Il est une des valeurs sûres du catalogue des éditions de la Pastèque. Honoré en France du Prix Québec ACBD de la critique pour Le petit astronaute, Jean-Paul Eid est revenu en avril avec un nouvel album co-scénarisé par Claude Paiement, Crue. Présent chez nous à l’occasion du Festival du Livre de Paris, le bédéiste québécois a accepté de répondre à nos questions. Entre Histoire de la bande dessinée québécoise et Meetoo, découvrez un artiste passionné et passionnant.

photo : yaneck chareyre
Yaneck Chareyre : En tant que Québécois, de manière générale, vous êtes à la confluence de deux influences différentes, européennes et américaines. Toi, quelles sont tes origines en matière de bande dessinée ?
Jean-Paul Eid : Elles sont nettement franco-belges. Moi, je suis un petit garçon de Tintin. Ligne claire. J’ai commencé à lire et j’ai appris à lire avec Tintin. Ma mère est Belge… Dans la plupart des familles québécoises la bande dessinée était vue comme une littérature jeunesse de seconde zone pour apprendre à lire. Et le plus vite on sort de là, le mieux c’est. Chez nous, ça faisait partie de notre patrimoine familial, donc ça avait de la place dans la grande bibliothèque.
Donc la porte était ouverte pour la BD. Je ne suis jamais allé vers les superhéros. Plus tard, vers les années 90, quand sont arrivés L’Association, et les auteurs plus indépendants, en même temps aux États-Unis, là j’ai découvert autre chose.
Mais ça a été aussi une époque au Québec qui a été marquée par l’arrivée d’une star. Et là, ça a changé. Moi, je viens du magazine Croc, un magazine satirique, quelque part — comparaison boiteuse — entre Charlie Hebdo, Fluide Glacial et Mad Magazine. À l’époque, c’était un énorme succès, une entreprise de publication et d’édition. On dit aujourd’hui que la première génération d’auteurs professionnels québécois est née dans les pages de ce magazine-là.
De la méta-bd avant que l’Europe ne la développe
J’ai fait mes classes là. À l’époque, je faisais de la méta-bd, avant Julius Corentin Acquefaques. Avec Jérôme Bigras, ça me permettait, avec des publications mensuelles, de faire toutes sortes d’expérimentations autour de la scénarisation, de jouer avec les codes, de développer une complicité avec le lecteur.
Et quand il y avait des mauvais coups, ça disparaissait au bout d’un mois. Mais on tirait à plus de 100 000 exemplaires à l’époque. Donc la bande dessinée québécoise n’a jamais autant rencontré son public qu’à cette époque-là. Mais on avait à peu près pas d’éditeurs au Québec. Ils sont arrivés dans les années 2000.
Et alors là, ça a changé la donne. Dans le décloisonnement de la bande dessinée, avec le roman graphique, avec cette idée de faire de la bande dessinée au-delà de 56 ou 64 pages, avec un nombre de pages illimité, un format illimité, des courants graphiques qui sortaient complètement des écoles graphiques comme on les connaissait de façon classique ici. Ça a permis le développement de toute une faune d’auteurs de bd qu’on n’aurait peut-être pas vue autrement.
« Le lectorat québécois avait lu de la bande dessinée très jeune, puis avait quitté ça. »
Au Québec, je ne dirais pas qu’on partait de zéro, mais le lectorat avait lu de la bande dessinée très jeune, puis avait quitté ça. Il n’y avait pas beaucoup d’attentes. Le fait de proposer quelque chose de très différent de ce qu’on avait l’habitude de voir, c’était important. C’est comme ça que des auteurs un peu plus jeunes que moi ont réussi à faire leur place, et à avoir des œuvres qui ont pu se construire.
Jean-Paul Eid : de la bande dessinée humoristique à la bd romanesque
Et moi, j’ai fait le saut. Un saut assez vertigineux entre la BD humoristique entre Gotlib et Fred et une bande dessinée beaucoup plus adulte. J’ai commencé par faire Mémoria, un diptyque de science-fiction. À l’époque, chez nous, la seule porte de sortie, c’était l’Europe. Sans même se poser la question, on se collait aux lignes éditoriales européennes.
