« Je m’implique plus personnellement dans mes histoires ». Entretien avec Neyef

La sortie très attendue de son nouvel album, Les enfants perdus au Label 619, était l’occasion idéale pour échanger avec Neyef. Entretien avec l’auteur de Hoka Hey !

Neyef, après le succès de Hoka Hey, comment as-tu réussi à te projeter sur ce nouvel album ?

Je travaillais déjà sur le scénario des Enfants Perdus pendant que je faisais Hoka Hey. Dès que j’ai fini Hoka Hey, j’ai attaqué direct les Enfants Perdus. Donc, quand Hoka Hey est sorti, j’étais déjà dans les Enfants Perdus, dans la prochaine bande dessinée. Donc, après, j’avais un peu la tête dans le guidon, dans mes planches et puis… je n’ai pas eu de temps de pause.

Est-ce que Hoka Hey a changé quelque chose dans ta façon de travailler ou dans ta façon d’entrevoir ce nouveau projet ?

Non, aucun, ça n’a pas changé grand-chose. Ce qui a changé, c’est plutôt d’avoir un enfant.

J’ai eu une petite fille en 2020, au moment où j’attaquais Hoka Hey, justement. Et c’est tout ça qui m’a fait un peu changer ma façon de voir la bande dessinée et de la faire.

Maintenant, je m’implique un peu plus personnellement dans mes histoires. Je suis un peu moins pudique, on va dire. Avant, je me contentais surtout de dessiner. Mais du coup, je ne me sentais pas forcément plus impliqué.

Donc, ça a peut-être aussi un lien avec le fait que l’enfance soit au cœur de ces deux albums ?

Oui, mais l’enfance, ça revenait souvent avant. Dans South Central Stories par exemple, il y avait aussi un enfant. Ça revient. Les histoires que j’imagine, sur lesquelles je réfléchis, il y a toujours un enfant.

Parlons de l’origine des enfants perdus. Est-ce que tu as en tête le moment où tu as eu l’idée de t’emparer de cette histoire ?

Oui, c’était en 2015, dans mes souvenirs. Et à l’époque, je regardais des reportages sur la jeunesse des skaters professionnels. C’était sur Vice à l’époque. Je ne sais pas si ça existe encore, mais les reportages s’appelaient Epicly Later’d. Et en fait, il y avait toujours un peu le même schéma qui se répétait.

On voyait des ados qui étaient un peu livrés à eux-mêmes. Les parents n’étaient pas forcément là. Ils passaient leur temps ensemble à skater, à picoler, à faire la tête.

Du coup, moi, j’ai tout de suite pensé aux enfants perdus. Parce qu’en plus, leur façon de se déplacer en skate, ça me faisait penser aussi au vol, dans Peter Pan. C’est comme ça que j’ai eu l’idée, au début, de reprendre l’histoire de Peter Pan et puis de la transposer ailleurs.

Tu connaissais un peu l’univers de l’auteur de Peter Pan ?

Rapidement, par le film de Walt Disney, mais je n’avais pas lu l’œuvre en général. Et c’est une fois que j’ai commencé vraiment à travailler sérieusement dessus que je l’ai achetée et que j’ai lu l’œuvre.

 

Comment tu as construit donc ce récit, « Les enfants perdus » ?

Ce que je fais, c’est que je note les idées. Parfois ce sont des dialogues, parfois ce sont des phrases, des « punchlines ». Des idées de thèmes à développer, je note un peu tout, même si c’est mauvais.

Et une fois que j’ai ça, je me relis, et puis je commence à essayer de voir s’il n’y a pas une histoire qui peut s’en dégager. Comment est-ce que je peux agencer les scènes et les utiliser ? Généralement, après j’essaie d’avoir une scène qui développe les personnages.

Il y a trois types de scènes. Une qui développe les personnages, la psychologie. Une qui fait avancer l’intrigue.

Et puis d’autres scènes qui vont faire plutôt développer les thèmes de l’histoire.

Et comment as-tu guidé ton choix de personnages ?

