Entretien avec Thomas Priou

A l’Atelier Cachalot, il y a Dawidqui nous a accordé une interview il y a quelques semaines – mais aussi Thomas Priou, un jeune auteur. Nous lui avons volé quelques minutes de son temps pour qu’il nous parle de son parcours et de ses dernières publications (Trappeurs de rien avec Olivier Pog, La Gouttière). Plongée dans l’univers chaleureux et pétillant de ce dessinateur sympathique.

Quels ont été vos premiers travaux dans la bande dessinée ?

A une époque, j’ai un peu travaillé pour le Journal de Mickey où j’illustrais des jeux, ensuite pour Spirou (c’est encore d’actualité) et avant j’ai publié Axel aux éditions Paquet, Les Zorgs de Barbarie avec Sti, des gags prépubliés dans Lanfeust Mag et sortis en recueil aux éditions Lapin et bien avant tout cela, j’avais sorti deux albums Chat s’en va et Cha revient avec Arnaud Floc’h chez Carabas.

Avez-vous suivi des études dans le graphisme ?

J’ai fait les Beaux-arts à Orléans en section illustration-communication visuelle pendant 3 ans et je me suis lancé sur le marché du travail de suite après.

« Surtout ce qui était intéressant pour moi, c’était de sentir que j’avais une série que je pouvais enfin m’approprier, quelque chose que me correspondait vraiment »

Quelle place tient Trappeurs de rien dans votre parcours professionnel ?

Il est un peu arrivé de manière inattendue parce que j’avais parlé avec Olivier Pog via internet et nous voulions travailler ensemble. Et il s’est avéré qu’à cette période, je n’avais pas de projet.

A partir de là, nous avons discuté et il m’a demandé ce que j’aimerai raconter, ce que je voulais dessiner. Je lui ai alors parlé de grands espaces, je pensais alors à Don Rosa (dessinateur des aventures de Picsou, de 1987 à 1989). Je lui ai envoyé des croquis comme ça, il a repéré un canard avec une grosse casquette et il m’a dit que ce personnage serait mieux avec une toque. J’ai trouvé alors que c’ était une super idée !

On a rebondi là dessus et au fur et à mesure de la discussion, on s’est calés sur l’univers de trappeurs, l’Amérique du Nord enneigée, ainsi que le côté aventure.

Olivier a été assez rapide pour l’écriture puisqu’il a rédigé les trois premiers tomes d’un seul coup puis ensuite le quatrième très peu de temps après.

Nous avons fait les premiers essais et les premières recherches. Je voulais surtout travailler avec Johann Corgié (le coloriste) parce que ses couleurs je les adore, je voulais un rendu aquarelle que je ne sais pas bien faire et surtout je ne voulais pas de couleurs traditionnelles. On a fait des illustrations et on a montés le dossier tout d’abord pour Dargaud (pour entrer dans la même collection que Ana Ana) et cela a finalement atterrit à La Gouttière.

Surtout ce qui était intéressant pour moi, c’était de sentir que j’avais une série que je pouvais enfin m’approprier, quelque chose que me correspondait vraiment. Je m’éclate vraiment à faire cette série, à animer les personnages et l’animalier ça me changeait un petit peu même si j’avais déjà fait Les musiciens de Brême avant. A partir de ce moment-là, on est partis sur 4 voire 5 tomes.

Trappeurs de rien est une belle fable d’aventure avec de grands espaces et teintée d’humour, qu’est-ce que vous plaît dans cette série ?

Ce qui me plait c’est évidemment de dessiner les grands espaces, de la nature, des arbres, des feuillages et même de parler de chose un peu plus sympa : de l’amitié ou de développer un relationnel entre les personnages. Le récit d’aventure, c’est aussi un prétexte à faire rêver et à éveiller l’imaginaire du lecteur.

La publication a surtout un rythme soutenu (le premier publié en mai et le deuxième en octobre). Est-ce que ce sera encore le cas pour les suivants ?

Oui, nous étions tellement motivés par le projet et surtout qu’on nous l’ait accepté que nous avions plein plein plein d’idées. Olivier a écrit les quatre tomes quasi dans la foulée et nous nous sommes mis d’accord avec l’éditeur pour en sortir de manière régulière. Pour eux d’un point de vue commercial, c’est intéressant d’enchaîner les albums – deux par an – parce que pour les jeunes lecteurs, c’est toujours mieux de ne pas trop attendre.

Pour la suite, le tome 3 sort au mois d’avril et le 4 en octobre 2017. Pour un éventuel tome 5, nous ne savons pas encore, il est en cours d’écriture et si ça se fait, ce sera pour 2018. Nous souhaitons qu’il soit plus dense, avec un même format mais une pagination augmentée (50-60 pages).

La rapidité de la publication tient aussi au fait que vous ne colorisez pas…

Oui, je peux me concentrer plus sur le dessin et naturellement, je suis assez rapide. C’est pour cela aussi que je peux gérer plusieurs choses en même temps, les albums et la presse.