Mémoria est né comme ça. Ça a été ma première collaboration avec Claude Paiement. Un saut assez vertigineux parce que je passais du petit personnage au gros nez humoristique à quelque chose de beaucoup plus réaliste, avec beaucoup de recherches, notamment historiques. Donc c’était assez différent.

Yaneck Chareyre : Maël Czornyj Rannou, docteur en sciences de l’information et de la communication, a écrit que la BD au Québec serait réinventée tous les 20 ou 25 ans, alors qu’elle existait depuis longtemps. Est-ce qu’on est vraiment sur une solidification depuis ces 25 dernières années ? C’est quelque chose que tu retrouves dans ton vécu, de lecteur comme d’auteur ?
Jean-Paul Eid : Ah oui, tout à fait. Moi, ça fait 40 ans que j’en fais. J’ai vu passer les choses et c’était très fragile. La bande dessinée québécoise reposait sur un mouvement, sur une revue… À partir du moment où la maison d’édition fermait, on repartait à zéro. C’était ça, le drame.
Aujourd’hui, ce qui est vraiment chouette, c’est qu’on a plusieurs maisons d’édition, on a une université où on enseigne, on a des auteurs qui sortent de l’Université du Québec en Outaouais. On en parle dans les médias, on est invités dans les tables rondes, dans les émissions littéraires, on rentre dans les écoles. Tout ça s’est fait très rapidement, dans les 25 dernières années, et ça se solidifie.
Avant, les éditeurs étaient un peu généralistes, ils se lançaient dans un coup de tête. Moi, j’ai publié comme ça des recueils, un peu perdus dans des catalogues éclectiques. Maintenant, ce sont des éditeurs qui se spécialisent là-dedans, qui se sont professionnalisés très vite. Les auteurs se sont professionnalisés aussi très rapidement.
« On a encore le mandat d’éduquer les lecteurs. »
Et on a encore le mandat d’éduquer les lecteurs. Ici en France, on assiste à un marché un peu saturé. Chez nous, tout est à faire. Des lecteurs, il y en a, mais ils ne lisent pas de BD. C’est un peu ce que j’essaie de faire avec La femme aux cartes postales, ou Le petit astronaute : amener des lecteurs de roman dans le monde de la bande dessinée. Et ça fonctionne assez bien.
J’essaie autant que possible, avec mes derniers albums, d’inscrire notre réalité à nous : nos décors, notre climat, nos références géographiques et culturelles. C’est ce qui permet de faire passer des gens vers la bande dessinée, de la faire sortir d’une espèce de cloche de verre destinée seulement aux amateurs. Michel Rabagliati a fait un énorme travail là-dessus : il a réussi à amener des lecteurs vers la bande dessinée adulte.
Yaneck Chareyre : À quel moment tu conscientises cette philosophie ? Tu as commencé par du gros nez, de l’humour, de l’expérimentation. Comment passes-tu, avec La femme aux cartes postales, à quelque chose de romancé, de plus réaliste ?
Jean-Paul Eid : Au début des années 90, Croc va fermer en 1995. On sent déjà que les choses vont mal. Il faut se remettre dans l’époque : on n’a pas Internet, on a très peu de contacts entre auteurs. J’avais quelques liens avec les auteurs publiés avec moi, mais ce n’était pas une communauté tissée serrée comme ça peut l’être ici, avec beaucoup d’auteurs qui partagent des ateliers, etc.
Les gens étaient très satisfaits de ce que je faisais à l’époque, mais j’avais très peu de conseils professionnels. Je me rendais bien compte que j’avais des croûtes à manger. Il fallait que je travaille, mais il n’y avait personne pour me pousser dans le dos et pas de place pour me lancer dans un nouveau projet.
Les débuts d’une collaboration artistique
Avec Claude Paiement, dramaturge et vieil ami, on était au lycée ensemble. Tous les deux, on voulait se lancer dans un projet de long cours. On s’est dit : « On n’a pas d’éditeur, mais je ne peux pas croire qu’au Québec on va regarder passer le train. Quand on sait qu’en Europe la majorité des titres sont destinés aux adultes, un jour ou l’autre il va y avoir une possibilité. Et à ce moment-là, on aura un projet d’avance. »
On a fait une demande de bourse, comme ça fonctionne un peu chez nous, puis on est allés présenter ce projet chez un éditeur jeunesse, en se disant que ce serait probablement un coup d’épée dans l’eau. C’était Les 400 coups. Ils venaient de démarrer cette bannière. Ils nous ont dit : « Écoutez, on attendait un projet comme ça. » Ça a été le premier projet qu’ils ont distribué ici.
