Entretien avec Jesús Alonso Iglesias

A l’occasion de la sortie de Dortmunder, aux éditions Dupuis – Aire noire, Daniel Custer a posé des questions Jesús Alonso Iglesias. Avec le dessinateur espagnol, ils ont abordé la très belle adaptation de ce polar de Donald Westlake en bande dessinée. 

Dortmunder de Doug Headline et Alonso Iglesias d'après l'oeuvre de Westlake (aire noire , dupuis)

L’ORIGINE de Dortmunder

Lorsqu’on envisage d’adapter un roman en bande dessinée, il faut avoir plusieurs éléments bien clairs : la fidélité, la connaissance de l’œuvre et surtout le choix d’auteurs capables d’apporter de la qualité au projet. Il existe un écrivain de genre qui offre depuis longtemps une grande richesse d’adaptation, bien qu’il soit décédé depuis des années : Donald Westlake.

Nous connaissons tous les adaptations de l’un de ses titres les plus célèbres, Parker, d’abord entre les mains du génial Darwin Cooke, puis récemment poursuivies par le scénariste Doug Headline et le dessinateur Kieran, en conservant le style et la ligne des albums précédents. Mais le moment est désormais venu d’adapter un autre de ces personnages durs, charismatiques et empreints de cynisme : Dortmunder.

Dortmunder de Doug Headline et Alonso Iglesias d'après l'oeuvre de Westlake (aire noire , dupuis)

UN AUTRE POINT DE VUE, LE MÊME OBJECTIF

John Archibald Dortmunder est un voleur, un homme qui s’est fait lui-même et doté d’un esprit exceptionnel pour organiser des coups. Il s’entoure généralement d’une équipe couvrant toutes les compétences nécessaires pour que l’opération se déroule parfaitement.

Tout cela a été présenté dans ses romans ; il est maintenant temps de le voir en mouvement, braquant à la fois des banques et des cases de bande dessinée. L’équipe créative choisie réunit Doug Headline et l’Espagnol Jesús Alonso Iglesias, avec lequel nous avons abordé l’adaptation en bande dessinée.

Dortmunder de Doug Headline et Alonso Iglesias d'après l'oeuvre de Westlake (aire noire , dupuis)

JESÚS ALONSO IGLESIAS, DESSINATEUR POLYVALENT

Jesús Alonso Iglesias est d’actualité, puisqu’il fait partie des auteurs ayant contribué à concevoir l’univers animé de Spider-Man dans les films du Spider-Verse. Mais derrière lui — ou plutôt entre ses mains — il possédait déjà un solide parcours comme illustrateur et auteur de bande dessinée, avec des œuvres telles que Los fantasmas de Gaudí ou Judee Sill, entre autres.

Fort de ce savoir-faire, de cette maîtrise du dessin, ainsi que de son travail sur la couleur — ou plutôt la bichromie dans cet album —, j’ai souhaité m’entretenir avec lui afin qu’il me raconte comment il en est arrivé à la création de ce comics et comment s’est déroulé son développement.

Dortmunder de Doug Headline et Alonso Iglesias d'après l'oeuvre de Westlake (aire noire , dupuis)

Daniel Custer : Comment vous est venu le projet d’adapter le roman de Donald Westlake ?

Jesús Alonso Iglesias : Il y a quelques années, alors que je travaillais sur la bande dessinée Judee Sill, Doug Headline m’a parlé de la possibilité d’illustrer les romans du détective Parker, de Donald Westlake. À ce moment-là, pour différentes raisons, il m’a été impossible d’accepter l’offre, qui est donc restée en suspens pour plus tard.

Alors que j’étais sur le point de terminer l’album Judee, le sujet est revenu sur la table, mais cette fois ils avaient obtenu les droits d’adaptation en bande dessinée. Étant donné que Parker et les albums de Darwin Cooke faisaient partie de mes références depuis ma première lecture, j’ai décidé d’accepter de dessiner, dans un premier temps, l’une des adaptations. Finalement, cela a évolué vers un autre roman du même auteur et, au lieu de poursuivre avec le détective, j’ai eu la chance d’inaugurer la nouvelle série d’histoires consacrées à Dortmunder et à sa bande.

Dortmunder de Doug Headline et Alonso Iglesias d'après l'oeuvre de Westlake (aire noire , dupuis)

DC : Connaissiez-vous les œuvres précédentes de Doug Headline ?

JAI : Doug a été notre éditeur sur Judee Sill, donc nous nous connaissions déjà, mais je ne connaissais pas son travail de scénariste avant que nous commencions à travailler ensemble sur l’album.

DC : Comment avez-vous abordé ce titre de Westlake, avec un personnage proche de Parker, sans tomber dans des similitudes artistiques de caractérisation ?

JAI : L’une des consignes au début du projet était de respecter la ligne de Darwyn Cooke sur Parker, tout en essayant de lui donner une touche plus « bande dessinée européenne », en profitant également du fait que le format serait plus grand.

Kieran avait déjà bien avancé sur l’album de Parker, donc mes pages devaient, d’une certaine manière, conserver une certaine proximité avec ce qui avait déjà été fait.

Pour la conception des personnages, je me suis aussi appuyé sur des références d’acteurs que Doug avait sélectionnées. Par exemple, Dortmunder serait basé sur Paul Newman ; May sur Gena Rowlands, et ainsi de suite pour les autres personnages. Je ne connais pas les références utilisées pour Parker, mais j’imagine qu’elles étaient différentes, ce qui marque aussi la distinction entre les deux séries.

