Supergirl Woman of Tomorrow, Helen de Wyndhorn, deux titres qui ont ancré la dessinatrice brésilienne Bilquis Evely dans le panorama des amateurs de comic-book en France et dans le monde. À tel point que le réalisateur James Gunn a choisi son travail pour ancrer le nouveau film Supergirl à sortir pendant l’été. Invitée par les éditions Glénat et Urban Comics pour une tournée française passant par le Festival du Livre de Paris, elle a accepté de répondre à nos questions, avec son coloriste et ami Matheus Lopes à ses côtés. Découvrez comment son travail d’artiste de comic-book est connecté à l’Histoire de la bande dessinée… Française.
Yaneck Chareyre : Vous avez débuté votre carrière chez Dynamite, en travaillant sur des personnages de style « pulp ». Quel était votre rapport avec ce type de littérature et son esthétique spécifique ? Car vous êtes brésilienne, pas américaine.
Bilquis Evely : C’était une excellente école car j’ai appris à chercher des références, et cela m’a beaucoup servi pour mes travaux suivants. Je cherche toujours des références photographiques. J’adore les compositions que l’on voit dans les vieux films, avec ce travail sur l’ombre et la lumière.

YC : Quelles étaient vos références quand vous avez commencé la bande dessinée ? Qu’avez-vous lu pour devenir dessinatrice de comics ?
BE : J’ai toujours aimé dessiner depuis l’enfance. À un moment donné, j’ai découvert les comics. Adolescente, j’ai commencé à étudier dans une école de bande dessinée. Mon professeur aimait les comics classiques et le style artistique académique, comme celui d’Alex Raymond. C’est pour cela que je suis tombée amoureuse du style traditionnel, réalisé au pinceau. C’est grâce à lui que j’ai commencé à apprécier ce genre de travail.
« J’aime dessiner des femmes fortes parce que c’est ce que je voulais voir quand j’étais enfant. » — Bilquis Evely
YC : Connaissiez-vous d’autres artistes brésiliens travaillant pour l’industrie américaine ?
BE : Oui. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai commencé. Adolescente, je traînais dans une boutique de comics. Je suis tombée sur un numéro de Supergirl qui a attiré mon attention. Je pense que c’est parce que c’était un personnage féminin. Puis j’ai vu sur la couverture qu’elle était réalisée par un artiste brésilien, et je me suis dit : « Wow, il y a un Brésilien qui travaille là-dessus ! C’est un vrai métier ». C’est là que j’ai compris que c’était une possibilité de carrière.
YC : Avez-vous commencé à travailler depuis le Brésil ou avez-vous dû aller aux États-Unis pour rencontrer des gens ?
BE : Non, en fait, le directeur de l’école dont j’ai parlé servait aussi un peu d’agent et il avait des contacts chez Dynamite. J’avais déjà travaillé sur des BD brésiliennes pendant trois ans avant cela.
YC : Vous parliez de Supergirl. Votre bibliographie est remplie de figures féminines fortes. Ressentez-vous une différence dans votre approche selon que l’histoire est menée par un homme ou une femme ?
BE : Je ne sais pas trop. J’aime dessiner des femmes fortes parce que c’est ce que je voulais voir quand j’étais enfant. Mais quand je travaille sur un livre, je ne réfléchis pas tant que ça à ce point précis. Je me concentre sur la manière dont le personnage doit être représenté sur la page, de façon assez pragmatique.
YC : Quand vous avez reçu le scénario de Tom King, imaginiez-vous que Supergirl aurait un tel impact sur votre carrière ?

