Talc de verre

Dentiste bien installée au Brésil, Rosângela a construit une famille de rêve avec son mari. Tout semble réussir à cette jeune femme, pourtant elle dérive de plus en plus en pensant à sa cousine. Marcello Quintanilha imagine cette spirale autodestructrice dans Talc de verre, une formidable chronique sociale éditée par Çà et là.

ROSANGELA : FEMME PARFAITE ?

Rosângela est une jeune trentenaire qui vit à Niteroi dans l’état de Rio de Janeiro. Mère de deux pré-adolescents agréables, bien éduqués et qui effectuent leurs études dans le privé, elle a réussi à construire une relation forte et amoureuse avec Mario, son mari, un homme charmant, prévenant et attentif. Serait-elle une femme comblée, une femme parfaite ?

Après une enfance souriante et des études de dentiste, son père lui a offert son cabinet tout appareillé dans un quartier chic de la ville. C’est d’ailleurs à cette époque qu’elle rencontre son futur mari. Tous les quatre vivent maintenant dans un très beau duplex d’un grand immeuble.

UNE COUSINE QUI LA DÉVORE

Malgré cette vie de rêve, Rosângela ne va pas si bien que cela. Elle est hantée par Dani, sa cousine; sa seule pensée pour elle ou ses rencontre avec la jeune femme, la déstabilise. Pourquoi ? Elle ne le sait pas vraiment.

Du même âge qu’elle, sa cousine est pourtant son exact opposé : très belle, elle vit à Barreto, un quartier de la classe moyenne inférieure de Niteroi. Fille de Wagner, un homme qui buvait un jour sur deux et pour lequel la jeune fille à l’époque devait nettoyer le vomi, elle contracte un mariage qui se terminera par un divorce; la faute à un mari violent. Elle devra même retourner habiter chez ses parents après cet échec. Pourtant la jeune femme, sans emploi et pauvre ne se plaint jamais. Elle sourit à la vie, malgré ses déboires; et ça la dentiste ne supporte pas.

Pour parler de cet étrange sentiment de jalousie, Rosângela décide d’aller voir sa tante, qui lui délivre un secret sur Dani

TALC DE VERRE : UN PETIT BIJOU DRAMATIQUE

Le récit de Marcello Quintanilha est fort, subtil, étrange, déstabilisant mais ô combien intelligent. A sa lecture, on se pose de nombreuses questions sur la folie auto-destructrice de Rosângela à l’existence quasi parfaite. Pourquoi une femme qui a la vie dont elle avait rêvé, peut elle sombrer dans une si grande dépression juste à l’évocation de sa cousine. Est-ce une sorte de culpabilité qu’elle pourrait ressentir ?  Elle qui a tout réussi professionnellement et dans sa vie personnelle contrairement à sa cousine.

Fort drame psychologique, il brosse le portrait d’une trentenaire brésilienne qui pourrait ressembler à toutes ses brésiliennes de la classe supérieure. Il faut souligner qu’il utilise un schéma narratif d’une grande valeur et d’une grande force : le lecteur ressent ce que la dentiste peut ressentir, en entrant dans son cerveau. Elle pense, elle le verbalise et le lecteur découvre alors toutes ses émotions. En plus de ces pensées à haute voix, il utilise un récitatif dans des cartouches noirs qui insiste sur les parallèles entre les deux femmes, sur cette opposition voulue par Rosângela. Cela renforce alors le côté malsain de la chose. Une totale réussite !

TALC DE VERRE : PORTRAIT DU BRÉSIL

Après Mes chers samedis et Tungstène – Fauve Polar du Festival d’Angoulême en 2016 – Marcello Quintanilha poursuit son portrait du Brésil, loin des standards que l’on nous montre habituellement. Alors que Mes chers samedis dépeignait les classes populaires brésiliennes des années 50/70 et que Tungstène mêlait des personnages très différents dans une enquête policière ultra-maitrisée, Talc de verre brosse le portrait des classes supérieures de son pays.

Le Brésil – un pays émergeant malgré la grave crise politique qu’il traverse cette année (destitution de Dilma Roussef pour malversations financières) – a aussi vu une partie de sa population devenir très riche. Les écarts, les inégalités se creusent et cela se ressent fortement. Les favelas pauvres et violentes sont en contradictions avec les quartiers ultra-riches des métropoles dans ce pays de 205 millions d’habitants.

Petit à petit, l’auteur de Sept balles pour Oxford (avec Jorge Zetner, Le Lombard) reconstitue le puzzle pour nous montrer son Brésil, celui varié, riche culturellement mais si pauvre. Comme le scénario, son dessin est d’une grande force. Son trait en noir et blanc renforce les émotions de Rosângela et met en exergue toute la tension de ce récit si original.

Article posté le vendredi 19 août 2016 par Damien Canteau

Excellent Talc de verre de Marcelino Quintanilha aux éditions çà et là, décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Talc de verre
  • Auteur : Marcello Quintanilha
  • Éditeur : Çà et là
  • Prix : 18€
  • Parution : 22 août 2016

Résumé de l’éditeur : Rosangela souffre du syndrome de la femme parfaite. Cette habitante de Niteroi (Etat de Rio de J aneiro) est une dentiste reconnue, elle a son propre cabinet. Son mari, un cardiologue à succès, a bon caractère et est très amoureux d’elle. Ses enfants préadolescents étudient dans des écoles privées et sont de véritables petites merveilles. Elle a une belle voiture neuve et son compte bancaire est bien rempli… Le seul problème, c’est cette cousine aux magnifiques cheveux blonds. Cette cousine qui, en dépit d’être pauvre, de s’être fait plaquer par son mari et de vivre chez ses parents dans une banlieue sordide, fait face à ses problèmes avec une tranquillité d’esprit désarmante. Et surtout avec ce sourire toujours éclatant qui, aux yeux de Rosangela, semble refléter les feux de l’enfer. Obnubilée par cette cousine qui sourit sans arrêt à la vie, Rosangela remet tout en cause, quitte mari et enfants et tombe dans une spirale autodestructrice qui finira tragiquement. Après le brillant Tungstène, primé à Angoulême en 2016, Marcello Quintanilha revient avec un suspense psychologique virtuose, le portrait au scalpel d’une femme envieuse qui perd complètement pied.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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