La Seconde Guerre mondiale est un réservoir quasi infini d’histoires. En variant les années, les fronts, les pays et les angles, on peut tout raconter. Alors pourquoi ne pas tenter l’anthropomorphisme uchronique ? C’est la proposition de Rick Remender et Daniel Acuña dans Escape tome 1 publié en France chez Urban Comics. Préparez-vous pour une lecture intense !
Escape tome 1 : quelle saloperie la guerre !
Une guerre mondiale, un conflit interminable et un énorme canon totalitariste à détruire. Milton Shaw est pilote de bombardier et avec son équipage, ils ont la possibilité de terminer la guerre, pour peu qu’ils détruisent l’arme ultime ennemie. Mais après 27 missions réussies, la chance tourne. Milton en réchappe avec une seule idée en tête : terminer la mission.
Commençons par parler du dispositif particulier de la série.
Un monde qui n’est pas le nôtre
Rick Remender l’écrit en préface de l’ouvrage, il veut parler de sujets contemporains, à travers d’une époque identifiée. C’est pour cela qu’il choisit deux artifices narratifs : l’uchronie et l’anthropomorphisme.
Escape tome 1 a des références claires
Uchronie, pour dire monde alternatif. Ici, il n’y a pas d’Américains ou d’Allemands. Les Naréniens, ainsi sont appelés les ennemis. Remender peut plus aisément jouer avec l’Histoire. Il n’est pas tenu de respecter les agendas de batailles, les vérités historiques. Dans cette attaque, il pourrait y avoir quelque chose de la bataille de Dresde. Mais il n’y a jamais eu de canon géant là-bas et la Grosse Bertha date de la Première et non de la Seconde Guerre mondiale.
L’importance n’est pas là. Le lecteur comprend immédiatement qu’il est dans une simili guerre de 39/45, qu’il a affaire à une lutte entre les démocraties et les totalitarismes. Ensuite, Remender est libre de jouer avec les ressorts de cette époque à sa guise, puisqu’il n’est plus tenu par un cadre.
Plus d’humanité sous couvert d’animalité ?
La Seconde Guerre mondiale anthropomorphique, ce n’est pas original. Calvo l’avait fait dès 1943 dans La bête est morte, Art Spiegelman a repris l’idée dans les années 80 pour Maus.
Les ennemis, ici, sont représentés sous forme de chauve-souris. Le procédé peut donc avoir un défaut, une forme d’essentialisation. Même si l’on est fan de Batman, on n’aime guère les chauves-souris. Elles sont effrayantes à se prendre dans nos cheveux, elles ont une face perturbante tout en plissements…
Alors la détestation de l’animal peut vite toucher toute la population qui est incarnée par ces traits.
Rick Remender ne cherche pas à obtenir cette essentialisation. Pour y parvenir, il use d’un stratagème. Les chauve-souris, ce sont exclusivement les nazis.
Les Allemands, fussent-ils soldats, sont des canidés, comme le héros. L’unité ne se fait pas donc dans le « eux » (autre Nation) contre nous, mais dans le « eux » (nazis) contre nous, les peuples victimes de leur dictature.
Escape tome 1 ne craint pas de s’engager
Ce n’est pas juste une question de graphisme. Le scénariste s’emploie beaucoup à faire la part des choses. À rappeler que les peuples peuvent porter des régimes totalitaires pour de mauvaises raisons, mais que ces derniers avancent souvent masqués. Et il insiste sur le fait qu’une fois enfoncés dans une logique dictatoriale, il n’y a plus de possibilités de lutter activement de l’intérieur.
Pour enfoncer le clou, Remender s’emploie à limiter l’héroïsation de Milton. Celui-ci est prêt à tuer de nombreux civils sous ses bombes, pour peu que cela finisse la guerre. Tant pis pour les « dégâts collatéraux ». De même, les arguments rationnels sur les limites de la résistance interne, il les balaie à tout va.
Tous les ennemis ne sont pas des monstres
Le scénariste insiste en lui faisant rencontrer un de ces civils qui cherche juste à survivre à l’oppression de son propre gouvernement. Au fil des épisodes de ce tome 1, ce père et son fils vont montrer de très belles nuances qui vont évidemment pouvoir faire évoluer le héros.
Remender fait le pari, finalement, de développer un récit anti-guerre, en jouant à fond sur les codes du récit de guerre. Il offre une histoire intense, bourrée de péripéties, qui ravira tous les amateurs de films d’action. Mais il ne faut pas s’y tromper, préface et postface sont là pour éviter tout doute : Remender fait dans le divertissant, mais il a une histoire profonde, intime et contemporaine à nous raconter.
Un dessin blockbuster pour Escape tome 1
Et pour ce faire, il s’est appuyé sur un artiste que l’on a déjà lu à plusieurs reprises chez les Big Two, Daniel Acuña. Le choix de l’artiste est pétri de sens. Remender l’écrit à nouveau en préface, Acuña a eu un de ses grand-père combattant dans la guerre d’Espagne. Les questionnements de l’histoire motivent donc fortement le dessinateur.
Ce que l’on aime chez Daniel Acuña, c’est son photoréalisme. Travaillant en peinture numérique, il sculpte littéralement les cases avec ses pinceaux. Par les lumières, le travail colorimétrique, il vient apporter un rendu qui place le lecteur dans une forme de réalité. Avec Escape tome 1, l’artiste est peut-être dans un de ses meilleurs rendus.
Parce qu’il rend réel un monde qui ne l’est plus du tout, du fait des choix de son scénariste. Ce contre pied ne nuit pas, au contraire. Il crédibilise le nouveau monde que l’on découvre à la lecture et le connecte à ce que nous connaissons de notre monde. L’irréel des hommes à tête de chien n’en est que plus réel.
Escape tome 1 en opération petit prix de lancement
Escape tome 1 de Rick Remender et Daniel Acuña est donc un des comic-books très forts de ce premier semestre 2026 en France. Il est à petit prix pour son lancement, il faut le souligner.
En faisant mine de nous offrir un récit bourrin et survolté, il nous pousse à nous questionner sur notre rapport à la guerre. Ukraine, Palestine, Liban, Iran… Les occasions de le faire dans le monde réel sont malheureusement trop présentes.
- Escape tome 1
- Scénariste : Rick Remender
- Dessinateur : Daniel Acuña
- Traducteur : Benjamin Rivière
- Éditeur USA : Image Comics
- Éditeur France : Urban Comics
- Date de publication : 7 mai 2026
- Nombre de pages : 168
- Prix : 15€
- ISBN : 9791026853985
Résumé éditeur : Pilote de bombardier aguerri, Milton Shaw effectue des missions au-dessus d’un monde déchiré par la guerre face à un empire de chauve-souris impitoyable. Mais lorsque son avion est abattu, Milton se retrouve derrière les lignes ennemies, dans les ruines fumantes d’une ville qu’il a lui-même bombardée. Et il a intérêt de vite trouver un moyen de s’enfuir, car il le sait : dans moins de 24 heures, son propre camp va larguer une énorme bombe destinée à finir le travail. Blessé, désarmé et traqué par les factions fascistes qui tiennent le pays d’une main de fer, Milton devra se battre pour s’échapper avant que la bombe ne tombe et n’efface tout… et tout le monde.