Je ne pense pas que ce soit moi qui ai ouvert les portes, mais en même temps, il y a eu plein de titres qui sont sortis avec d’autres auteurs, Grégoire Bouchard et j’en passe. Ça a été vraiment le début d’une bande dessinée de genre, de science-fiction, de fantasy.
Mes intérêts m’ont amené vers la BD historique. Je faisais aussi de l’illustration. Après Mémoria, où il fallait reconstituer une ville, une espèce de New York des années 30, je me suis passionné pour l’illustration historique. J’ai fait des couvertures de romans, j’ai travaillé dans des musées, et j’ai rapidement dévié vers des sujets historiques.
C’est comme ça qu’est née La femme aux cartes postales, qui s’inscrit dans une reconstitution du Montréal de la fin des années 50, à l’époque de l’âge d’or du jazz montréalais, quand Montréal était une plaque tournante pour les grands jazzmen. C’était aussi la fin d’une époque : Montréal allait se transformer pour devenir un peu la ville qu’on connaît aujourd’hui.
« Il y a eu La pastèque. Deux jeunes éditeurs dans un appartement, en train de démarrer un truc. »
À l’époque où je faisais Mémoria, j’avais vraiment en tête ce que les éditeurs européens attendaient. J’ai proposé le projet en Europe, mais ça n’a pas pris. Je me suis donc rabattu vers des éditeurs chez nous. Il y en avait très peu, alors j’ai essayé de débaucher un éditeur jeunesse.
En même temps que je faisais cela, il y a eu La pastèque. Deux jeunes éditeurs dans un appartement, en train de démarrer un truc, avec un auteur à peu près inconnu au nom imprononçable : Michel Rabagliati. Au début, ce n’était pas un énorme succès, mais on voyait qu’il y avait quelque chose. Michel et moi, on a le même âge, mais on vient de milieux très différents. Lui vient vraiment de l’illustration éditoriale. Moi, j’ai fait de la BD. J’ai suivi une voie plus franco-belge alors que lui vient plus de la bande dessinée indépendante américaine.
J’ai sauté dans le bateau de La Pastèque à ce moment-là, sans trop savoir si j’y avais ma place. Ce sont eux q
ui m’ont approché au début parce qu’ils voulaient récupérer Jérôme Bigras, qui était à l’époque une série un peu légendaire, très humblement. Beaucoup de gens y faisaient référence. Moi, j’avais déjà un projet. J’étais revenu à la Meta-BD le temps d’un album, Le fond du trou, qui joue sur la notion de temporalité, où les personnages tombent dans le trou et reviennent plus loin et vont à contresens de lecture.
C’est comme ça que j’ai mis les pieds à La Pastèque. L’album qui a suivi, c’était La femme aux cartes postales. À l’époque, La Pastèque avait une ligne éditoriale assez pointue, très bande dessinée indépendante, avec des styles graphiques très précis. Moi, j’avais l’impression d’arriver comme un chien dans un jeu de quilles. Mais ce sont des éditeurs qui misent surtout sur des auteurs. À partir de ce moment-là, ils m’ont suivi, y compris dans mes idées les plus audacieuses.
Le rythme, le leitmotiv de Jean-Paul Eid
Ce qui m’a aussi beaucoup soulagé, c’est de pouvoir passer à des albums de 150 ou 200 pages. Au niveau de l’écriture, c’est un gros travail, mais c’est aussi libérateur : tu peux prendre le temps de raconter ce que tu veux, d’installer les atmosphères, les personnages. J’ai développé un rythme, plus lent, avec des affinités avec le cinéma.
Yaneck Chareyre : Cette question du rythme est extrêmement importante en humour. Est-ce que le rythme de l’humour te titille encore ? Est-ce que, de temps en temps, tu te dis que tu aurais envie d’y revenir ? Ou est-ce que tu t’épanouis tellement dans ce rythme plus cinématographique, narratif, que tu ne doutes plus de là où tu es aujourd’hui ?
