Tsiganes, une mémoire française 1940-1946

Entre 1940 et 1946, de nombreuses familles tsiganes furent internées dans des camps par le gouvernement français, comme ce fut le cas à Montreuil-Bellay dans le Maine-et-Loire. Dès les premiers jours, le curé de la paroisse de la commune va leur venir en aide. C’est cette histoire méconnue et volontairement oubliée que Kkrist Mirror a décidé de raconter dans Tsiganes, une mémoire française 1940-1946, un bel album réédité par Steinkis.

MONTREUIL-BELLAY : CAMP D’INTERNEMENT POUR LES TSIGANES

Novembre 1941. Des agents de police rassemblent les nomades français pour les emmener vers le camp d’internement de Montreuil-Bellay dans le Maine-et-Loire. Ils les parquent alors dans des baraquements par famille de trois.

C’est alors qu’arrive en vélo l’abbé Jollec, le curé de la paroisse. L’homme d’Eglise vient réconforter les pauvres nomades. Il emmène en promenade les enfants, essaie de trouver des vivres et des vêtements pour un meilleur confort. Il faut souligner que leur quotidien est spartiate, l’administration française ne leur donnant rien.

Malgré le froid et la faim, les tsiganes essaient tant bien que mal à vivre et survivre. Des naissances arrivent et la musique adoucit les mœurs…

«On prive le Gitan de sa seule raison de vivre… Le besoin frénétique de liberté de ce peuple provoque sa persécution en ces périodes de dictature» (L’abbé Jollec)

LES TSIGANES PERSÉCUTÉS ET MIS AU BAN DE LA SOCIÉTÉ DEPUIS TOUJOURS

Comme le souligne Marie-Christine Hubert (Archiviste-historienne et auteure avec Emmanuel Filhol de Les tsiganes en France – Un sort à part, éditions Perrin) dans la post-face de l’album, si les Tsiganes furent plutôt bien traités au XVe siècle dans un premier temps en France à leur arrivée, rapidement, Louis XIV met fin à cet âge d’or avec une répression de tous les instants.

La surveillance de la part du gouvernement français par sa police au XIXe siècle s’intensifie et en 1912, une loi sera créée pour catégoriser les nomades (les marchands ambulants, les forains et les nomades). Ainsi ces derniers dès l’âge de 13 ans doivent posséder un carnet anthropométrique d’identité et il est remis à chaque chef de famille, un carnet collectif.

Dès que la Seconde Guerre Mondiale est déclarée, la circulation et le stationnement des nomades est interdite et en avril 1940, Albert Lebrun – ministre de l’Intérieur – l’étend à toute la durée de la guerre et les nomades doivent être assignés à résidence.

Dans le Reich, les Tsiganes ne font plus partis de la «race aryenne» malgré leur origine indo-européenne. Dès 1934, les municipalités créent des camps d’internement spécifiques et les rafles se multiplient. Le 22 novembre 1940, les autorités occupantes interdisent l’exercice des professions ambulantes dans 22 départements. Les Tsiganes, forains et clochards sont arrêtés et transférés dans des camps français.

Ainsi le 8 novembre 1941 est officiellement créé le camp de Montreuil-Bellay. Entre 1941 et 1945, 2000 personnes sont internés (soit 1/4 de la population nomade internée en France pendant cette période).

L’HUMANITÉ DE L’ABBÉ JOLLEC

Kkrist Mirror montre tout cela dans Tsiganes : les persécutions, la faim, le froid et les conditions déplorables vécues. Les policiers – souvent des retraités de cette administration ou des jeunes qui veulent échapper au STO – sont très durs avec les internés. Il faut souligner qu’ils les traitent comme des « chiens », comme des sous-hommes qui doivent être éradiqués. C’est dur, c’est fort et c’est poignant !

Toute cette férocité de l’Homme est contrebalancée par l’Amour et l’Humanité de l’Abbé Jollec – né en 1887 dans le Finistère, qui aime bien vivre et le bon vin – nommé en 1920 dans la région de Montreuil-Bellay et qui devient plus tard curé de Méron, près du camp. Il entre en résistance en 1942 dans le réseau Défense de la France. Il sautera sur une mine en 1947 et décédera en 1950. Par son courage et par résistance face à ces policiers sans cœur, il deviendra un grand homme. L’album montre ainsi le combat de l’entraide et la solidarité contre brutalité.

Il est d’ailleurs à noter que les Tsiganes de ce lieu seront les grands oubliés de la Libération (800 civils allemands seront internés en janvier 1945 à leur place, quelques uns sont libérés mais la plupart sont transférés ailleurs, dans d’autres camps) et ne seront vraiment libres qu’en mai 1946, soit un an après la fin de la Guerre.

KKRIST MIRROR : PASSEUR DE MÉMOIRE TSIGANE

L’auteur de A Gospel Story (éditions Nocturne) fait un sublime portrait de cet homme mais aussi de ces familles qui resteront dignes malgré leurs difficultés. Cette album fut édité la première fois en 2008 (EP éditions) et reçu alors le Prix de la Vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet, promotion Centenaire de l’institut Pasteur.

Kkrist Mirror (de son vrai nom Christian Guyot) est né en 1958 à Saumur, donc proche du camp de Montreuil-Bellay. Rapidement, il va intéresser à cette histoire méconnue et passée sous silence par les gouvernements successifs pendant des décennies. Il publie alors plusieurs albums sur les Tsiganes notamment Gitans – Le Pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer (EP) ou encore Manouches (Steinkis).

Bouleversante, l’histoire-enquête prend aux tripes et interroge. Elle est tellement d’actualité encore aujourd’hui par le rejet de l’autre par certains (tsiganes, musulmans, étrangers…). Ce sublime témoignage est porté par une partie graphique sanguine, vive et charbonneuse, d’une grande expressivité.

Le camp aura le droit à une commémoration officielle le 29 octobre 2016 pour la première fois (avec une visite présidentielle) et deviendra ainsi le symbole de la répression tsigane en France.

*Pour prolonger la lecture, vous pouvez parcourir le site de L’AMCT, mémoire du camp tsigane.

Article posté le mardi 18 octobre 2016 par Damien Canteau

Sublime enquête témoignage Tsiganes de Kkrist Mirror (Steinkis) décrypté par Comixtrip le site Bd de référence
  • Tsiganes, une mémoire française 1940-1946
  • Auteur : Kkrist Mirror
  • Editeur : Steinkis
  • Prix : 17€
  • Parution : 19 octobre 2016

Résumé de l’éditeur : En France, de nombreuses familles tsiganes furent internées dans des camps gérés par l’administration française. Cela s’est passé entre 1940 et 1946. Nos livres d’Histoire sont silencieux. Chassés, privés de liberté, maltraités, gardés sous la responsabilité et le contrôle des autorités françaises, ces enfants, ces femmes, ces hommes, attendent aujourd’hui encore la reconnaissance de l’Histoire et de la France, leur Histoire, leur France. Simplement parce qu’ils sont Tsiganes, Voyageurs ou dits Nomades, Bohémiens, ce droit de mémoire leur a été dénié. Tsiganes raconte l’histoire du camp de Montreuil-Bellay.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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