Un bail avec Dieu, de Will Eisner. LE livre qui lança le roman graphique aux États-Unis est un album publié pour la première fois en 1982. Quel bonheur, quand on a une chronique sur ce thème ! Enfin, je peux vous parler d’une bande dessinée dessinée américaine et d’un monument de la bande dessinée mondiale, injustement absent de ce site !
Quand la fille aînée de l’Église signait un bail avec Dieu
55 Dropsy Avenue, Bronx, New York, USA. C’est l’adresse d’un immeuble un peu miteux des années 30. Un immeuble habité par des gens pauvres, au milieu d’autres immeubles tels que lui. Les gens qui y vivent ne marqueront jamais l’Histoire, mais ce n’est pas pour autant que leurs histoires ne valent pas la peine d’être racontées.
Un fait historique du monde de la BD
C’est en 1978 que A contract with God est publié aux États-Unis. À cette époque, le bédéiste Will Eisner a quitté le monde du comic-book. Il a passé de très longues années à mettre en scène le personnage du Spirit, jusqu’en 1952. Cela lui a valu une forte renommée, mais l’artiste a désormais envie d’autre chose. De raconter de la bande dessinée différemment. De raconter des histoires différentes. Il sent surtout que le monde de la bande dessinée évolue aux USA.
On arrête les bêtises et on passe aux choses sérieuses
Il choisit donc de se mettre au travail sur des récits inspirés de sa jeunesse, lui le fils d’immigrés juifs. Ces quatre histoires lui permettent de faire évoluer son dessin, mais surtout, de sortir des récits d’aventures « pulp » auxquels sont associés les comic-books du Spirit.
Qu’est-ce que Un bail avec Dieu ?
Mais est-ce du comic-book ? Eisner juge que non. Il considère qu’il a produit autre chose. Il le désigne sous l’appellation « graphic novel ». Un vocable plus ancien mais relativement passé inaperçu.
C’est un terme marketing. Mais c’est une désignation qui permet à son éditeur, Baronet Books, de sortir le produit des comic-shops pour le distribuer en librairie. Une ruse qui va fonctionner et donner la légitimité à l’ouvrage, que recherchait son auteur.
Le « graphic novel » explose toutes les barrières
L’expression sera retenue par toute l’industrie, et même par Marvel Comics qui proposera quelques années plus tard une collection de Graphic Novel autour de ses personnages. Et même par l’Europe, qui lance dans une temporalité proche le « roman à suivre en bande dessinée » et s’approprie l’expression, une fois francisée.
C’est donc un morceau d’Histoire du 9e art mondial que constitue cet album.
Mais son intérêt ne repose pas seulement sur l’intelligence commerciale de son auteur.
Ça raconte quoi, Un bail avec Dieu ?
Un bail avec Dieu (publié aussi sous l’appellation Un pacte avec Dieu ou, Le contrat, suivant les éditions), ce sont donc quatre nouvelles. Elles prennent toutes place dans le même bâtiment. Un lieu similaire à celui où vécut l’auteur. Avec des gens semblables à celles et ceux qui étaient ses voisins.
C’est donc à une féroce caricature humaine que se livre Will Eisner. Ses héros sont des gens normaux. Ce ne sont donc pas des gens bien, du moins pas dans une acceptation monolithique. Ils sont minables comme nous toutes et tous. Ils ont des accès de grandeur, comme nous en avons chacun et chacune à l’occasion.
Quand on est con…
Et ce n’est pas parce qu’ils sont pauvres qu’ils sont médiocres. La médiocrité se retrouve aussi dans la richesse, comme nous le démontre l’histoire éponyme de l’album. Voire même, c’est la quête de gloire, de richesse, qui nous rend plus mauvais que nous ne le sommes.
Ces partis pris scénaristiques ont marqué les lecteurs à l’époque et continuent de se montrer pertinents, même s’ils nous racontent un monde de presque un siècle dans le passé.
Un bail avec Dieu, ça raconte !
Ce qui est toujours aussi pertinent aussi, c’est la narration de Will Eisner. Dans la mise en scène comme dans le dessin, Un bail avec Dieu est une leçon. Une leçon d’épure.
Chaque page est une chorégraphie huilée, qui donne la part belle aux personnages. Les décors s’effacent. Les fonds ne sont présents que pour illustrer une péripétie. La plupart du temps, l’auteur les pose une fois puis s’en passe. L’esprit des lectrices et lecteurs recompose les éléments manquants. L’auteur gagne du temps. Il gagne surtout un pouvoir de concentration sur les personnages, qui sont la matière centrale de son récit.
Plus d’idées dans un seul dessin d’Eisner que…
Et puis, bien évidemment, Will Eisner ce sont des trouvailles graphiques, une incarnation pleine de vérité des lieux, des gens et du monde. En une case, il y a sans doute plus de vérité que dans certains récits longs.
Par contre, on ne remercie pas les maquettistes des Humanoïdes Associés de l’époque, pour rendre une couverture aussi illisible…
Achetez Un bail avec Dieu
Un bail avec Dieu est un récit qui ne vieillit pas, il reste encore et toujours une leçon de bande dessinée autant qu’un marqueur historique important. L’album est toujours disponible aux éditions Delcourt, il mérite et demande à rejoindre toute bédéthèque qui se respecte.
- Un bail avec Dieu
- Auteur : Will Eisner
- Éditeur USA : Baronet Book
- Éditeur France : Les Humanoïdes Associés
- Date de publication France : 1982
- Nombre de pages :
- Prix : 15€50
- ISBN : 9782847893021
Résumé éditeur : Puisant dans ses souvenirs d’enfance, Will Eisner nous conte quatre récits situés dans les quartiers pauvres du New York des années 30. À commencer par celle de Frimme Hersch, ce juif qui, avant de fuir sa Russie natale, grava dans la pierre un « contrat avec Dieu ». En Échange de la protection divine, il s’engageait à mener une vie exemplaire. Mais Dieu n’honora pas son contrat…