Dès le début, je savais que je ne prendrais pas Peter. Peter prend trop de place. On ne se serait focalisé que sur lui. Ce qui m’intéressait, c’était « Les enfants perdus » et la multitude d’histoires qui leur appartient à chacun. C’est ce que je voulais traiter. Au fur et à mesure du scénario, je me suis rendu compte quels personnages pouvaient utiliser l’univers.

Petit à petit, j’ai rajouté Lily la Tigresse, Lis Tigré dans l’œuvre originale, mais dans le Disney, c’est Lily. J’ai récupéré Crochet aussi. C’est l’antagoniste principal. Au départ, Crochet n’était pas là parce que je n’en avais pas besoin. C’est venu petit à petit, en fonction de ce que j’écrivais.

Est-ce que Limbo est un monde postapocalyptique ?

Ce n’est pas exactement ça. Il n’y a plus de territoire. Un peu comme la Louisiane post Katrina. Là, dans l’histoire, c’est une tornade qui a ravagé cette petite ville de Limbo et ensuite qui a été un peu abandonnée par les pouvoirs communs.

L’idée, c’est de garder l’onirisme de l’œuvre originale, mais sans le merveilleux, sans Clochette, sans effets. Pour ça, j’ai essayé de construire une espèce d’univers, de monde, je ne sais pas comment dire, absurde.

Par exemple, le camp des Indiens, c’est une grande tour HLM en béton au-dessus d’une colline entourée de forêts, un peu comme un château fort. Les enfants vivent dans une épave de bateau au milieu de la forêt. Donc c’est construire, d’amuser avec ça, avec l’agencement des éléments.

Est-ce que, derrière la vie difficile de ces enfants, tu voulais passer des messages ?

Oui, je pense. De toute façon, je me rends compte que c’est que ce qui déclenche le plus souvent l’envie d’écrire une histoire, c’est un sentiment d’injustice. Donc à partir de là, quand on parle d’injustice, il y a souvent un message qui arrive derrière.

Je réalise que j’avais aussi envie de parler des enfants que produisent nos sociétés d’adultes aussi. Comment est-ce qu’on les laisse de côté, comment on les abandonne ? Comment est-ce qu’un enfant qui a besoin de parler n’est pas écouté ?

Dans quelle mesure est-ce qu’il y a de toi dans ces enfants-là ?

Je pense que c’est plus le schéma de l’enfant qui est confronté à la violence.

Ce que j’aime bien dans l’œuvre de Barrie, c’est qu’il a une phrase pour expliquer pourquoi Peter Pan ne grandit jamais. Il explique que tous les enfants se souviennent de la première injustice, tous sauf Peter. C’est ça qui m’intéressait au début.

Par exemple, les spécialistes, généralement, ils expliquent que la différence entre un enfant et un adulte, c’est qu’un enfant apprend le monde tel qu’il est, il ne va pas le remettre en question. C’est au moment où il est confronté à une injustice qu’il va le remettre en question, qu’il va se dire que le monde pourrait être autrement. C’est là où il bascule.

Je pense que c’est ça. Quand j’étais petit, j’ai été confronté à de la violence. J’ai visité des camps de concentration quand j’avais 10 ans. Je me suis rendu compte que le monde n’était pas ce qu’il devrait être.

Est-ce que, comme dans Hoka Hey, il y a aussi la volonté de dépasser son destin ?

Oui, il y la question du déterminisme social. Le développement de Kasper, c’est vraiment lui qui veut essayer de briser ça et de s’en sortir pour son petit frère.

Le point commun avec Hoka Hey, c’est surtout le combat perdu d’avance. Là, on a vraiment des gamins qui ont grandi trop vite, qui sont adultes et qui essayent malgré tout de retrouver cette innocence sans se rendre compte que c’est un combat perdu d’avance.

 

Est-ce qu’il y a de la lumière pour ces enfants au bout du tunnel ?

Il y a une lumière. Il y en a un qui s’est pris la vérité en pleine face et il y en a deux pour qui c’est différent. Il faut saisir la main tendue pour qu’il y ait de la lumière.

Est-ce que tu peux nous expliquer, quand tu es à la table à dessin, comment tu travailles, quels sont tes outils et quelle est ta façon de travailler ?