« La synthèse de ma culture BD et lui de sa culture jeunesse, ça fonctionne très bien »

Comment travaillez-vous avec Olivier Pog ?

Trappeurs de rien, ce sont ses premiers albums de bande dessinée. Il a fait pas mal d’albums jeunesse avant. C’est d’ailleurs un univers que je connais mal. A 5 ans, j’avais des Lucky Luke dans les mains pas d’album jeunesse. Tandis que lui, son regard est décalé par rapport à la bande dessiné, un regard neuf. La synthèse de ma culture BD et lui de sa culture jeunesse, ça fonctionne très bien.

Comment travaillez-vous avec Johann Corgié, le coloriste ?

C’est assez simple : je lui montre les illustrations que je suis en train de faire mais je ne lui donne que des indications de temporalité et à partir de là, je le laisse faire. Johann n’aime pas être trop dirigé, sinon ça le bloque. A chaque fois que je lui donne moins d’informations possibles, je ne suis jamais déçu par le résultat. Nous avons de très bons rapports. Nous sommes assez réactifs, nous discutons toujours à trois puisque même le scénariste à son mot à dire.

Pourquoi avoir choisi le format à l’italienne et un nombre de cases limitées ?

On est au maximum à quatre cases parce qu’on s’adresse à un primo-lectorat. Il faut être le plus lisible et le plus clair possible. Ça ne sert pas à grand-chose de densifier trop les pages surtout pour des jeunes lecteurs.

Après même si mes compositions, je les pense comme si des adultes allaient le lire, je pense quand même à la densité.

Avec Olivier, nous pensons sur du long terme, sur la globalité, sur tous les tomes et surtout que tout va s’étaler sur tous les volumes.

Et surtout, j’avais envie de dessiner des grands et longs espaces et le format à l’italienne s’y prête vraiment bien.

Pourquoi est ce que vous appréciez de travailler pour le monde de la Jeunesse ?

Pour être honnête, c’est un peu un hasard et surtout je ne me disais pas qu’il fallait absolument que je travaille pour la Jeunesse. C’est juste que mon dessin naturellement est assez rond et donc se calibre bien pour ce type de récits. Je ne me voyais pas faire de l’adulte avec un trait aussi rond .

Après au fur et à mesure de travail de réflexion, on réfléchit plus au public que l’on vise.

Mais quand je construis mes pages de bande dessinée, je réfléchis comme si je faisais de l’adulte en terme de narration, de composition, d’espace entre les cases, d’ellipses… Je fais donc comme si des adultes allaient le lire et s’y intéresser.

Est-ce important pour vous de vous adressez aux plus jeunes ?

Oui c’est très important. Pour les Trappeurs, les éditions La Gouttière ciblaient le primo-lectorat pour faire découvrir la bande dessinée, pour faire découvrir la narration et pour sortir du livre illustré. Les plus jeunes sont les lecteurs de demain. Peut être que les lecteurs que j’ai aujourd’hui seront mes lecteurs dans dix ans, surtout si je fais quelque chose de plus adulte. Ils liront mes albums en pensant à ceux que j’ai pu faire avant.

Etait-ce compliqué d’adapter Les musiciens de Brême, un conte très connu ?

Pour le coup, c’était pratique parce que je ne connaissais pas le conte et j’ai donc pu avoir un regard neuf. A la base, Bamboo m’avait proposé Pierre et le loup et  – je crois –  que pour des soucis de droits, cela n’a pas pu se faire.

Richard Di Martino et Domas,qui sont les directeurs de la collection, savent que j’aime la musique et il se sont dit que Les musiciens de Brême ce serait parfait pour moi.

C’était amusant à faire, même si j’aurais aimé passé un peu plus de temps pour le faire car je réalisais en parallèle Alexandrine donc c’était un peu compliqué de cumuler les deux.

Pour la narration j’ai été aidé par Domas et Richard. J’avais toujours du soutien, de l’appui et un regard extérieur. En terme de collaboration ça c’est très très bien passé.

Une particularité de ces contes, c’est qu’ils sont découpés en un plage qui possède un titre. Est-ce difficile à concevoir ?

Quand j’ai signé, je pensais que c’était encore pour la petite collection Pouss’de Bamboo mais entre temps ça a changé et j’ai été l’un des premiers à réaliser un album pour la Grande Collection, dans un format plus grand. En ce qui concerne les titres, ce n’est pas moi, ce sont les directeurs de collection qui ont découpés page par page. Moi, j’ai construit le récit d’un seul bloc.

« j’adorais dessiner cette série. Je me suis fait la main sur ces deux tomes »

Quelle place tient la série Alexandrine que vous avez réalisée avec Michel-Yves Schmitt ?

Il y a eu deux tomes, on devait en faire un troisième mais l’éditeur a arrêté parce qu’il n’y avait pas assez de ventes. Pourtant, j’adorais dessiner cette série. Je me suis fait la main sur ces deux tomes. S’il n’y avait pas eu ces albums là, je n’aurais pas ce trait actuel. C’est Martin Zeller – éditeur chez Casterman – qui m’a poussé à faire beaucoup de pleins et de déliés. J’ai eu à ce moment là, une sorte de déblocage, mon trait a muté.

