Nylso : entretien avec l’auteur de Gros ours et Petit lapin

Comixtrip a pris quelques minutes du temps de Nylso, le talentueux auteur de Gros ours et Petit lapin chez Misma. Nous lui avons posé des questions sur cet album et sur son parcours d’artiste. Plongée dans l’univers minimaliste d’un dessinateur qui a beaucoup réfléchi sur la notion d’art, sur sa profession et sur sa pratique.

Nylso, quelle sensation cela vous procure de voir que vos dessins font l’objet d’un exposition ?

J’avoue que je n’y ai pas pensé. Ma première réaction c’est de me dire qu’en fait il y a une nécessité que cela soit présenté. D’une certaine manière cela équivaut à une publication.

Quand je dessine, j’essaie d’oublier au maximum que je vais en faire un livre. J’essaie de faire durer l’écriture le plus longtemps possible. Le dessin, je le fais sans but, juste par la recherche d’une certaine forme de cohérence dans ma vie d’artiste.

Comme disent les américains, je fais partie de «comics writter», les «écrivants» autour de la bande dessinée, qui ont la nécessité de dessiner tous les jours, comme une espèce de rituel.

Pendant longtemps, je travaillais sur le même format et tous mes dessins pouvaient être réutilisés comme une matière. J’ai entendu il y a très longtemps une émission sur France Culture – Nuits magnétiques – un écrivain qui était critique d’art et qui racontait comment il écrivait. Il parlait de «faire son eau» : il y a un rituel d’écriture, de flux permanents, on avance comme ça, on fait des choses et puis elles se décantent, tombent au fond de l’eau. Quand c’est clair on s’y remet, on retravaille, une boue se reforme… Un moment donné, on attend que tout soit aplanit. Il n’y pas d’excitation, de surexcitation ou de fatigue qui pourraient venir d’éventuelles publications. Il y a une forme de gratuité.

« Comme lorsque j’ai sorti Gros ours et Petit lapin, c’était au bout de six ans d’écriture et de recherche avant d’en faire un livre. Il y avait une étape de franchie et je pouvais avancer »

Comme pour le projet Cabanes ?

Quand j’ai dessiné pour sa galerie, Michel Lagarde m’a demandé des formats plus grands pour des raisons de vente, des raisons commerciales; pour que les gens soient fixés et ensuite achètent des petits.

J’ai donc changé mon format. J’ai continué à faire mon A5 dans un format plus grand, il y a donc une continuité du A5. Je n’ai pas agrandi la taille des cabanes et des arbres pour autant. J’ai continué à faire la même chose, mais j’avais plus d’allonge pour mes bras, je pouvais aller plus loin.

En ce qui concerne l’exposition, dans le même état d’esprit que de ne pas être dans une anxiété de production, ça donne une date précise, j’ai une date de production, ça me permet de me régénérer et de repartir sur autre chose. Il y avait un cadre.

Comme lorsque j’ai sorti Gros ours et Petit lapin, c’était au bout de six ans d’écriture et de recherche avant d’en faire un livre. Il y avait une étape de franchie et je pouvais avancer.

Est-ce que vous auriez pu vous dire cela il y a une trentaine d’années, de voir vos dessins accrochés ?

Non jamais. Avant j’ai travaillé quatre ans dans un laboratoire de chimie. A cette époque, je n’avais pas de talent pour le dessin. J’ai toujours pensé que je serais dessinateur. Je m’étais fixé comme objectif de devenir dessinateur un jour. Dans ma tête, j’ai fait un petit livre Porsmeur, je m’étais dit que quand je saurais dessiner, je ferais un livre sur ce thème. Ça voulait donc dire qu’un jour je me mettrais à dessiner mais il n’y avait pas d’urgence à cela.

Je ne sais pas pourquoi mais je savais que j’avais la qualité et le potentiel, je sentais que j’avais assez de force et de caractère pour arriver à produire une œuvre artistique sans avoir la nécessité de m’y coller tous les jours. Puis un jour, je m’y suis mis mais je m’y suis mis à fond !

« [Mon frère] Je savais comment dessiner puisque je le regardais et que lui savait »

Cela veut dire que vous avez appris seul ?