Jean-Paul Eid : Pour moi, je suis plus là. Je pourrais en refaire ponctuellement, bien sûr. Mais jouer avec l’humour m’a formé au niveau de la scénarisation. Je suis quelqu’un qui construit beaucoup ses scénarios. Même si ce sont des mécaniques différentes, l’humour m’a appris à construire les gags de façon mécanique, avec des personnages.
Je suis toujours très loin de la lentille. Je suis en arrière, comme un manipulateur de marionnettes. Ce qui est important pour moi, c’est l’effet que va avoir le personnage ou l’histoire sur le lecteur. Je fais de la construction, mais je ne suis pas devant. Je ne suis pas du tout issu de l’autofiction ou de l’autobiographie, contrairement à beaucoup d’auteurs québécois.
Ça m’a beaucoup aidé. Je retrouve un peu ce plaisir dans le fait de jouer avec les codes. Je ne le fais pas trop, parce que je ne veux pas désarçonner le lecteur, mais je peux me permettre un grand luxe : avoir une page où, tout à coup, toutes les cases sont bouchées parce qu’on a deux personnalités couchées sur un matelas qui refont le monde.
Aujourd’hui, je suis très heureux de ce rythme. J’ai aussi une liberté et une assurance qui me permettent de prendre mon scénario cinq pages pages après les autres. Je ne fais pas un découpage complet. Je fais la première scène, et on va voir combien de pages ça prend. Si ça prend une ou deux pages muettes au début pour installer l’atmosphère, les décors, je me lance. Sans trop savoir combien de pages j’aurai à la fin.
Cette liberté me permet de travailler de façon organique. Je peux éventuellement changer un détail dans le scénario parce qu’on se rend compte d’un truc en cours de route.
« Pour un album énorme, il faut que la braise reste chaude pendant toutes les années que ça va prendre. »
Yaneck Chareyre : Ça veut dire que l’étape storyboard est très légère ?
Jean-Paul Eid : En fait, je ne storyboarde pas globalement. Je storyboarde chaque scène et je me dis : « finalement, ça va durer telle durée, ça va faire 7 pages ». Je fais les 7 pages et je finalise.
Pour un album énorme, il faut que la braise reste chaude pendant toutes les années que ça va prendre. L’idée de dire : je fais le croquis, je finalise, j’ajoute les gris, les couleurs… Ça entretient le plaisir. Je n’imagine pas faire 200 pages uniquement crayonnées, puis ensuite tout reprendre.
C’est un grand plaisir que je peux me permettre aujourd’hui parce que j’ai confiance. À une époque, quand on faisait Mémoria, on avait besoin d’un découpage complet, parce qu’on n’avait pas cette assurance et parce qu’on était dans des scénarios qui reposaient beaucoup sur des mécaniques de polar. Il fallait être sûr que ça fonctionne.
On avait des comités de lecteurs, on faisait des essais : est-ce que ça fonctionne ? Est-ce que les fausses pistes fonctionnent ? Aujourd’hui, on a plus confiance.
Yaneck Chareyre : Est-ce que ça t’amène parfois à revenir sur certaines séquences ?
Jean-Paul Eid : Oui, tout à fait. Parce que ce sont des albums qui me prennent beaucoup de temps à faire. L’un des grands avantages, c’est que l’album mûrit en jachère. Je fais d’autres choses en même temps. Par exemple, je vais tomber sur une source. Pour La femme aux cartes postales, je suis tombé sur des photos d’archives des toits du centre-ville de Montréal.
Donc il y a une scène sur les toits de Montréal. On a trituré le scénario pour que ça fonctionne. Je n’aurais pas pu accéder à ça si j’avais dû tout faire d’avance. Ça permet d’ouvrir des portes. Tu parles à gauche, à droite, les gens te parlent d’un sujet, d’un personnage que tu pourrais intégrer comme personnage secondaire quelque part.
Une aventure hors-norme pour Jean-Paul Eid

Yaneck Chareyre : J’ai envie qu’on parle de Le petit astronaute, parce que nous journalistes français l’avons primé, donc il a eu une visibilité différente en France. Est-ce que cet album a quelque chose de spécial pour toi ? Ou est-ce que c’est un heureux hasard que le public et les journalistes s’en soient emparés ?
