The summer Hikaru died

The summer Hikaru died est un thriller horrifique déguisé en tranche de vie romantique. À moins que ce ne soit l’inverse. Mokumokuren se lance – chez Pika Edition dans une véritable expérience d’écriture dont les intrigues s’enracinent profondément dans le cœur du lecteur. 

The summer Hikaru died

Yoshiki et Hikaru ont grandi ensemble dans un village reculé. Si bien qu’il n’y avait peut-être que lui pour constater l’impensable. Lors de sa mystérieuse disparition en forêt, six mois plus tôt, Hikaru a été remplacé. « Quelque chose » d’autre a pris sa place.  

« Hé, je peux te poser une question bizarre ? C’est pas nouveau mais… Depuis que tu es revenu après ta disparition, j’arrête pas d’y penser. Toi… t’es pas Hikaru pas vrai ? »

Hikaru ne nie pas. Il continue de vivre la vie d’Hikaru comme la sienne. Yoshiki, à ses côtés, accepte la situation telle qu’elle est. Hikaru est mort et autre chose vit sa vie depuis lors. Mais bientôt, des événements bizarres se déroulent dans le village et ses alentours… 

Du surnaturel à l’horreur

Mokumokuren, le.a mangaka, ne perd pas son temps en préambule. Le surnaturel frappe le lecteur dès les premières pages. Et avec lui, tous les enjeux du récit surgissent du néant en fanfare. Le personnage principal n’est pas humain mais s’acharne à vivre comme tel. Le héros est celui qui doit se tenir au plus près de cette créature inconnue, potentiellement dangereuse, dans la peau de l’être le plus cher à ses yeux. 

Dans ces conditions, comment Yoshiki peut-il faire le deuil de son ami ? Alors qu’il doit donner le change pour le reste du village. Alors que Hikaru, à ses côtés, semble développer une véritable affection pour lui ? Est-ce que Hikaru peut remplacer Hikaru à ses yeux ? Qu’est-ce qui relève du désir malsain et de sa propre sécurité ? 

Tandis que les questions se bousculent dans la tête de Yoshiki, les événements étranges s’accumulent autour de lui. Des lycéens voient des choses anormales, des lieux autrefois anodins deviennent tout à coup terrifiants sans raison, un cadavre est retrouvé dans une maison. Est-ce que ces événements ont quelque chose à voir avec Hikaru ?

Sans jamais évoquer le folklore traditionnel japonais, Mokumokuren s’empare – ou invente – des mythes et légendes pour dessiner une histoire frissonnante et obsédante. Les êtres surnaturels s’infiltrent partout comme chez eux, aux dépens des humains, nous emportant dans un récit horrifique captivant. 

La mort qui rôde

Mokumokuren explore à la fois le rapport à la mort mais aussi le rapport au vivant. Qu’est-ce qui fait que Hikaru – qui détient l’apparence et la mémoire de Hikaru – n’est pas le garçon perdu dans la forêt ? Dans un exercice de deuil impossible pour Yoshiki, le.a mangaka recherche les limites de l’identité de soi.

Le concept philosophique du Bateau de Thésée demande : si l’on répare un bateau de Thésée continuellement en remplaçant les planches de bois abimées, le bateau serait-il toujours le même ? En allant plus loin, si on avait repris les planches originelles du bateau et fabriqué un autre bateau avec, quel serait le vrai bateau de Thésée ?

Le dilemne de The summer Hikaru died est semblable : qu’est-ce qui fait que Hikaru n’est pas Hikaru ? Mokumokuren interroge cette thématique par –  au moins – deux points de vue. Du point de vue de Yoshiki, il est question de perte, de culpabilité et d’adaptation au changement. Pour Hikaru, il s’agit de comprendre ce qu’il est en prenant la place d’un autre, ce qui fait lui et non Hikaru, ce qu’il hérite du garçon autrefois vivant et ce qui naît en lui. D’autre part, la situation de Hikaru l’oblige à faire l’expérience de la vie – humaine – qu’il ne connaît pas.

Ainsi, Mokumokuren demande : Sommes-nous définis par nos émotions ?

Dans la touffeur de l’été

On suit Yoshiki et Hikaru dans leur quotidien. Ils vont et reviennent du lycée, s’arrêtent manger une glace et donnent des friandises au chat du coin. Que l’histoire tourne à l’horreur ou suive les traces d’une tranche de vie, le bruit est omniprésent. Le son des cigales barre les pages, rendant la lecture aussi lourde que la chaleur estivale. Les jeux de répétitions graphiques dans les cases ou les onomatopées épaississent le récit au point de rendre son ambiance palpable. 

Malgré un style de dessin assez classique, Mokumokuren fait preuve d’imagination dans sa mise en scène. À travers des éléments singuliers, il.elle transmet brillamment l’état d’esprit de ses personnages.