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BE : Pas du tout. C’est en voyant les pages mises en couleur que je me suis dit que ce livre serait spécial. Les couleurs de Matheus apportaient quelque chose de brillant, d’unique. Mais je n’imaginais pas tout ce qui allait suivre.
YC : Comment Tom vous a-t-il proposé Supergirl ?
BE : Après avoir terminé The Dreaming, j’étais en pleine réflexion sur ce que je voulais faire. J’ai reçu un mail de l’éditeur avec un court texte de Tom présentant l’idée : Supergirl dans un cadre cosmique. C’était très intéressant car j’adore les visuels cosmiques et la fantasy. Il m’a demandé ce que j’avais envie de dessiner. J’ai créé un « mood board » avec des images de l’espace, des idées d’atmosphères, un peu de Moebius et d’Alex Raymond (Flash Gordon). Il est revenu avec un scénario incroyable. Nous avons vraiment créé cela ensemble.
YC : Supergirl était un projet en continuité, mais tout de même plus ambitieux qu’une série classique. Comment avez-vous travaillé avec l’éditeur ?
BE : Nous avons eu une liberté totale pour créer les visuels. C’est l’une des raisons pour lesquelles le livre est si spécial.
Matheus Lopes : Surtout parce que le livre se suffit à lui-même. Il n’y a pas d’autres personnages de l’univers DC qui apparaissent, c’est vraiment son propre univers.
YC : C’était une mini-série. Pourriez-vous dessiner une série régulière (ongoing), ou préférez-vous travailler sur un nombre limité d’épisodes ?
BE : J’ai travaillé sur The Dreaming pendant trois ans. C’est très dur parce qu’il faut produire énormément. Sur Supergirl, j’avais plus de temps pour dessiner, et je préfère cela. Tom King avait écrit tout le scénario d’un coup, donc je savais dès le début ce qui allait se passer. C’est plus facile pour organiser mon flux de travail.

YC : Il va y avoir un film Supergirl prochainement. Votre travail avec Tom King sert de base à l’adaptation de James Gunn. Que ressentez-vous face à cette reconnaissance ?
BE : C’est surréaliste ! Je suis très heureuse car cela signifie que beaucoup de gens lisent nos comics. Je suis très impatiente de voir le film.

Visuel promotionnel du film
YC : J’ai vu des dessins que vous avez faits pour le film. Était-ce facile d’être impliquée dans ce projet ?
BE : Oui, c’était assez simple. Le dessin lui-même reste le même, mais la partie la plus difficile est de prêter attention aux détails pour s’assurer que cela correspond à la vision du film. C’est différent de la BD : il faut respecter les traits de l’actrice, les détails du costume.
YC : Avez-vous eu accès aux designs de production pour voir à quoi ressemblera le film ?
BE : Je ne peux pas trop en dire. Nous sommes allés sur le plateau de tournage. Mais je suis très excitée.
YC : Pourriez-vous travailler sur une histoire ancrée dans la vie quotidienne, sans aucun élément de fantasy ou de super-héros ?
BE : Oui, je pense. En ce moment, j’ai envie de dessiner de la fantasy tout le temps parce que c’est amusant, mais créer un monde « normal » est un autre type de défi stimulant. J’aime beaucoup l’esthétique des vieux films et leur gestion des contrastes noir et blanc en décor réel. Mais après Supergirl et The Dreaming, j’ai pris goût à cette liberté de création de mondes.
« Je suis le premier lecteur de ses planches… avec la responsabilité de ne pas tout gâcher. » — Matheus Lopes
YC : Matheus, quand avez-vous commencé à travailler avec Bilquis ?
ML : Notre première collaboration remonte à 2015 sur quelques couvertures, et nous sommes vite devenus amis. Nous voulions travailler ensemble sur Wonder Woman, mais il y avait déjà un coloriste en place. Quand elle a fini cette série et qu’on lui a proposé d’autres projets, elle a proposé mon nom aux éditeurs, qui ont accepté. On ne s’est plus quittés depuis, on forme une équipe.
YC : Comment avez-vous défini l’ambiance colorée de votre travail commun ?
ML : Je suis impliqué dès le début. Je commence à réfléchir aux couleurs dès que je reçois les premières pages. Pour chaque projet, j’essaie d’imaginer les défis : comment différencier deux mondes par la couleur, quelle émotion donner à chacun. Mais la réalité du travail se concrétise vraiment au moment où je commence à poser les couleurs sur la page.
YC : Bilquis, quelles instructions lui donnez-vous pour la couleur ?
BE : Très peu. C’est un travail très collaboratif. Il me donne souvent d’excellentes idées dès le début du développement. On discute de la palette, mais après, je lui fais confiance, il connaît son métier bien mieux que moi.
ML : On travaille de façon très proche mais aussi très indépendante. Par exemple, pour Helen de Wyndhorn, je lui ai dit que pour le monde réel, j’allais rester sur une palette désaturée, et pour le monde de fantasy, quelque chose de plus coloré.