Oui enfin pas exactement tout seul puisque j’ai un frère aîné qui a toujours été surdoué en dessin depuis tout petit. Je me mettais au bout de son bureau – on était dans la même chambre – je le regardais dessiner très attentivement. Je savais comment dessiner puisque je le regardais et que lui savait.

On avait une forme de gémellité – on a qu’un an d’écart – ça me suffisait en fait. Je voyais à travers sa pratique, ses yeux et sa façon de faire, je voyais tout ce dont j’avais besoin. Ça me permettait de me dire que c’était possible. Je me disais, il va entrer dans une forme d’écriture, toujours avec le même papier, le même crayon et toujours le même objectif. En le regardant je savais que 25 ans plus tard, ça donnerait quelque chose.

Ça ne valait pas la peine que je me rende malade. Je savais qu’avec cette discipline je ne devais pas m’angoisser pour l’avenir.

« C’est comme si dans le dessin j’avais réussi à contourner mes défauts »

Est-ce encore le cas actuellement ?

Je suis quelqu’un de fragile à ce niveau là. Ma priorité est de ne pas tomber dans quelque chose qui pourrait me rendre malade. Je pense que quelqu’un de fort ne tourne pas toujours autour de cette idée d’anxiété et de perte de moyens. J’ai du mal à me concentrer mais je fais de l’hyper-concentration. A cause du stress, j’ai déjà loupé des examens mais dans la discipline du dessin, j’arrive à un contrôle complet. C’est paradoxal. C’est comme si dans le dessin j’avais réussi à contourner mes défauts.

Cela veut donc dire que vous n’êtes jamais sûr de ce que vous faites, de ce que vous produisez ?

Disons que je n’ai aucun enjeu, je ne prévois jamais ce que je vais produire et je n’ai pas d’ambition par rapport à cela.

Pour Gros ours et Petit lapin cela a été relu des milliards de fois jusqu’à ce que cela soit exactement comme je pense par rapport à la matière que j’avais produit pendant 6 ans et que je pouvais obtenir de plus cohérent.

Comment s’est faite cette transition entre votre ancien métier et celui de dessinateur ?

Je ne me suis jamais vraiment investi dans le métier de chimiste. Je le faisais correctement. Mon objectif c’était d’arriver à un bon salaire et une bonne entente avec mes collègues, que cela se passe bien, et lorsque cela se passerait bien, je quitterais mon boulot.

Est-ce à ce moment-là que vous avez commencé à dessiner ?

Pas tout de suite, parce que je ne savais pas quoi faire. Je savais que je voulais être artiste mais dans quel domaine pas encore. Je n’avais pas de compétences définies. J’ai essayé la vidéo, la photo, la peinture et l’écriture. Comme mon frère avait fait de la bande dessinée, que j’étais vide, creux, sans rien, j’ai pris sa passion.

Vous étiez vierge d’influences en bande dessinée ?

Pas complètement, j’en lisais un peu. J’avais aussi des références en film, en journalisme ou en musique.

Lorsque vous réalisez vos planches vous avez un fond sonore ?

Un mélange de tout ça : de cinéma, de photos, du livre sur la lumière de Henri Alekan et de peinture. Je dessine avec un certain tempo, une toute petite musique intérieure que j’essaie de mettre en cohérence avec mes goûts.

Ce que je prétends connaître en terme de productions artistiques diverses, ce sont toujours à peu près les mêmes livres, j’écoute les mêmes disques puis j’ajoute, j’enrichis. Je relis les mêmes livres pour être sûr que j’ai pu avancer, que je comprends plus et que je suis en progression.

« Je leur ai alors proposé Gros ours et Petit lapin. J’ai tout redessiné pour eux avec l’idée de ce qu’était leur regard »

Les frères Misma m’ont aussi raconté que lors d’un séjour chez eux, vous les aviez encouragé à monter leur structure. Entrer dans leur catalogue douze ans après sa création avec Gros ours et Petit lapin, était-ce logique ?

Non, non, non, parce que je ne voulais pas les embêter avec mes productions. J’avais une théorie : j’avais eu la chance d’être éditeur avec Le Simo (dans une sociologie particulière, dans un champ particulier et dans une époque particulière, avec mes goûts qui correspondaient aux gens de ma génération, même un peu plus jeune puisque j’ai commencé à 30 ans – je suis en décalage : ma génération de dessinateurs elle a 10/15 ans de moins que moins – eux arrivant bien après), je voulais leur foutre la paix.

