En 1982, le magazine (A Suivre) était déjà bien actif et était devenu une référence de l’édition BD en France, avec de grandes séries marquantes. Mais pour un Corto Maltese, pour un Didier Comès ou un Tardi, il y avait aussi des tentatives qui n’ont pas donné d’aussi prodigieux résultats. Bienvenue dans l’œuvre de l’italien Altan, Ada dans la Jungle, publié évidemment chez Casterman.
Ada dans la Jungle : entre expérimentation et conformisme d’époque
Ada est une adolescente orpheline allemande, en 1939. Son oncle, sur le point de mourir, la fait venir à Londres. Il lui confie une mission : retrouver le fils qu’il a eu en Afrique avec une femme du coin, pour lui redonner sa place dans le monde. Ada est ravie de pouvoir vivre une aventure, mais Nancy, le fils du mourant, n’entend pas se voir ravir son héritage et compte bien lui mettre des bâtons dans les roues.
Altan, vous savez tous qui c’est ?
Quelques mots sur Altan, pour commencer, que bon nombre d’entre vous ne connaissaient pas avant de lire cet article. Je vous rassure, je ne le connaissais pas non plus. Il faut sans doute avoir lu de la BD dans les années 80 pour cela.
L’artiste est italien, mais comme un autre italien publié dans (A suivre), c’est en Amérique du Sud qu’il fait ses armes. Mais lui, commence sa carrière d’auteur BD au Brésil, pas en Argentine comme Pratt. À son retour en Europe, c’est une petite dizaine d’albums qu’il publie en France, principalement dans la collection du journal de Casterman. Mais passé 1989, fin de carrière en France. Précisons tout de même qu’il est à l’origine, dans la seconde moitié des années 07, d’une série animée pour enfants très appréciée en Italie, La Pimpa.
Un travail surprenant
Comment caractériser le travail d’Altan ? Reconnaissons-lui une part d’expérimentation, qu’il conservera sur plusieurs publications et qui s’illustre ici. En effet, il complète ses planches d’Ada par des textes courts positionnés dans les espaces inter-iconiques, les gouttières. Il les place en dessous des cases, ce qui ne vient pas interférer avec les fonctions transitionnelles et elliptiques de cet espace vide. Ces mots semblent extradiégétiques. C’est-à-dire qu’ils n’appartiennent pas au récit et à son déroulé. Ce n’est même pas une voix de narration, comme les encadrés le permettent. C’est l’auteur qui livre un regard acéré sur l’action mise en scène.
L’exercice est particulier, je confesse pour ma part ne jamais l’avoir vu employé avant. En soit, cette lecture est donc utile pour ajouter une option dans les potentiels outils narratifs de la BD. Mais je ne parviens pas à y adhérer. Cette voix, en tant que lecteur, me fait sortir du fil de l’intrigue. Pour des informations dont je ne perçois pas l’utilité. L’artiste devait avoir ses intentions, et si vous aviez quelques informations à apporter à ce sujet, je serais heureux de les lire.
Altan, dessinateur atypique
Du côté du dessin, Altan creuse un sillon tout à fait personnel. Sur des décors relativement réalistes, il dessine des personnages caricaturaux, avec des nez en forme de trompe. Est-ce une référence au style « gros nez » belge ?
Il développe une économie de trait pour ses personnages. Cheveux, vêtements, accessoires, sont tracés sans masse de détails. Le coup de crayon ne cherche pas la maîtrise, le trait s’avère irrégulier.
Les décors sont plus poussés mais laissent aussi beaucoup de place aux à plats d’encre noir pour simplifier les arrière-plans. Car le dessin est en noir et blanc, chose importante que je n’avais pas précisée jusqu’ici.
On peut ne pas apprécier ce style mais il faut reconnaître à l’artiste sa constance. C’est SON style, c’est comme cela qu’il s’exprime.
Ada dans la jungle, ça ressemble à quoi ?
Parlons plus particulièrement d’Ada dans la jungle. Le découpage s’exprime globalement en quatre bandes par page. Parfois trois, quand l’auteur choisit de réduire le contenu de ses planches. Avec de gros pavés de texte, des noirs intenses et très présents, la lecture n’est pas facilitée. Il est facile de se perdre dans la planche. Mais une fois encore, le parti pris est affirmé et s’exprime avec constance. Les goûts et couleurs peuvent donc s’exprimer chez les lecteurs.
Et dans le fond, cela raconte quoi ?
Pour ce qui est du scénario, Ada dans la Jungle s’avère… assez pénible. La force de la revue (A suivre), c’est évidemment de favoriser l’essor du roman graphique avec une forte pagination. Mais ici, c’est aussi un défaut. Altan développe une intrigue confuse, peu crédible et qui s’étale longuement, pour un final relativement décevant. Pour ma part, pousser cette lecture à son terme fût une véritable épreuve. Mais pour une fois, je peux prendre le temps de parler d’un album que je n’ai pas aimé. Alors cela méritait bien quelques efforts.
L’histoire s’avère pétrie de clichés coloniaux. Sans aucun doute pour dénoncer la culture européenne des années 30/40, et le racisme ambiant. Mais il manque de figures positives qui apporteraient un peu de lumière à tout cela. État d’esprit qui ne se retrouve pas plus chez les colonisés, aussi profiteurs et cupides que leurs maîtres.
Ada dans la Jungle : un regard bien masculin ?
Et puis il y a le pensionnat où loge Ada. Et là, le fantasme masculin semble déployé au maximum, puisque cet espace non-genré semble rempli de lesbiennes orgiaques (qui ne consomment pas). Difficile de comprendre pourquoi à la lecture de ce seul album. Le sens de ce choix scénaristique n’est pas expliqué dans les pages.
Et cette sexualisation s’exprime aussi par le dessin. Ada, sa servante Carmen, les filles du pensionnat, portent toutes des vêtements moulants et échancrés, laissant pointer les tétons à chaque case ou presque. Et dans la jungle, évidemment que ces vêtements seront déchirés pour renforcer le côté sexy des héroïnes. À tel point que l’on se demande rapidement si Ada et Carmen en viendront à forniquer. Spoiler, ce ne sera pas le cas, mais la tension sexuelle, elle, n’est pas qu’un travers d’imagination du lecteur.
Et pour terminer, je partage avec vous cet ovni. En préparant les visuels de cette chronique, j’ai découvert l’existence d’un film adapté de la BD, avec notamment Victoria Abril, Richard Bohringer et Bernard Blier. Improbable ! 
Ada dans la Jungle ne sera pas ma recommandation de 1982
Alors voilà, Ada dans la Jungle, d’Altan, publié chez Casterman, ne constitue pas une madeleine de Proust pour moi, et pas plus une découverte plaisante. Le mérite de cette lecture, aura été de rappeler que le magazine (A suivre), auréolé de son importance historique réelle, était aussi un espace d’expérimentations. Et quand on tente, cela rate aussi. Cela étant dit, avec 4 albums publiés dans cet espace, Altan devait plaire à son rédacteur en chef et aux lecteurs. Autre époque, autres mœurs ?
- Ada dans la jungle
- Auteur : Altan
- Éditeur : Casterman
- Collection : (À Suivre)
- Date de publication : Janvier 1982
- Nombre de pages : 102
- ISBN : 9782203334106
