Dans une abbaye, Iodis étudie la Langue, magie liturgique puissante. L’arrivée d’Halcyon, autre novice, bouleverse son apprentissage. Elle tente de percer son mystère bien gardé. Juliette Brocal imagine La langue des vipères, une aventure entre religion, ésotérisme et secrets dans un huis-clos haletant.

La puissance de la Langue
Abbaye du Réol sur l’île de Sainte-Hermente. La venue de Palamède d’Aurance, prélat, est toujours un grand moment.
Aujourd’hui, le cardinal est venu à la rencontre des doctorants. Parmi ces futurs initiés, il a Iodis, sa propre fille illégitime. Depuis quelques années, l’adolescente de 13 ans s’est frottée à l’apprentissage de la Langue, une magie liturgique, qui permet d’avoir des visions aux questions de ceux qui la maîtrisent.
Si elle est douée pour déclamer la Langue, Iodis a encore de sérieuses lacunes pour sa syntaxe. La maîtrise de cette langue permettrait à la jeune femme d’échapper à une vie monacale cloîtrée.

Iodis fait ce qui lui plaît
Dix ans ont passé, Iodis est entrée en apprentissage pour devenir doctorante. Palamède d’Aurance vient de décéder mais il a laissé une rente pour que sa fille illégitime puisse étudier dans de bonnes conditions.
Avec ses amis-élèves, tous bien nés, elle tente, tant bien que mal, à suivre les cours. Il faut souligner que Iodis n’aime pas la hiérarchie, les salamalecs et préfère de loin, faire ce qui lui plaît. C’est une vraie rebelle à l’autorité.

L’abbesse, religieuse charismatique
L’abbaye du Réol est tenue de main de fer par une abbesse, aussi mystérieuse que charismatique. Elle a même des hommes de main pour faire régner l’ordre.
De leurs côtés, Iodis et ses amis poursuivent leur apprentissage. Notamment, grâce à un sublime retable de Sainte Hermente Ophiocide dans la nef de la chapelle. D’ailleurs, la fête de la protectrice des lieux arrive à grands pas. Un moment important pour valider les doctorats.

Halcyon et ses secrets
Mais, une arrivée bouleverse la vie des étudiants. Halcyon de Monterréol fait mauvaise impression à Iodis. Elle pense que la nouvelle venue cache des mystères. Il faut souligner que la jeune femme à la tâche de vin sur le visage aime faire traîner ses oreilles partout.
Un soir, alors que Halcyon et Iodis se retrouvent dans le garde-manger, des cris affolés montent de la chapelle. Le retable de Sainte Hermente a été détruit…

La langue des vipères : de la puissance de la langue
Alors que ce printemps voit de sublimes bandes dessinées sur les étals des libraires (Frankenstein, Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc, Terre ou Lune), arrive La langue des vipères. Cette impressionnante histoire fictive se glisse dans les pas de ces dernières. A coup sûr, un album qui fera dans dans l’année 2026 !
Il faut dire que Juliette Brocal frappe fort pour sa toute première bande dessinée. L’autrice diplômée de l’école des Gobelins en 2020 a fait ses gammes dans l’animation en participant notamment au formidable film Mars Express de Jérémie Perrin. Elle sait ainsi le sens de la composition, du découpage et du rythme d’un récit. La langue des vipères en est que plus haletant, faisant succéder des moments de pure aventure avec des moments de réflexion et de spiritualité.

La langue des vipères : quand se mêle religion et politique
L’album de Juliette Brocal est fondé sur un solide intrigue qui mêle habilement religion, ésotérisme et politique. Une religion qui épouse les croyances ancestrales, pour mieux cornaquer le peuple. Une religion qui voue des cultes à des saints ou saintes protectrices, parfois plus priés que Dieu lui-même.
Mais aussi, une Langue maîtrisée seulement par les initiés, mise en forme visuellement de superbe manière par l’autrice, entre alphabet indéchiffrable et dessins colorés.
Et une intrigue fondée également sur un subtil ciment entre religion et politique. Dans cette bande dessinée non-datée – on se doute que l’on est à la Renaissance, à la vue des costumes – les religieux avaient un vrai pouvoir politique, souvent plus puissant que les seigneurs locaux. Une puissance cultuelle, spirituelle et financière.
Politique aussi par les classes et castes entrevues tout au long de l’album. Religieux, étudiants bien nés, servantes ou pêcheurs. Tout le monde est à sa place.

Secrètement secret
La langue des vipères navigue avec délice dans ce lieu de pouvoir. Un endroit géré avec fermeté par une abbesse qui détient des secrets lui permettant de tenir les récalcitrants comme Iodis, à leur place.
Sans trop en dévoiler, les relations conflictuelles entre Halcyon et Iodis sont le cœur de l’album. Des relations délicates accrues par des mystères bien distillés par Juliette Brocal. Au-delà de l’histoire, sa narration chronologique est tout simplement intelligente. Les personnages naviguent ainsi entre mensonges et malveillances.

Les riches heures de La langue des vipères
Construit comme un polar en quasi huis-clos (non loin du Nom de la Rose), La langue des vipères bénéficie d’un excellent travail graphique. C’est superbe. Juliette Brocal impressionne par les costumes, les décors de l’abbaye, par la mise en scène de la Langue et par ses couleurs pastel. Elles lui permettent de ne pas parasiter les relations entre personnages. La ligne très claire de son trait est cousine de celle de Gaëlle Genillier, de Timothé Le Boucher ou de Jim Bishop.
Mais ce qui impressionne encore plus, ce sont les objets religieux dans le récit. Le retable de Sainte-Hermente (partie décorée derrière l’autel d’une église) rappelle le livre Les très riches heures du Duc de Berry ou les images pieuses du Moyen Age. Juliette Brocal entremêle aussi tout cela avec des peintures des maîtres italiens de la Renaissance pour en former un syncrétisme religieux, comme une hybridation de plusieurs cultes.
La langue des vipères : laissez-vous embarquer dans un univers polar politico-religieux, entre ésotérisme et secrets porté par un superbe dessin. Un album fort et intelligent qui intrigue dès sa couverture.
- La langue des vipères
- Autrice : Juliette Brocal
- Editeur : Rue de Sèvres
- Prix : 28 €
- Parution : 15 avril 2026
- Nombre de pages : 224 pages
- EAN : 9782810207121
Résumé de l’éditeur : Fille illégitime d’un important prélat, Iodis a grandi à l’abbaye de Réol aux côtés de jeunes nobles mieux nés. Elle y étudie la Langue, une magie liturgique répondant par des visions aux questions de ceux qui la maîtrisent. Espérant échapper à la vie monastique en étant choisie comme Doctorante, Iodis trouve une rivale déterminée en la personne d’Halcyon de Monterréol, une nouvelle venue à qui tout semble réussir et dont les manières fuyantes lui semblent aussitôt suspectes. Lorsqu’un précieux tableau et le moine qui le peignait disparaissent en laissant derrière eux les traces d’une violente altercation, Iodis n’a plus de doute : Halcyon sait quelque chose et cache un secret qui pourrait compromettre l’abbaye tout entière.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
En savoir