Jean-Paul Eid : Honnêtement, c’est vraiment une drôle d’histoire. J’étais persuadé que cet album serait le plus confidentiel de mon œuvre, à cause du sujet. Je me disais : parler de handicap, ce n’est pas très sexy. Probablement que ça ne sera lu que par des gens qui sont concernés.
Tout de suite, dès que je l’ai montré à mon éditeur, il m’a dit : « Il y a quelque chose là. » Avant la sortie, mon éditeur parlait d’un grand livre. Dès que c’est sorti, la rumeur a couru assez vite. C’est un livre évidemment très personnel, inspiré de ma vie à moi, parce que mon fils a aujourd’hui 25 ans et vit avec une paralysie cérébrale.
Ce que j’ai dû faire pour Le petit astronaute, c’est apprivoiser l’idée de l’autofiction. Pour toutes sortes de raisons, j’ai une forme de pudeur face à ça.
Il a fallu que je trouve une manière de me protéger un peu. J’ai créé des personnages fictifs, tout en essayant de conserver la géométrie familiale. Mais je me suis aussi permis de raconter plus que la réalité factuelle de ce que nous avons vécu. Je suis allé chercher des événements, des choses arrivées à d’autres familles, à d’autres jeunes, à des enfants qui étaient dans les classes de mon fils, pour donner un aperçu plus complet de la vie d’une famille avec un enfant à besoins aussi particuliers que Tom.
Ce livre m’a complètement sorti du cercle littéraire. Il y a eu un grand succès littéraire, mais depuis, je fais des présentations dans des écoles de médecine, ils s’en servent en thérapie auprès de parents d’enfants malades ou de familles qui ont perdu un enfant. J’ai reçu énormément de lettres de partout, parce que le livre a été traduit dans plusieurs langues. Des grands frères, des petites sœurs, des astronautes eux-mêmes m’ont écrit pour me dire : « C’est la première fois qu’on se voit représentés. » C’est extrêmement touchant.
C’est aussi une responsabilité. Je suis heureux d’avoir fait ça avec sérieux. C’est un livre qui se partage. Des gens l’achètent et me disent qu’ils sont très touchés et qu’ils en ont acheté plusieurs pour le faire découvrir. J’ai des grands-mères qui le lisent à leurs petits-enfants. En dédicace parfois, des enfants veulent tel personnage, connaissent des répliques par cœur et ils sont pas encore à l’école. C’est une très belle histoire pour moi.
Le livre a aussi connu une adaptation au théâtre. Il y a eu une adaptation audio au Canada, avec une dimension musicale, de design sonore, et on travaille aussi sur un projet d’adaptation cinématographique. Ça s’est envolé.
À propos de Crue, publié en avril 2026 aux éditions de La Pastèque
Yaneck Chareyre : Parlons de Crue, puisqu’il vient d’être publié en France. Les lecteurs vont le découvrir. Je vais te dire comment je l’ai vécu, et tu me diras si c’est ce que vous aviez envie de transmettre.
Je l’ai ressenti comme un regard masculin sur le mouvement MeToo, sur ce sujet-là et sur la place que nous, les hommes, pouvons avoir dans ce fait de société mondial. Est-ce que ça te parle ?
Jean-Paul Eid : Je pense que ce n’est pas exactement ce qu’on a voulu faire, mais c’est l’éléphant dans la pièce. Quand on a commencé ce projet, on était en plein dedans. Le mouvement MeToo a été porté par des victimes, par des personnes qui ont pris la parole, qui ont pris la plume pour raconter ce qui leur était arrivé, avec beaucoup de courage, souvent en rouvrant des blessures et en s’exposant éventuellement à des poursuites.
La première chose à faire, pour des hommes, c’était de se taire et d’écouter. C’était un bon réflexe, et c’était primordial. Les premiers récits ont été portés par les victimes.
Avec Claude, on s’est dit : « nous deux, on n’a pas été victimes, on est des hommes d’une soixantaine d’années, on n’a pas du tout le profil. » Mais on a été profondément bouleversés par ce qu’on a entendu. Pour un projet aussi ambitieux que cette bande dessinée, il fallait qu’il nous prenne aux tripes. il fallait un sujet qu’on veut défendre au-delà du fait de raconter une histoire.