Concernant le style de Dortmunder, il nous a fallu plusieurs mois et de nombreux essais pour trouver le niveau de réalisme et de finition que l’on peut voir au final. Je venais d’un style plus réaliste et expérimental avec Judee Sill. Dans ce cas, l’équilibre entre le noir et blanc — qui était l’option initiale —, le ton comique et le niveau d’action et de caricature m’a demandé un certain temps d’adaptation, jusqu’à parvenir au résultat souhaité.

Dortmunder de Doug Headline et Alonso Iglesias d'après l'oeuvre de Westlake (aire noire , dupuis)

DC : Connaissiez-vous le roman pour vous documenter ? Et quelle part de vous avez-vous apportée à l’adaptation du personnage ?

JAI : Je ne connaissais pas les romans de Dortmunder, mais je connaissais ceux de Parker. J’avais entendu quelques critiques à leur sujet, mais je n’ai pas trouvé beaucoup de titres traduits en espagnol.

Pour la documentation, le processus est le même que pour tous les projets sur lesquels je travaille. J’ai pu voir certaines des adaptations cinématographiques de l’œuvre de Westlake, très utiles notamment pour tout ce qui concerne les décors, les costumes, les coiffures, les voitures… Ensuite, il s’agissait d’approfondir les différents aspects et de trouver ce qui pouvait le mieux définir chaque personnage et chaque moment de l’histoire.

Je pense que l’un des aspects les plus personnels de ce comics a été le travail de storyboard pour réussir à raconter tout ce qui se passe dans le scénario, y compris la grande quantité de dialogues, et faire en sorte que tout soit compréhensible presque comme dans le cinéma muet. Un exercice que j’ai réalisé lors des différentes révisions des pages consistait à vérifier que l’on pouvait suivre l’histoire et l’action sans avoir besoin de lire les textes. J’en suis très fier. Ce n’était pas du tout facile.

Dortmunder de Doug Headline et Alonso Iglesias d'après l'oeuvre de Westlake (aire noire , dupuis)

DC : Aimeriez-vous poursuivre l’héritage de Dortmunder, comme cela a été le cas pour Parker ?

JAI : Ce sont des histoires très amusantes, avec une grande dose d’ironie et d’humour dans les dialogues des personnages. Et le style graphique est idéal pour travailler de manière à la fois confortable, rapide et expressive.

Malheureusement, pour le moment, mes collaborations avec le monde de l’animation prennent tout mon temps et ne me permettent pas de me lancer à nouveau dans un album de cette envergure.

Pour l’instant, les personnages ont été conçus pour que d’autres artistes puissent poursuivre l’héritage, et qui sait, peut-être que plus tard je pourrai à nouveau poser mes mains sur eux.

DC : Quels sont vos projets pour l’avenir ?

JAI : Pour le moment, comme je te le disais, je continue mon travail de design de personnages pour le cinéma. Parmi ces projets figure le troisième et dernier film de la saga Spider-Verse, dont la sortie est prévue pour l’été 2027.

Et peut-être, entre-temps, dessiner quelques pages d’un comics qui pourrait paraître à la fin de l’année ou l’année prochaine. Mais je suis encore en train de voir comment l’intégrer parmi les autres projets. On verra bien où tout cela mène.

DC : Jesús Alonso Iglesias, merci beaucoup pour votre disponibilité et vos réponses

JAI : Merci à vous.

Voici qui conclut cette interview avec l’un des auteurs en pleine ascension et déjà une référence de la bande dessinée en Espagne. Un auteur à suivre de près et à garder très en vue, car ses œuvres portent toujours cette touche personnelle que Jesús y insuffle… Ah ! Et n’hésitez pas non plus à regarder les films auxquels il a participé : ils sont d’un déploiement d’imagination absolument impressionnant.

Entretien réalisé le _________________
Article posté le dimanche 26 avril 2026 par Daniel Custer

Dortmunder de Doug Headline et Alonso Iglesias d'après l'oeuvre de Westlake (aire noire , dupuis)
  • Dortmunder, tome 1: Bank shot
  • Auteur: Donald Westlake
  • Scénariste: Doug Headline
  • Dessinateur: Jésus Alonso Iglesias
  • Coloriste: Isabelle Merlet
  • Éditeur :  Dupuis Aire noire
  • Prix : 21 €
  • Parution : 10 avril 2026
  • Nombre de pages : 128
  • ISBN : 9791034767250

Résumé de l’album : Une bande de braqueurs tente de s’emparer d’un mobile home bourré d’argent dans cette réjouissante aventure imaginée par « l’homme le plus drôle du monde », selon le célèbre Washington Post.

John Dortmunder, l’alter ego malchanceux de Parker, prépare son prochain gros coup : le vol d’une banque de Main Street qui a temporairement déménagé dans un mobile home.

Pour s’emparer du magot, Dortmunder n’a qu’à neutraliser les agents de sécurité, à mettre sur roues la « banque » mobile et à s’enfuir. Tout ça serait simple si notre héros n’avait pas la poisse…

Tout le charme des années 1970 et l’humour de Westlake restitués par un graphisme rétro et des couleurs pop. Un classique du polar intemporel créé par Donald Westlake, alias Richard Stark, et adapté avec brio par Jesús Iglesias et Doug Headline.

À propos de l'auteur de cet article

Daniel Custer

Vulgarisateur, chroniqueur, scénariste et membre de l'ACDComic espagnol. Lecteur passionné et consommateur avide de tout ce qui touche au monde de la bande dessinée. Le neuvième art, c'est la vie.

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