Ils m’ont proposé d’être dans leur journal Dopututto au début, j’ai accepté puis je me suis retiré pour qu’ils fassent leur propre cuisine et leurs propres goûts. Je suis en quelque sorte leur «tonton» mais je ne veux rien leur imposer, ni ma raideur mentale, ni mes principes. Leurs goûts ne peuvent pas se faire en cohérence avec les miens, en principe. Lorsqu’ils ont fait Dopututto Max, ils m’ont dit qu’ils avaient besoin de plus de matière et qu’ils avaient besoin de moi. Je me suis réinvesti. J’ai proposé plusieurs histoires différentes qui ne leur plaisaient pas plus que ça et quand j’ai fait Kimi le vieux chien et ils ont dit : «c’est exactement ça que l’on veut !»

Je leur ai alors proposé Gros ours et Petit lapin. J’ai tout redessiné pour eux avec l’idée de ce qu’était leur regard. Au début, j’avais fait cet album pour Judith et Marinette – le journal de Sébastien Lumineaux et Tofépi – puis j’ai tout recomposé quand ce fut pour Misma.

Qu’est-ce que représente Gros ours et Petit lapin dans votre parcours d’artiste ?

C’est mon premier livre tout seul. Pas complètement seul à 100 % puisque quelques parties ont été écrites par Marie Saur.

J’avais pensé à une idée avant d’être dessinateur, je pensais que Bilal avait fait l’histoire de sa vie avec La foire aux immortels mais il ne s’était pas complètement affranchi de Christin parce qu’il avait encore sa petite voix sur son épaule – fais ci fais ça – puis après il s’est cru trop beau et à continué sans lui et il l’a oublié. Je n’ai pas voulu faire la même erreur. J’ai appris à écrire en contact avec Marie. Je lui ai fait lire le manuscrit et je voulais qu’elle le valide en quelque sorte. Si je m’affranchis trop vite de «mon maître», je vais droit à la catastrophe. La maîtrise d’un texte, cela reste très mystérieux et très difficile.

« [Kimi le vieux chien] Je ne sais pas si cela fonctionne sur le public mais j’ai rarement eu autant de plaisir à finir un livre que dans ses conditions »

Est-ce important pour vous d’avoir toujours ce regard extérieur ?

Pour Kimi le vieux chien, il y a un humour très particulier. Dans ma période « en creux », j’ai capté l’humour de mon frère aîné. J’ai pris son humour comme base à mon propre humour. J’ai eu une maturité intellectuelle assez précoce et je l’ai incité à lire parce que c’était mon camarade. J’échangeais beaucoup avec lui sur le rock et la musique. Il me poussait à écouter des trucs plus complexes et moi je le poussais en littérature. Il écrit depuis 25 ans sans publier. Je sais donc qu’il a une grande expérience de l’écriture, une expertise et surtout une expertise dans le domaine de l’humour. Il a réécrit l’ensemble du manuscrit de Kimi et j’ai validé la totalité.

Quand j’ai relu après, j’étais hyper content. Je ne sais pas si cela fonctionne sur le public mais j’ai rarement eu autant de plaisir à finir un livre que dans ses conditions. Je me suis dit : « pourquoi je n’y avais pas pensé avant ? »

Réaliser Gros ours et Petit lapin ne fut pas si simple puisqu’il vous a fallu six années. Pourquoi ?

La cohérence de l’album s’est faite petit à petit. Dominique Hérody – professeur à l’Ecole des Beaux Arts d’Angoulême – m’a parlé de Pour un oui, pour un non, la pièce de Nathalie Sarraute quand j’étais en résidence dans la ville : deux personnages qui entrent en conflit. Ça entrait tellement en résonance avec l’album que j’ai regardé la pièce filmée par Doillon, j’ai tout repensé et tout réécrit.

Quelle est la nature de leur relation ?

Il y a deux choses qui se mêlent. J’ai travaillé sur l’échange entre cerveau droit et cerveau gauche que l’on trouve dans Les tropismes de Sarraute. Le principe consiste à écrire avec le cerveau droit et en même temps d’écrire la partie du cerveau gauche du commentaire au moment où tu écris. Ça peut donc être intéressant de faire jouer les deux parties par deux personnages.

