Trous de mémoires

Nicolas Juncker, scénariste et auteur complet à qui aucun genre ne fait peur, revient avec Trous de mémoires, publié au Lombard, sur le sujet de la guerre d’Algérie, avec humour et distance. Produisant par là-même un ouvrage indispensable pour la France de notre temps.

Trous de mémoires : l’humour comme passerelle entre France et Algérie

À la suite du décès d’un célèbre photographe, sa villa provençale est choisie pour devenir un mémorial dédié à la guerre d’Algérie. Une historienne reconnue et un scénographe réputé sont mandatés pour concevoir ce musée. Mais les attentes des politiques et celles des citoyens ne vont en rien faciliter la création de ce musée.

Les relations franco-algériennes pour les nuls

Trous de mémoires page 30Si vous n’habitez pas dans le sud-est de la France, il est peut-être compliqué de comprendre le sens du débat franco-algérien. On parle d’une guerre d’indépendance terminée il y a plus de soixante ans. Et pourtant, l’actualité récente montre combien ce sujet reste brûlant. Parce qu’il y a encore des gens bien vivants en France, qui ont dû quitter une terre qu’ils considéraient comme la leur et qui l’ont vécu comme une injustice.

La décolonisation est toujours plus facile quand elle ne nous concerne pas. Et la France a très mal vécu la sienne de toute façon. Les enfants de pieds-noirs et de harkis ont grandi dans cette détestation des Algériens, de De Gaulle et ce regret d’une terre qu’ils aimaient mais qui avait le mauvais goût d’y avoir un peuple autochtone. Très présents dans le sud-est de la France, ces deux catégories de population ne sont pas pour rien dans la détestation des « arabes » et la montée du Front National dans les années 90. C’est cette matière-là que travaille Nicolas Juncker dans Trous de mémoires.

Et Juncker part de faits réels, qu’il romance pour les besoins de son propos. À Montpellier, un musée comme celui du livre devait être créé et ne vit jamais le jour. Parce que personne n’était d’accord sur le sens à lui donner, tant les blessures étaient vives, chez les colons comme chez les ex-colonisés.

Trous de mémoires et le numéro d’équilibriste de l’humoriste

Trous de mémoires page 73Et pourtant, le bédéaste entreprend de faire une BD humoristique sur le sujet. Folie, masochisme ? On serait tenté de parler d’une grande intelligence, plutôt. Parce que dans le processus, il ne méprise personne. Il ne juge pas les colons qui ont perdu tous leurs biens en fuyant le pays. Il ne condamne pas les immigrés algériens et le combat qui fût le leur pour obtenir leur indépendance. Juncker évolue sur une ligne de crête ardue entre ces deux groupes.

Pour ce faire, il a choisi de ne prendre aucun de ces deux groupes dans ses personnages ridicules. L’humour passe notamment par le trio maire/historienne/scénographe, tous sans affiliation avec les personnes concernées. Ce sont eux les bouffons, les ridicules, ceux qui se ramassent toutes les gamelles tout en essayant d’avancer quand même. Chacun poursuit ses propres objectifs et se télescope avec les douleurs respectives de chaque camp. Si Juncker se moque, c’est des Parisiens, des gens déconnectés du sujet…

Comment s’engager sur un tel sujet ?

Trous de mémoires page 72Mais cela veut-il dire que l’auteur ne prend pas partie ? Que l’on a affaire à une bd « tiède » ? Non, ce n’est pas le cas, c’est même le contraire. L’artiste réussit juste à faire preuve de nuance, d’équilibre et de tempérance. Avec un sujet aussi brûlant, cela n’avait rien d’évident. Il appelle finalement les deux parties à se retrouver autour de ce qu’ils ont en commun, l’amour d’une terre qui les a accueillis de concert.

Une terre à laquelle il faut renoncer car tel était le sens de l’Histoire, pour les colons. Une terre qui restera à jamais connectée à l’Histoire européenne, pour les Algériens. Il les invite à regarder ensemble ce qui a été vécu, sans manipulation de part et d’autre. Oui, cela veut dire accepter que nous autres Français n’étions pas chez nous en Afrique, que nous avons massacré les populations locales dès le 19e siècle pour mieux implanter nos propres colons à la place. Nous sommes les premiers fautifs.

Repentance ? Sans doute, mais il n’y a que dans certains esprits chagrins que cela est perçu négativement. C’est au contraire faire preuve de grandeur d’âme, que de reconnaître en quoi nous avons commis des erreurs.

Trous de mémoires, c’est quand même une bande dessinée

Voilà qui parle assez peu de bande dessinée, au final. Nicolas Juncker a produit un ouvrage qui appelle à réfléchir. La bande dessinée devient ce vecteur facilitant, entre le monde de la pensée et celui du terrain. D’ailleurs, il met en scène de nombreux témoignages d’habitants de sa ville de fiction, qui sont en fait des déclarations bien réelles. Le réel devient ainsi un véritable outil narratif, apportant des moments de grande sensibilité.

Le talent du bédéaste passe aussi par le dessin, évidemment. Par ce graphisme caricatural que Juncker affectionne tant et qui lui sert de base pour sa comédie. Un trait qu’il transforme complètement pour mettre en scène le monde réel et les vraies gens du passé de l’Algérie. Humour et respect se mêlent sans que jamais l’un ne diminue l’autre.

Osez lire Trous de mémoires

Alors voilà, si vous avez envie de lire une bande dessinée drôle et entraînante, sur un sujet difficile et compliqué, alors Trous de mémoires de Nicolas Juncker, chez Le Lombard, est une lecture indispensable à faire. Tant qu’à faire, offrez-le aussi, cela pourrait ouvrir certains esprits pas trop engoncés dans les certitudes. Et ainsi, contribuer à apaiser le débat entre deux peuples qui gagneraient à se tendre un peu la main.

Article posté le lundi 07 avril 2025 par Yaneck Chareyre

Trous de mémoires Le Lombard
  • Trous de mémoires
  • Auteur : Nicolas Juncker
  • Éditeur : Le Lombard
  • Date de publication : 14 mars 2025
  • Nombre de pages : 156
  • Prix : 22€95
  • ISBN : 9782808209991

Résumé éditeur : Le maire d’un petit village français a une idée lumineuse : profiter du décès d’un célèbre photographe pour construire le tout premier mémorial de la guerre d’Algérie. Simple, non ? Pas vraiment… Chapeauté par une historienne pointilleuse et un artiste en quête de grandeur, les tensions qui explosent à chaque coin de rue risquent bien de transformer rapidement le projet en un véritable cauchemar. Quand l’Histoire divise, la commémoration devient une comédie.

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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