Je travaille en numérique. En fait, c’est un gain de temps. À l’époque, je faisais ça parce que c’était un gain de temps. Comme la bande dessinée, c’est un métier assez précaire, si on gagne du temps, on peut finir plus facilement ses planches, plus rapidement, donc gagner un peu mieux sa vie, tout simplement. Et maintenant, c’est aussi un confort de travail.

Donc moi, je travaille toujours en numérique.

Quelle est l’importance de la lumière dans ton dessin ?

En fait, on me pose souvent des questions sur la lumière, sur ce qui perce à travers la lumière. En fait, ce n’est vraiment pas quelque chose qui est extrêmement réfléchi.

Comme j’ai un encrage qui n’est pas très développé, je n’utilise pas de marques noires, ce n’est pas du tout mon école. Donc j’essaie d’apporter le vocabulaire graphique à travers la couleur, surtout, à travers la lumière. C’est comme ça que je réfléchis ma lumière.

Généralement, je fixe un point, une source de lumière, et après j’essaie d’imaginer comment elle peut se répartir. Je fais mes crayonnés, après je les encre, et après je fais la composition.

Parlons des pauses, des cases ou des pages silencieuses, quelle place prennent-elles dans ton travail ?

C’est très important aussi. C’est une espèce d’élan, tu vois, je me dis « allez, j’y vais, j’écris ». Et en écrivant, je vois mon film qui se fait dans ma tête.

Donc avec les silences, c’est littéralement ça, c’est vraiment un petit film qui se fait dans ma tête.

Il y a une règle qui s’appelle « just show, don’t tell », c’est-à-dire qu’il vaut mieux montrer que dire. Donc j’essaie, autant que faire se peut, de faire passer tout ce que j’ai à faire passer par le dessin et la mise en scène plus que par les bulles. Parce qu’il n’y a rien de pire que ça pour alourdir une narration.

Et puis j’aime bien faire travailler le lecteur aussi. Je lui donne des éléments, des outils, et après je le laisse faire la moitié du chemin.

« Les enfants perdus » c’est presque un roman noir. Est-ce que tu es lecteur de romans, de bande dessinée ?

Principalement du roman. Là-dessus, je ne suis pas fermé, je suis assez éclectique.

En gros, je suis venu à la littérature grâce à ma mère qui a toujours essayé de me faire lire. Quand j’étais ado, elle me filait des trucs de mon âge, des trucs comme ça. Et à 15 ans, à l’internat, il y a mon colocataire de chambre qui lui avait un grand frère qui lui avait fait lire « American Psycho » de Bret Easton Ellis.

En le lisant, je me suis dit que cela peut être aussi ça la littérature. C’était vraiment un choc. C’est ainsi que je me suis intéressé à la littérature, pour pouvoir ressentir ce genre d’émotion.

Après, mon livre préféré, c’est « Le Maître et Marguerite » de Boulgakov.  Il y a « Le Parfum » de Suskind et « Les Enfants Terribles » de Cocteau.

Récemment, j’ai lu « Méridien de Sang » de Cormac McCarthy. C’est encore pire que « La Route ». Dans « La Route », il y a au moins la relation entre le père et le fils. Là, il n’y a rien du tout.

Et là, je lis aussi « Les Bienveillantes » de Jonathan Litell. Il y a quand même un axe assez sombre de l’humanité dans tout ça.

Une adaptation, ça te tenterait ?

Oui, je suis sur une adaptation pour ma prochaine bande dessinée. C’est l’adaptation du roman « Alabama 1963″ de Christian Niemec et Ludovic Manchette.

C’est un polar qui se passe dans les années 60 dans le sud des États-Unis à Birmingham dans l’Alabama pendant la lutte pour les droits civiques. L’histoire d’un détective alcoolique qui fait équipe avec sa femme de ménage noire pour enquêter sur des meurtres de petites filles noires.