Je vivais en même temps un conflit avec un de mes amis – je ne suis plus en conflit avec lui – donc écrire comme cela me semblait naturel.

Pourquoi avoir voulu les faire réfléchir sur leur condition de vie, leur posture ou la nature qui les entoure ?

C’est vraiment cela le rapport cerveau droit, cerveau gauche. Cela donne un espèce d’autoportrait, à travers mes propres tropismes. Le conflit avec mon ami m’a aidé pour le démarrage et cela m’a aussi servi de catharsis. Nous nous sommes réconciliés parce que j’avais fait ce livre.

« Le matin quand je me lève, je fais cela : des traits, ça fait partie de l’hygiène et j’en ai besoin. C’est aussi une discipline mentale »

Vous m’aviez confié à Angoulême que vous multipliez les hachures pour camoufler votre manque d’académisme dans votre dessin. Est-ce que créer, faire de l’Art, c’est trouver des stratégies pour détourner l’attention ?

C’est très intéressant parce que je me suis rendu compte qu’en discutant avec les auteurs notamment ici à Niort qu’en fait je néglige la maîtrise que j’ai du trait aujourd’hui. Tout en ayant cet art du camouflage, cela m’a permis depuis 25 ans de faire une œuvre et de progresser en gardant un lien, une cohérence du début à la fin. Dans Cabanes, il y a des dessins qui datent d’il y a 25 ans mais aussi des dessins récents et la différence n’est pas considérable.

En parallèle de cela, je travaille le trait. Pour mon prochain livre, j’ai travaillé sans filet et directement dans le trait. J’ai fait des personnages plus complexes qu’à l’habitude avec des nez, des yeux, des chapeaux, des vestes et des plis. J’arrive donc à maîtriser mais sans me forcer. C’est comme si j’avais attendu d’avoir cette maîtrise pour le faire, de manière à ne pas avoir de rupture dans ma pratique donc j’avance dans mon carnet, sans filet sans crayonnés. Je ne savais pas non plus que j’avais cette maîtrise du trait avant d’avoir commencé. Le fait est qu’aujourd’hui j’aurais moins besoin de camoufler qu’avant.

Le matin quand je me lève, je fais cela : des traits, ça fait partie de l’hygiène et j’en ai besoin. C’est aussi une discipline mentale.

Est-ce toujours vrai que vous dessinez tôt le matin et dans votre lit ?

J’aime bien dessiner dans mon lit ou sur mon lit mais peut-être moins en ce moment. Là où j’ai changé c’est que je dessine directement dans un carnet et donc je pense que je suis revenu à mes débuts : j’ai ce carnet tout le temps avec moi et je dessine, je dessine. J’interromps parfois le carnet pour faire des grands formats.

« Ils me donnent encore plus confiance en moi car ils sont extrêmement généreux et ont cette forme d’intelligence rare »

A chaque fois qu’il y a un projet, est-ce que cela part d’une rencontre ?

Comme je disais tout à l’heure : je ne pense pas que j’aurais pu faire un livre seul sans Misma. Ils me donnent encore plus confiance en moi car ils sont extrêmement généreux et ont cette forme d’intelligence rare.

Dernière question, Nylso : en septembre paraîtra Kimi le vieux chien chez Misma. Quelle en sera la teneur ?

C’est un monologue intérieur. Là encore, je livre des choses extrêmement personnelles mais en même temps ce n’est pas moi, c’est Kimi. Je m’inspire de ce qui a déjà été fait des milliards de fois en littérature mais peu en bande dessinée : j’appelle cela «la bande dessinée de gîte rural». C’est à dire que tu arrives fatigué dans un gîte rural et tu ne peux rien faire d’autre que de lire une bande dessinée, une bande dessinée que tu as déjà lue des centaines de fois. Il y a toujours Blueberry, XIII ou les Bidochons et tu es bien content d’avoir ça !

Je pense que la BD a cette vocation : être là pour d’instaurer cette forme de lecture facile mais ce n’est pas pour autant que le lecteur mérite un dessin et un texte tout pourris.

Dans cette approche, j’ai soigné la typographie; elle n’est pas générée par un ordinateur. C’est une typo pour que ce soit facile à lire.

Entretien réalisé le samedi 16 juin 2018
Article posté le vendredi 06 juillet 2018 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir