe d’amis très divers. Quand je reflète ma vie quotidienne, ça va se refléter dans des termes plus divers sans que j’ai nécessairement à raconter. Ça arrive naturellement.
J’ai perçu beaucoup de similitudes entre ce nouveau comic et certains de tes précédents travaux. Cette petite ville victime d’une tragédie comme dans Something Is Killing The Children. Les théories complotistes de Department of Truth. Voulais-tu que Exquisite soit une histoire qui inclue des idées que tu as déjà eues dans un livre ?
Je pense, en effet, que Exquisite Corpses, pioche dans toutes mes profondes fascinations. Je pense que mes deux séries les plus politiques sont certainement Department of Truth et W0rldTr33. W0rldtr33 dans une forme plus corporate a propos de la technologie et la relation entre humain et technologie. Ensuite, Department of Truth est vraiment à propos de l’Amérique.
Mais je pense que l’un des principes de base qui nous a guidé pour Department of Truth était que nous ne voulions pas inventer de théories du complot. Nous voulions créer notre lore autour de choses que les gens croyaient véritablement dans le monde. Être en mesure de créer, en quelque sorte, une conspiration de toutes pièces vient d’une fascination similaire. Cependant, ça se manifeste d’une façon différente. Tout vient des choses par lesquelles je suis fasciné dans le monde. Je pense que ce sera toujours le cas à propos de tout ce que je fais. Mais mon espoir est que ça se manifestera de manières différentes pour que ça se ressente comme une expérience de lecture unique.
Nous arrivons à la fin, avec bientôt la dernière question. Pourrions-nous finir par voir certains personnages de tes précédents travaux ? Éventuellement Jasper Jayne [The City Beneath Her Feet, par James Tynion IV et Elsa Charretier] ? 
(rires) Eh bien Jasper correspondait plus qu’un tas d’autres personnages. Néanmoins, je pense que j’aime bien que chaque histoire tienne pour ce qu’elle est. Mais nous verrons ce qui se passera avec l’arrivée cette année alors que nous travaillons sur Swamp Thing Is Killing The Children.
Peut-être qu’une fois que j’aurais à nouveau plongé mon petit orteil dans les crossovers pour la première fois depuis que j’ai fait Batman Teenage Mutant Ninja Turtles à l’époque, peut-être que ça éveillera quelque chose et que je commencerai à réunir tout mes mondes.
Alors la dernière question ! Nous ne sommes qu’au début de Exquisite Corpses en France. Cependant, as-tu déjà d’autres idées pour ce qui pourrait arriver à la fin du premier arc scénaristique de cet univers ? Peut-être même quelque chose à nous teaser ?
La série a extrêmement bien fonctionné sur le marché américain. Ce succès nous a permis de commencer à bouger, vraiment agressivement, vers le futur. Juste après la fin de la première saison, je pense qu’il y aura des histoires que nous dirons au sein de cet univers pendant que nous construirons la deuxième saison. Je pense que les gens en entendront bien plus dans les quelques mois à venir.
[Entre la capture de cet échange et sa publication, plusieurs spin-off ont été annoncés. Lone Gunman, Rascal Randy et Fox Mask Killer en seront les protagonistes respectifs. Le premier, par Tyler Boss et Dylan Burnett, centré sur Rascal Randy, devrait commencer à paraître en juillet. Il devrait également y avoir un recueil pour le reste des tueurs.]
Merci James Tynion IV.
Interview réalisée le mercredi 4 février 2026 à Paris, lors de la venue des auteurs d’Exquisite Corpses.
Bibliographie non exhaustive
À propos de l'auteur de cet article
Hippolyte Girier
Il est né en même temps que le Printemps, il ne jure que par le Hawkeye de Matt Fraction et le Grand Vide de Léa Murawiec. Il croit dur comme fer à la prise de pouvoir artistique de Zoé Thorogood, autant qu'il renie l'existence de roman graphique. Bref, cet article vous est offert avec plaisir, mais surtout par Hippolyte Girier.
En savoir