Helen de Wyndhorn pages 10 et 11
YC : Bilquis, qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec Matheus ?
BE : J’ai découvert son travail il y a longtemps. Dès le premier regard, je me suis dit qu’il avait des choix de palettes très spéciaux. C’est très doux, presque « savoureux » visuellement. Dès que j’en ai eu l’occasion, j’ai demandé à mon éditeur de travailler avec lui.
YC : Et vous, Matheus, qu’est-ce qui vous inspire chez Bilquis ?
ML : Elle a quelque chose que très peu d’artistes possèdent, quelque chose de magique. Au-delà de sa technique incroyable — elle peut tout dessiner à la perfection — son art a un côté enchanteur qui rend l’inspiration très naturelle.
« J’ai besoin de sentir la texture du papier… Je ne pense pas que je changerai d’outil. » — Bilquis Evely

YC : Bilquis, vous postez souvent des vidéos de votre technique au pinceau traditionnel sur Instagram. Est-ce que l’art numérique vous intéresse ?
BE : J’adore le style traditionnel. J’ai essayé le numérique, mais pour moi, c’est plus facile au pinceau. Avec un seul pinceau, je peux faire des lignes très fines ou créer de la texture. Le numérique est moins « réactif » pour moi. J’ai besoin de sentir la texture du papier. Une fois que je suis lancée, je suis parfois plus rapide en traditionnel qu’en numérique.

Supergirl woman of tomorrow page 28
YC : Vous m’avez dit que certains dessinateurs français vous avaient influencée. Peut-on en retrouver des traces dans vos croquis ?
BE : Oui ! Il y a une page dans Supergirl avec une grande porte qui a été inspirée par Druillet. J’adore aussi Moebius, pour moi c’est le meilleur artiste de tous les temps. Blueberry est aussi l’une de mes idoles. Quand j’étais étudiante, j’ai été très inspirée par le marché français : la fluidité des planches, l’enchaînement des cases, le trait… c’est si fluide, j’adore ça.
ML : Quand je suis allé chez elle pour la première fois, j’ai été surpris car elle a énormément de livres français alors qu’elle ne sait pas lire le français ! Elle les achète juste pour regarder les dessins.
YC : Une dernière question : aimeriez-vous écrire vos propres histoires un jour ?
BE : Oui, j’aimerais beaucoup. J’ai des images en tête, il faut juste que je les couche sur papier. Je dois encore gagner en confiance, mais j’adorerais faire ça un jour.
YC : Quel sera votre prochain projet ensemble ?
BE : Je suis en train d’y réfléchir. J’ai quelques idées, je cherche ce que j’ai vraiment envie de faire maintenant.
YC : Voulez-vous rester indépendante (creator-owned) ou revenir vers l’industrie américaine classique ?
BE : Probablement un peu des deux, mais pour l’instant, j’ai envie d’être créative et libre. On verra ce qui arrive.
YC : Merci beaucoup pour cette rencontre et passez un excellent séjour en France.
Et un grand merci à Laetitia Matusik et Clémentine Guimontheil pour avoir rendu cette rencontre possible.

Dédicace pour Didier Mathiot – Momie Folie Grenoble 206
Albums de Bilquis Evely et Matheus Lopes