On s’est dit que l’album sortirait peut-être à une époque où on pourrait en parler collectivement. Il fallait choisir un angle, parce qu’il y a une énorme sensibilité autour de ce sujet, et je la comprends. Les hommes ont tellement eu la parole qu’il ne fallait pas se faire accuser de mansplaining. C’est quelque chose qui nous faisait peur.
Donc on a choisi volontairement de parler de l’effet que cela avait sur nous collectivement : comment on se retrouve un peu victimes collatérales quand on se fait entraîner dans la chute de quelqu’un dans lequel on s’est reconnu, qui parlait en notre nom ou incarnait quelque chose collectivement. C’est un peu ça qu’on a voulu raconter.
Jean-Paul Eid et Claude Paiement laissent les hommes à la bonne place
La première question, c’est : qui va raconter l’histoire ? Très vite, on savait qu’on ne pourrait pas défendre le fait d’incarner la victime. Ça aurait été irrecevable, et probablement qu’on se serait planté. Ce qui restait, c’était de raconter l’histoire à travers les yeux de l’agresseur potentiel, sans le défendre pour autant.
Cette perspective nous donnait une double perspective : un homme qui doit faire une introspection à travers toute sa carrière, sur des décennies, dans le cinéma. On trouvait intéressant de pouvoir parler de ça. Comment lui excuser ce qu’il avait fait. Mais on ne voulait pas en faire un monstre. Le monstre est fait pour nous conforter que ce ne peut pas être nous. Et cela tient aussi au fait que les cas que l’on voit dans les médias, ce sont les cas hors-normes. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt parce que derrière ça il y a des bons pères de famille.
Ce qu’il fallait faire, paradoxalement, c’était de soutenir une forme d’humanité. De faire un personnage avec des convictions, profondément généreux, qui reconnait qu’il a fait des choses discutables à une certaine époque. Et en même temps, ce n’est pas un violeur en série.
On voulait justement donner cette nuance de gris. Avec l’épée de Damoclès du mansplaining au-dessus de la tête, on ne voulait pas prendre les gens par la main. On ne voulait pas une bd qui fait la leçon. On voulait exposer les lecteurs à un cas de figure où tout est dans les tons de gris. Et que les gens se fassent leur idée.
Yaneck Chareyre : Au Canada, au Québec, il y a une attention particulière à qui parle. Est-ce qu’il y a eu un enjeu éditorial ? Un questionnement quand vous êtes allés voir La Pastèque avec ce sujet ?
« On a établi un comité de lectrices multigénérationnelles. »
Jean-Paul Eid : Oui, bien sûr. Quand tu arrives chez un éditeur avec un sujet comme ça, avant même qu’il ait lu, il se dit : « D’accord, ça va être particulier. » Nous, et l’éditeur a très bien marché dans ce sens, on savait que ce serait un livre à faire avec beaucoup d’écoute.
De notre côté, on a établi un comité de lectrices multigénérationnelles, avec des opinions assez différentes. Avec l’éditeur, on a aussi fait appel à Léa Clermont-Dion, réalisatrice, essayiste, chercheuse universitaire, qui s’est spécialisée sur ce sujet-là. Elle a été notre lectrice et elle nous a été d’une très grande aide. Ce qui nous a obligé à retourner faire nos devoirs.
Je retiens cette phrase de sa part : « faites attention avec Clémence, de ne pas en faire un personnage mû par la vengeance, mais plutôt mû par la recherche de vérité. » Et en effet, on s’est rendu compte qu’en tant que garçon, j’ai tendance à faire des personnages qui sont des justiciers. Alors on a déconstruit le personnage pour en faire la Clémence de l’album. Qui est plus là pour défendre ce qui est arrivé à Laetitia, mais qui veut connaître la vérité.
Yaneck Chareyre : Et en même temps, sans en faire une justicière, il y a tout de même un parfum de thriller dans cet album.
Jean-Paul Eid : Oui, tout à fait. On est tombés dans la marmite du thriller. Tout est construit pour laisser des pistes. On pose des questions : qu’est-ce qui est arrivé ? Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que ça ne l’est pas ?
