Wagner en BD : une première en 1982

L’anneau du Nibelung, chef d’œuvre lyrique de Wagner, fête ses 150 ans. Comixtrip, lui, fête l’audace de sa première mise en BD. Signée Numa Sadoul-France Renoncé, elle date de 1982. A redécouvrir !

UNE ADAPTATION EN BD D’UN OPÉRA : UNE PREMIÈRE

Petit bond dans le temps. Nous voici en mai 1980, dans les loges de  l’opéra du Nord à Lille. Un brillantissime touche-à-tout niçois y met en scène une œuvre lyrique de l’un des plus grands maîtres du genre, le compositeur allemand Richard Wagner. Numa Sadoul (à la fois poète, écrivain, journaliste, comédien, chercheur et déjà célèbre dans le petit monde de la BD pour son Hergé et moi – 1975 – , interview du père de Tintin, devenu un best-seller) travaille depuis quelques temps déjà sur ce monument international qu’est Wagner.

Pour ce Lohengrin, il a la chance de pouvoir compter au nombre des spectateurs, Wolgang Wagner, himself,  le petit-fils du maestro (et arrière petit-fils de Franz Listz !) mais aussi une jeune femme avec laquelle il prépare un projet plus qu’ambitieux : la mise en bande dessinée de la célèbre – le mot est faible – tétralogie du sus-nommé Wagner.

SADOUL CHOISIT FRANCE RENONCE POUR LA PARTIE GRAPHIQUE

Le pari n’a jamais été osé depuis la création de l’œuvre en 1876 dans l’écrin somptueux que constitue Bayreuth et sa Colline verte, la « colline inspirée » au cœur de la Bavière. Pour l’épauler dans sa tache, Sadoul compte sur le talent de France Renoncé, une Parisienne, sortie de l’école nationale des Arts appliqués (où elle a eu Georges Pichard comme professeur) et de la fac de Vincennes (où cette fois, elle suit les cours de Mézières et de Claude Moliterni). Elle aussi est fascinée par le projet Wagner sur lequel elle planche depuis 1976.

En ce printemps 1980, France Renoncé rencontre donc, pour cette première nordiste de Lohengrin, le petit-fils du compositeur, devenu directeur de la Festspiele de Bayreuth depuis 1966. C’est dans ce lieu magique et mythique, voire mystique que chaque été, se donnent quatre opéras de Wagner connus sous le nom général de « Ring«  ou « l’Anneau du Nibelung« . La folie, la passion qui entourent ce lieu et cette œuvre sont assez indescriptibles. Et pour le commun des mortels, assez incompréhensibles. Il y a 58.000 places de disponibles et près de 500.000 demandes chaque année. Il faut, paraît-il, attendre son billet pendant parfois une décennie ! Ce qui ne décourage pas un public de connaisseurs au nombre desquels, dans les années trente, on a compté  – entre autres – les dignitaires du parti nazi. Mais bon, c’est de l’histoire ancienne.

UN PROJET INSPIRÉ DE LA MISE EN SCÈNE DE L’OPÉRA PAR PATRICE CHEREAU

1876-2016 : les puristes fêtent depuis la fin juillet de cette année les 150 étés de la représentation du Ring. Mais c’est bien la version du centenaire, en 1976 donc, mise en scène par le Français Patrice Chéreau (avec Pierre Boulez à la baguette) qui a révolutionné la tragédie wagnérienne. Le scandale est devenu triomphe (85 minutes d’applaudissements) et c’est cette vision étonnante, décoiffante, très politique, qui a motivé, notamment, le travail de Numa Sadoul et France Renoncé. Cent ans, cent cinquante ans : les dates anniversaire sont propices aux hommages.

LE PROJET DE SADOUL SOUTENU PAR LE PETIT-FILS DE WAGNER

En ce mois d’août 2016,  Comixtrip a donc choisi de rendre un hommage particulier à  la première BD en langue française consacrée à la Tétralogie (peut-être, qui sait, en existe-t-il une en allemand, en suédois ou en finnois ?). Au mariage pourtant pas évident entre Neuvième art et art lyrique. D’autres auteurs tricolores vont s’y risquer (avec une grande réussite, d’ailleurs – voir encadré -) mais ce sera vingt-cinq ans ou presque après le couple Sadoul-Renoncé. Hommage, par conséquent, pour cette (re)découverte !

Cette première version BD du Ring paraît donc en quatre volumes chez Dargaud avec un lettrage de François Bruel (ne pas l’oublier). En 1982, L’Or du Rhin (considéré par certains spécialistes comme « le prologue d’un festival scénique » poursuivi par trois « journées », ce qui les conduit à dénommer l’ensemble une trilogie et non une tétralogie… mais bon, on ne va se battre !) ; puis La Walkyrie ; Siegfried et enfin Le crépuscule des Dieux en 1984.

Pour mémoire, les quatre opéras ont été écrits par le génial compositeur en 1854,1856 et 1869. La première représentation à Bayreuth ayant donc eu lieu en juillet 1876 en présence de Louis II de Bavière, du Kaiser Guillaume II, de Listz, Saint-Saëns, Tchaïkovski, entre autres.