Ils sont beaucoup dans le dialogue. En lisant leur roman, j’ai vraiment l’impression de lire un scénario de film au final. C’est très cinématographique en écriture. En fait, je n’avais pas d’histoire après « Les Enfants Perdus ». Des fois, ça vient. Des fois, ça ne vient pas. Ça me prend du temps à construire mes histoires. Encore plus quand ça vient de moi. L’histoire m’a plu, donc j’ai accepté.

C’était un bon exercice. Je n’avais jamais essayé de faire ça. Je l’ai adapté. C’est un gros travail de synthèse au final. Mais je pense qu’il n’est pas encore fini. J’ai fait le scénario. Là, j’ai commencé les planches. D’habitude, je fais 10 crayonnés, 10 ancrages, 10 couleurs. C’est toujours comme ça. Là, je vais faire mes 40 crayonnés. Une fois que j’aurai terminé mes 150 planches et que j’aurai tout, je vais pouvoir voir, mieux apprécier, mieux gérer le rythme. C’est pour ça que je pense que je n’ai pas encore fini le travail d’adaptation.

 

Est-ce que tu as d’autres histoires qui te tournent dans la tête ? En solo toujours ?

Oui. J’ai une vague direction. J’ai des notes. Mais pas forcément en solo.

Il peut y avoir une histoire incroyable que j’ai envie de dessiner. Je ne suis pas fermé à ça. Quand je travaille avec un scénariste, c’est avec Run ou Armand Brard.

Il faut voir aussi avec qui…

Justement, ton public a-t-il changé ?

Non, je pense que le public original, on va dire, il est toujours là.

Et après, avec Hoka Hey, il y a le public fan de western qui est apparu. Mais pas seulement les fans de western, j’ai un lectorat qui s’est aussi plus élargi et même plus féminisé. Ce qui m’a surpris pour un western d’ailleurs.

Je pense que le public original, qui me suivait depuis le début, est toujours là.

Est-ce qu’on considère les enfants perdus comme un one-shot ? Ou est-ce que, pourquoi pas, il pourrait y avoir autre chose dans cet univers-là ?

Non je ne sais pas. Il ne faut pas que je fasse une suite juste pour dire… Il faut qu’il y ait un propos derrière. Si je trouve un propos, quelque chose à dire, pourquoi pas, mais il ne faut pas le faire gratuitement.

D’ailleurs, ton éditeur présente Les enfants perdus comme une adaptation de Peter Pan ? Est-ce que c’est comme ça aussi que tu as envie de le présenter ?

Non, ce serait plus une relecture. En gros, je prends juste les personnages et après, je raconte tout autre chose. Tout en restant dans le thème de l’enfance, mais c’est quand même très différent de l’œuvre originale.

 

Merci beaucoup, Neyef, pour cet entretien. Et merci à la Cité de la Bande dessinée pour l’accueil.

Entretien réalisé le 24 octobre 2026 à la Cité de la Bande dessinée à Angoulême.
Article posté le mercredi 28 octobre 2026 par Jean-François Mariet

  • Les enfants perdus
  • Auteur : Neyef
  • Editeur : Label 619
  • Prix : 24,90 €
  • Pages: 200
  • Parution : 7 octobre 2026
  • ISBN : 9782810206087

Résumé de l’album :

Casper, Milo, Rufus et les jumeaux Paddy et Dany, livrés à eux-mêmes dans un monde de ruines, trainent, skatent et occupent leurs journées comme bon leur semble. Bientôt rejoint par Wendy, le petit groupe survit en marge de tous et surtout des adultes qui, sur ce bout de terre déshéritée, représentent une menace permanente. Bien décidé à sortir son petit frère Milo de cette vie qui n’en est pas une, Casper va opter pour une voie sans retour qui mettra en péril le frêle équilibre du groupe.

Après Hoka Hey !, Neyef revient avec un nouveau chef-d’œuvre onirique et plein d’humanité en livrant une vision très personnelle du mythe de Peter Pan.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-François Mariet

De mes premières lectures avec Tif et Tondu à aujourd'hui, j'ai toujours lu de la bande dessinée. Très attiré par le noir et le polar, je lisde tout et je tente d'élargir mes horizons de lecteur avec de plus en plus de comics.

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