Tongues volume 1 – Atrabile

En France, on a coutume de considérer la fin d’année comme une période sans sortie importante en bande dessinée. Et pourtant, un des meilleurs comic-books de l’année s’y était caché. Tongues volume 1, d’Anders Nilsen, est publié en France par Atrabile. Et cet album, entre SF, mythologie et géopolitique, est juste dingue.

Tongues volume 1 AtrabileTongues volume 1 : vous l’avez raté ? Plus maintenant

Dans un futur proche, une créature prisonnière dans les monts du Caucase pense sa libération prochaine. Condamnée depuis des millénaires à se faire dévorer le foie quotidiennement par un aigle, elle sait que son temps approche. Et son geôlier le sait aussi. Lui qui a choisi de prendre place parmi les humains pour s’abreuver de leur violence, se fait passer pour un prophète. Une religion de combat se rassemble autour de lui. Et au milieu de ces conflits de dieux, deux humains, un jeune homme, une enfant, sont utilisés comme des pions. Mais dans quel but ?

Une petite histoire de voleur de feu sacré

Même si le résumé ne le dit pas, Tongues volume 1 met en scène sans doute possible le Titan Prométhée et Zeus. Notamment. Autrement dit, les divinités de la mythologie grecque. Anders Nilsen camoufle ces noms, mais en dévoile d’autres qui permettent de reconstituer facilement l’arbre généalogique. Pour quelle raison ? On peut imaginer que l’auteur ait voulu ne pas s’enfermer dans un strict respect des biographies des personnages. Qu’il ait voulu s’autoriser un peu plus de liberté. La liberté d’imaginer ce que ces êtres pourraient faire s’ils existaient vraiment et s’ils existaient toujours.

Tongues volume 1 ou un regard ferme sur notre espèce

Là est la première couche du récit. La seconde couche, plus en profondeur, vient explorer ce qui fait de nous des humains et ce qui est notre place en ce monde. Ici, ce n’est pas tant le feu ou la connaissance, que Prométhée offre aux humains, mais le langage parlé. Un véhicule pour la connaissance qui permet à l’homo sapiens de dominer l’homo neandertalis et de se développer jusqu’à notre époque. C’est un récit profondément écologiste que nous propose Nilsen, en interrogeant la domination humaine sur le reste du vivant. L’humain est-il un animal comme un autre ou bien occupe-t-il une place différente, étant donné cette accession à la communication divine ?

Et surtout, valons-nous plus que le potentiel d’horreurs dont nous sommes capables ?Tongues volume 1 planches 1 Atrabile
Zeus se nourrit de cette violence, Prométhée croit dans le potentiel de progression de l’humain. Et le reste de la nature ? Un troisième intervenant va agir à son profit, venant bousculer l’affrontement millénaire entre le Titan et le Dieu.  Mais n’attendez pas la résolution de ce conflit tripartite, un tome 2 est à venir en 2027.

La parole est à l’Humanité

Pour autant, ce premier volet est extrêmement dense, extrêmement riche et il prend le temps de poser les enjeux majeurs du récit et les personnages qui l’incarnent.
Alors oui, ce livre demande un peu de lâcher prise. Car il est encore difficile de savoir ce que sera le rôle des deux personnages humains de premier plan. L’une d’elle, Astrid, semble devoir devenir la protectrice de l’Humanité. Disons que son parcours est plus développé à ce stade, avec plus d’éléments de réponse. L’autre, surnommé Teddy Roosevelt, est loin d’avoir pris tout son sens. Et l’on peut se douter que fondamentalement, ils seront les personnages chargés de résoudre les conflits de l’histoire. Pour le « comment », il faudra encore patienter, mais cette lecture dense devrait déjà vous avoir bien nourri.

Tongues volume 1, un découpage qui interroge

Tongues volume 1 planches 4 AtrabileUn scénario riche, très construit, c’est déjà bien. Mais à cela, il faut rajouter le travail de narration, de mise en page. Et là, on dépasse le stade du sérieux, pour passer à celui du carrément dingue. Dans la forme des planches, des cases, Anders Nilsen ne semble pas avoir de limites. L’hexagone tient une grande place, déformé ou non. Comme la couverture l’illustre parfaitement d’ailleurs. Le sens tenu par cette figure ne s’exprime pas à ce stade, mais il ne fait guère de doutes que ce sera aussi un enjeu du tome 2. L’omniprésence de cette symbolique n’est pas un hasard, encore moins quand l’auteur prétend vendre son livre en se basant dessus. Ce travail sur le découpage n’est absolument pas gênant à la lecture. Et quand il passe en double page, la lecture devient encore plus impressionnante.

Anders Nilsen, un dessinateur transatlantique

Pour mettre en scène toutes ses idées, l’artiste reste tout à fait fidèle à son trait, qui le classe directement sur la scène indépendante américaine de la bande dessinée. Un trait compatible avec la ligne claire franco-belge, qui sépare clairement ses espaces. L’encrage appuie les silhouettes des personnages, aidant à concentrer le regard sur le point central de l’action. Il y a pour autant quelque chose de rugueux, dans son dessin. Le travail de texture à base de courts traits vient apporter de la matière à des zones de vide qui disparaissent avec simplicité. Les couleurs, très ocres, cherchent rarement l’intensité mais se marient idéalement à l’absence de masses sombres.

Tongues volume 1: Atrabile, un éditeur à la pointe de la bonne trouvaille

Tongues volume 1, d’Anders Nilsen, est un album atypique, trop discret, et pourtant d’une profondeur et d’une richesse, qui devrait satisfaire toutes celles et ceux qui oseront venir à sa rencontre. C’est par ailleurs un objet de qualité, où certaines pages de papier sont utilisées pour enrichir la narration. Comme quoi, même en décembre, il y a de bonnes surprises en librairie, qu’il ne faut pas perdre de vue une fois les congés de Noël passés.

Article posté le vendredi 23 janvier 2026 par Yaneck Chareyre

Tongues volume 1 Atrabile
  •  Tongues Volume 1
  • Auteur : Anders Nilsen
  • Éditeur USA : Penguin Random House
  • Éditeur France : Atrabile
  • Date de publication : 21 novembre 2025
  • Nombre de pages : 370
  • Prix : 38€
  • ISBN : 9782889231577

Résumé éditeur : Il est dit qu’un jour les dieux enchaînèrent l’un des leurs sur le mont Caucase, pour le punir d’avoir amené le feu aux humains… Des millénaires plus tard, le supplicié subit toujours la même punition – et, inexorablement, l’aigle, avec lequel il entretient désormais une étrange relation, vient se repaître de son foie. Mais dorénavant, c’est la vengeance qui l’habite. En Afrique de l’Est, la jeune Astrid est enlevée par d’étranges entités qui lui confient la mission de retrouver et tuer le mystérieux Omega. Au même moment, quelque part en Asie centrale, un Américain en fuite accompagné de sa peluche semble errer sans but dans le désert et se retrouve confronté à des mercenaires imprévisibles.

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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