L’amour qui ne dit pas son nom

Mokumokuren utilise également la rythmique de son récit avec doigté. Tandis que l’histoire monte en tension constamment, tel un rouleau compresseur, le.la mangaka manie les flashbacks de façon presque organique. Comme si les personnages faisaient des libres associations d’idées. Ce qui fait naturellement avancer le récit dans une direction inattendue.

Car si l’ambiance générale de l’histoire bat le tempo de la peur,  Yoshiki et Hikaru, eux, sont chamboulés par d’autres émotions. Des émotions qui orbitent autour de l’amour. La nature de leurs sentiments est ambiguë et cette ambiguïté ne cesse de croître. Peur et affection se mêlent sans que Yoshiki soit honnête avec ce qu’il ressent. Et sans que Hikaru ne saisisse la nature de ses propres sentiments. 

L’horreur, un wagon vers l’ouverture d’esprit

The summer Hikaru died aborde, par des chemins de traverse, la question de l’homosexualité dans une campagne traditionaliste fermée d’esprit. Sous couvert d’une histoire d’horreur, Mokumokuren pousse ses personnages dans leurs retranchements émotionnels.

Au moment où il perd son ami, Yoshiki voit ses sentiments pour Hikaru se manifester plus fort que jamais, peu importe qu’il tente de les refouler. Sentiment d’autant plus exacerbé que Hikaru le remplace, avec quasiment le même comportement. 

D’autre part, le.la mangaka force Hikaru a vivre avec des émotions qu’il ne comprend pas. La chose qui remplace le garçon est obligé de s’interroger sur la nature de son affection pour son meilleur ami. Si ce dernier est contraint au silence par l’intolérance sociale de son milieu, Hikaru n’a pas ce souci. 

À cela, ajoutons la relation à la limite du charnel qu’entretiennent les deux garçons dans la découverte du corps surnaturel d’Hikaru. À noter que Mokumokuren désamorce toute situation glauque en soulignant que ses personnages savent qu’ils sont dans une situation sordide.

Un récit funambule

The summer Hikaru died est un alien littéraire. Un manga entre tous les genres. Un récit fantastique à la Maupassant qui s’enfonce de plus en plus loin dans l’horreur à la Lovecraft. Une histoire qui sous ses couches de frissons flirte avec la romance au rythme d’une tranche de vie lycéenne.

The Summer Hikaru died est une histoire de deuil impossible et d’amour incomplet. C’est une histoire de tradition désuète et de nécessaire évolution vers la modernité. Un drame horrifique, doux-amer comme un amour à sens unique. C’est un condensé de rage de vivre, de désir de l’autre, de sentiment incompris. C’est un puits sans fond, dense comme la fin du monde que l’on ne voit pas venir. Une main tendue qui se referme sur le vide. 

The summer Hikaru died est un manga funambule sur le fil de toutes les émotions. Comme l’équilibriste perché sur les plus hauts sommets, le voyage de la première page à la dernière est une plongée littéraire sous haute tension. Mokumokuren tente une expérience de genre avec finesse et beaucoup de réflexion. C’est un manga indéniablement intéressant et qui sait, de surcroît, embarquer le lecteur dans sa tornade émotionnelle avec panache. 

Article posté le mardi 05 mars 2024 par Marie Lonni

The summer Hikaru died - Mokumoku Ren - Pika
  • The summer Hikaru died
  • Auteurice : Mokumokuren
  • Traductrices : Marion Desbienne & Sayaka Okada
  • Éditeur : Pika Édition
  • Prix : 7,70€
  • Parution : 11 octobre 2023
  • Pagination : 180 pages
  • ISBN : 9782811678562

Résumé de l’éditeurHikaru et Yoshiki sont deux amis d’enfance qui ont grandi ensemble dans un hameau reculé. Mais un jour, les doutes qu’éprouvait Yoshiki depuis quelque temps se confirment : depuis sa disparition en forêt, six mois plus tôt, Hikaru a été remplacé par… “autre chose”. Malgré cet effroyable constat, Yoshiki refuse d’être séparé de son ami. Il fait alors le choix de poursuivre son quotidien aux côtés de cet “être” à l’image parfaite de Hikaru. Mais au même moment, d’étranges incidents se produisent çà et là dans le village…

À propos de l'auteur de cet article

Marie Lonni

"C'est fou ce qu'on peut raconter avec un dessin". Voilà comment les arts graphiques ont englouti Marie. Depuis, elle revient de temps en temps nous parler de ses lectures, surtout quand ils viennent du pays du soleil levant. En espérant vous faire découvrir des petites pépites à savourer ou à dévorer tout cru !

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