« Chaland, il a une sensibilité dans l’encrage, je me suis d’ailleurs beaucoup inspiré de lui quand j’ai du faire des éditos Spirou. Pour moi, c’était la référence ! »

Pourquoi est-ce important pour vous de glisser de l’humour dans vos albums ?

C’est naturel, j’aime rigoler. Plus jeune, je fus élevé aux Astérix, avec l’humour de Goscinny. J’espère être une synthèse de tout ce que j’ai lu. Les Schtroumpfs, Les Tuniques Bleues, je lisais plein de choses en franco-belge, j’adorais Lucky Luke. Par la suite, j’ai découvert des choses un peu plus adulte, comme les albums de Frederik Peeters, Rabaté ou Pratt.

Je suis aussi un grand amoureux du trait de Chaland, période ligne-claire 60-70. Chaland, il a une sensibilité dans l’encrage, je me suis d’ailleurs beaucoup inspiré de lui quand j’ai du faire des éditos Spirou. Pour moi, c’était la référence ! Il maîtrise parfaitement les pleins et les déliés dans son encrage.

Comment sont composées vos journées de travail ? Quel est le rythme ? Allez-vous tout les jours à l’Atelier Cachalot ?

J’alterne parfois l’atelier et chez moi. Comme je suis très instinctif et très intuitif, je réagis beaucoup aux sensations que je vais avoir. Donc si je sens que je vais être mieux, plus à même de travailler chez moi, je vais rester chez moi et si j’ai envie de voir du monde, je vais à l’atelier.

Je m’impose néanmoins des horaires même chez moi. A 8h, il faut que je commence à travailler. Je fais du 8-16h et s’il y a des choses à ajouter, je peux reprendre de 18 à 22/23h.

Avec Trappeurs de rien et la presse, vous avez beaucoup de travail en ce moment. Quels sont vos autres projets ?

Là, c’est bien j’ai au moins deux ans de boulot devant moi. Je vais aussi reprendre une série chez Nathan : L’école des chasseurs de dragons qui jusqu’à présent était illustrée par Paul Drouin. Ce seront les tomes 5 et 6. Ajouter à cela, les éditos dans Spirou, des pages de jeux et j’anime aussi Lionnell, une planche de bande dessinée muette  dans Olalar, un mensuel pour les tout-petits sur le monde de l’art.

Je travaille aussi pour Bayard sur une nouvelle série BD dans J’aime Lire Max, même si je ne sais pas combien de temps ça va durer. Et enfin, avec Aurélien Ducoudray, nous avons un projet sur l’univers du catch dans le Paris des années 60. Quelque chose de plus adulte, qui sera un one-shot de 80 pages. Ça me change un peu de beaucoup travailler parce que j’ai eu des années difficiles (sourire).

Pourquoi ne pas écrire vos propres scénarios ?

Je l’avais fait sur l’album Axel chez Paquet. Mais je sentais bien que l’écriture c’était quelque chose à part, il fallait pas mal de talent et de connaissance en écriture. C’était un ballon d’essai pas si concluant que ça. D’ailleurs quand je le reprends, je vois tout ce que n’allait pas en terme de narration. Je me suis dit qu’à partir de ce moment là, je devais me consacrer uniquement au dessin, à la couleur éventuellement quand il n’y a pas le choix mais les scénarios non, parce qu’il y a des gens qui savent très bien faire.

Pour J’aime Lire Max, ils m’ont proposé deux pages mais je n’avais pas de scénariste sous la main. J’avais un personnage qui me brûlait les doigts et je me suis dit tant qu’à faire, puisque je ne trouve personne, j’allais les écrire moi-même et puis si ça ne passait pas, tant pis, ça ne serait pas très grave. Et il s’avère que les deux pages que j’ai envoyées ont été acceptées et donc je vais continuer dans ce sens à écrire mes propres scénarios sur cette série.

Article posté le vendredi 16 décembre 2016 par Damien Canteau

BIOGRAPHIE ET BIBLIOGRAPHIE

Thomas Priou est né en 1986

  • Cha s’en va & Cha revient, avec Arnaud Floc’h, Carabas, 2008-2009
  • Les cadeaux d’Axel, Paquet, 2013
  • Les Zorgs de Barbarie, avec Sti, éditions Lapin, 2014
  • Alexandrine, deux volumes, avec Michel-Yves Schmitt, Casterman, 2015
  • Les musiciens de Brême, Bamboo, 2016
  • Trappeurs de rien, tome 1 : Caribou, avec Olivier Pog, La Gouttière, 2016
  • Trappeurs de rien, tome 2 : Le vieux fou, avec Olivier Pog, La Gouttière, 2016
  • We are the 90’s, collectif, Delcourt, 2016

Son blog : Le blog de Thomas Priou

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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