Seize ans après Un gout de Paradis, Nine Antico revient à l’autobiographie, genre qui l’avait alors fait découvrir. Véritable prise de recul sur ces « mâles » qui l’ont longtemps rongé, l’autrice crée avec Une Obsession son nouvel observatoire et rappelle à l’importance de sa voix dans le domaine de la bande-dessinée contemporaine.
UNE FIN
Ça commence par une fin. Pas la fin, une fin. Nine, 38 ans, doit se rendre à Venise avec son compagnon d’alors mais le fil de la vie dénoue leur relation. « Le voyage était programmé, les billets réservés ». Que faire ? En attendant, elle regarde derrière et se pose des questions. La première va à son désir : en a-t-elle encore la maitrise ? Et surtout, sait-elle encore le définir avec exactitude ?
Déboussolée par cet évènement, Nine Antico fait d’abord naitre Une obsession sous la forme d’un texte d’une soixantaine de pages, sans vraiment savoir quoi en tirer. Avant que le voyage à Venise, finalement consommé, ne change la donne et serve de catalyseur. « Venise, c’est la ville idéale pour se perdre vraiment », confie-telle au micro du Pop Women Festival en mars dernier.
Pour autant, elle ne déroule pas un énième dépliant touristique de la ville mais plutôt sa réinterprétation. Toujours au micro du PWF : « L’imaginaire de la ville laisse à penser qu’elle est faite pour les amoureux, ce qui fait qu’on a du mal à s’y projeter seul. Je milite pour ça, découvrir la ville solo ou avec des ami.e.s. Je trouvais ça d’autant plus fort de l’utiliser dans le livre parce que c’est une ville réellement écrasée par son fantasme.»
CARNAVAL
Ainsi, seule à bord de sa gondole, Nine Antico effeuille à travers sa bande dessinée, la ville autant qu’elle-même. Des clichés qui habillent Venise comme celle d’une femme, elle raconte le derrière, la complexité, casse le vernis de façade. La cité italienne devient métaphore de son incarnation : ses canaux sinueux sont ceux de son esprit, ses passages obscurs, les recoins sombres de son histoire. S’ajoute l’idée du costume, du masque, du paravent.
Comme participant à un carnaval, chaque personnage de cette histoire porte un masque. « Le masque permet d’échapper temporairement à la vie quotidienne, donnant libre cours aux instincts les plus refoulés. » Le masque est avant tout métaphore d’un nouveau regard, d’une prise de recul sur elle-même, sur son rôle de jeune fille, de femme avant que plus tard, elle ne devienne mère sans forcément l’assumer.
PETIT POUCET
A travers son parcours, son histoire et un point de bascule important dont on se gardera de déflorer ici la teneur, Nine Antico questionne son rapport au temps, à nos corps mutants, au sexe, ses us et coutumes mais aussi le désir des hommes et de la façon qu’ils ont de le projeter sur celui des femmes.
S’y ajoute l’acceptation de soi, la honte, le consentement, l’émancipation. Autant de thématiques qui ont régulièrement parcourues son œuvre (Coney Island Baby ou Madones et Putains) sans qu’elles ne soient directement traitées depuis sa vie. « Ce livre, c’est une quête de l’autonomie et de l’indépendance. »
Pour paraphraser un passage de Coney Island Baby : « Une fois la montagne gravie, il ne reste qu’à apprécier le paysage. » Dans un coup d’oeil sur le passé et ce qu’il contient, Une obsession apparait comme un cocon lumineux, un écrin où les zones d’ombres se révèlent sans honte. Une chambre avec vue (pour reprendre le nom de l’exposition qu’Angoulême lui a consacrée en 2024) sur la vie et ses errements tempétueux. Un observatoire qui fait état, en miroir de sa première bande dessinée autobiographique Le goût du paradis sortie en 2009, d’une maturité nouvelle et pleinement assumée.
UNIVERSEL
L’apport graphique, tout en pudeur, traits fins et structure éclatée, marche main dans la main avec une voix libre, s’amusant d’un ton parfois cruel, parfois tendre, souvent poétique : « Quand j’observe le paysage, la seule pensée qui me réjouit, c’est qu’il n’y a pas de parcelle de terre qui n’ait, à un moment ou à un autre de l’humanité, abrité les ébats d’un homme et d’une femme. (…) Et soudain, le vide prend sens.»
A l’instar de Magali Le Huche, qui sort un livre sur son récent combat contre le cancer du sein dans la même collection, le livre de Nine Antico, s’il révèle de nombreux aspects intimes, n’en élude pas moins l’universalité de son propos. Son chemin pourra ainsi parler à tout un chacun (ce qui fût mon cas et me bouleverse encore). Ne reste qu’à oser baisser quelques barrières afin de mieux s’y confondre.
- Une obsession
- Autrice: Nine Antico
- Éditeur : Dargaud, collection Charivari
- Prix : 29,95€
- Parution : 12 septembre 2025
- Pagination : 292 pages
- ISBN : 9782487663084
Résumé de l’éditeur : En vue d’un voyage à Venise après une séparation, Nine Antico s’interroge sur son obsession pour les garçons et l’amour. Elle remonte le fil de son désir, sonde son besoin impérieux de séduire et exhume un souvenir d’enfance, clé de voûte de son rapport au sexe, aux hommes et à elle-même. Figure de la bande dessinée féminine et féministe, Nine Antico poursuit les thématiques abordées dans ses précédentes BD, Le Goût du paradis, Coney Island Baby et Madones et putains, en questionnant la part de déterminisme et de libre arbitre dans notre sexualité.
À propos de l'auteur de cet article
Simon Lec'hvien
Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.
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