Le rapport à la véracité des faits est un peu trouble, parce que l’histoire s’inscrit dans le cinéma québécois, dans le milieu du cinéma québécois. On croise des noms de comédiens, des artéfacts. On a inscrit l’histoire fictive à travers des faits réels.
Yaneck Chareyre : Ce qui permet aux Québécois de connecter l’histoire à leur propre mémoire culturelle.
Jean-Paul Eid : Exactement. Dans les décors, il y a de véritables affiches, on fait référence à de véritables prix, de véritables journaux, etc. Ça ajoute une couche de vraisemblance.
Les nuances de gris, ce n’est pas juste dans le dessin
Yaneck Chareyre : Ton personnage principal est tout en nuances de gris. Est-ce qu’il y a des moments où il a été plus difficile à dessiner ? Des séquences où ton émotion était plus compliquée à gérer ? Ou est-ce que tu avais la même distance que tu évoquais tout à l’heure ?
Jean-Paul Eid : Sur lui, je n’ai pas eu de problème au niveau de l’émotion. Il y a beaucoup de non-dits dans cette histoire, surtout dans la scène de la fin, où on va comprendre la confrontation idéologique entre les deux personnages.
Le défi, c’était de garder la nuance. Beaucoup de cases silencieuses, pour garder une notion de flou. Et laisser planer la question du moment où il essaie d’emberlificoter. Et ça a été un grand plaisir. C’était comme avoir un comédien de papier, un personnage fort, avec un texte fort, mais de dessiner avec retenue, en employant le moins d’effets pour soutenir avec le minimum, le texte et le jeu des comédiens. Surtout ne pas en faire trop.
Yaneck Chareyre : Est-ce que les retours lecteurs ont confirmé vos choix ? Est-ce que tu as été content de la réception des lecteurs sur ce titre au Québec ?
Jean-Paul Eid : Les critiques ont été très bonnes, dithyrambiques même. Je pense qu’on ne m’attendait pas là, et c’était voulu. Après le gros succès du Petit astronaute, qui était un livre particulièrement lumineux, je tenais à tracer une ligne entre les deux. Je ne voulais pas qu’on me voie comme quelqu’un qui allait refaire un Petit astronaute. Ça aurait été casse-gueule.
Somme toute, ça a très bien été reçu. On a pu débattre autour de ces enjeux-là. Pour moi, le grand défi, c’était aussi d’amener la fiction là-dedans. Quand on touche un sujet comme ça, surtout dans une mécanique de polar, il ne faut pas instrumentaliser le sujet. Il faut que le sujet reste le sujet principal, pas seulement un ressort dramatique.
De façon générale, on m’a dit que c’était un livre « intelligent ». J’ose croire qu’on fait appel à l’intelligence du lecteur. Si, en plus de ça, je le prends par la main jusqu’à la dernière page, avec une fin ouverte. Il faut se faire une tête après.
Je sais que c’est un album qui va devoir faire son chemin. Il ne correspond pas forcément à ce qu’on connaît. Il s’intéresse à des sujets dont on parle beaucoup, mais d’une façon particulière, avec un dessin plus réaliste, ce qui est plus rare au Québec.
Jean-Paul Eid court-il après les projets BD ?
Yaneck Chareyre : Pour terminer : le livre est sorti à l’automne au Québec, tu l’avais sans doute fini encore avant. Aujourd’hui, tu en es où ? Quand on a fait ça, qu’est-ce qu’on fait après ?
Jean-Paul Eid : Aujourd’hui, je suis dans le plus grand vide comme je ne l’ai jamais été. Il y a eu toute l’adaptation au théâtre de Le petit astronaute, qui m’a pris beaucoup de temps. Quand je rentre de France, je me jette sur la page blanche. J’ai plusieurs trucs sur la table, mais ce n’est pas encore clair.
Mes œuvres précédentes continuent de vivre et m’occupent énormément, bien au-delà de la littérature : ce sont des rencontres, des tables rondes, des échanges. Je commence à avoir des invitations ici et là pour parler. Mais il va falloir que je me remette dans un lancement.
Yaneck Chareyre : Parfait. Je te remercie.
Les albums de Jean-Paul Eid