Dépositaire de l’héritage et gardien farouche (voire conservateur) d’un temple objet de tant de controverses, Wolfgang Wagner accepte de faire la préface des albums en précisant que L’anneau du Nibelung « peut être interprété de différentes manières« . Et que la bande dessinée peut en « stimuler l’approfondissement« .  Il n’a pas du être déçu par le travail des deux auteurs français.

« J’AI TENTÉ L’AVENTURE D’UNE PRÉSENTATION EN FRANÇAIS MODERNE »

Numa Sadoul, dans une explication préalable, va  justifier sa « transposition de la monumentale Tétralogie » : « j’ai tenté l’aventure, écrit-il, d’une présentation (du texte original intégral) en français moderne, compréhensible au lecteur d’aujourd’hui  » en « personnalisant les dialogues » (tout en étant absolument fidèle au sens et au style « complexe, généreux, excessif, ampoulé » de Wagner). Fidélité donc et poésie pour le « scénariste » qui va situer les quatre tomes dans quatre époques différentes : l’antiquité, la Renaissance, le XIXe siècle et la science-fiction.

UN GRAPHISME DÉROUTANT ET COMPLEXE

Poésie, aussi, dans le graphisme de France Renoncé. « J’ai essayé, va expliquer la dessinatrice, dans le tome 2, de rapporter l’émotion que je ressentais au contact de cette œuvre ! » Graphisme étonnant, déroutant, apparemment enfantin, mais cependant complexe, coloré (chaque partie a un fond de page d’une teinte différente, fleuri d’enluminures), terriblement sexué, complétement en dehors des normes classiques du neuvième art, difficile d’accès mais fascinant dès qu’on veut bien s’y pencher un peu. Un graphisme « explosant d’une page à l’autre » : une « véritable performance » soulignera d’ailleurs Henri Filippini dans son Dictionnaire de la bande dessinée (Bordas). Qui concluera : « une œuvre forte, originale, unique, sans aucun équivalent dans la BD tant elle joue avec et contre les règles habituelles… » Fermez le ban !

L’ANNEAU DU NIBELUNG : LÉGENDE DIVINE TRAGIQUE

On ne va pas se lancer ici dans une description de l’œuvre promothéenne de Richard Wagner, inspirée des grands mythes germaniques et scandinaves (et notamment les Eddas islandais). Pas évident de simplifier une fresque épique : au sommet de cet univers, se trouvent les Dieux, sur le Walhall, qui se battent entre eux pour le pouvoir ; puis les Géants, balourds, qui seront remplacés par les hommes sur la Terre (sont-ils une vision des dinosaures !) ; les Nibelungen, les nains qui vont forger l’anneau magique ; et les Filles du Rhin (l’eau, symbole d’universalité) qui veillent sur l’or, symbole, lui, de la pureté originelle et de la domination du monde. Plus toute une série de personnages comme les huit Walkyries ou les trois Nornes (les Parques).

Dans cette cosmologie, viendront se greffer, sur Terre, les amours parfaitement simples (!) entre Siegmund et Sieglinde (frère et sœur) et entre le beau Siegfried (issu de ce couple de… jumeaux, il est aussi le neveu de ses parents) et Brünnhilde (la Walkyrie qui se trouve être à la fois l’épouse et… la tante de son aimé ! Et, cerise sur ce gâteau familial, la petite-fille de sa mère !).

Mais comme il s’agit d’une tragédie, qui baigne dans le sang et la violence, dans la trahison et la vengeance, où la lutte pour récupérer l’anneau d’or fait planer sur tout ce petit monde une malédiction implacable, Siegfried finira par être tué et ce sera l’apocalypse selon saint Wagner,  » la destruction de l’ordre établi, la fin des Dieux, de la perversion originelle et un nouveau départ pour une humanité enfin affranchie des tares passées ! » Ouf !

UNE BANDE DESSINÉE MULTI-RECOMPENSEE

La fin de l’histoire pour le coffret de Dargaud passe par une série de prix (des villes de Paris et de Nice) attribués au premier tome dès sa parution ; par l’exposition, en juillet 1983 – pour le centenaire de la mort de Wagner – , d’une quarantaine de planches tirées des pages de France Renoncé dans le sein des seins, à Bayreuth ; par une autre expo, cette fois, à l’opéra de Paris. Et il ne faut pas l’oublier, par le grand prix du graphisme 1985 (un véritable oscar !) attribué à François Bruel, le lettreur, pour son étonnant travail à la plume sergent-major et l’utilisation d’un Garamond sophistiqué comme base de son écriture.

Depuis, Numa Sadoul a surtout mis en scène Mozart et Monteverdi (voire Hergé, puisqu’il a créé un « Bianca Castafiore » à l’opéra de Bordeaux) mais plus jamais Wagner. France Renoncé, elle, a sorti en 1986, un album hindouisto-érotique, La Rivière noire (chez Dominique Leroy) et puis, elle a disparu, semble-t-il, des écrans radars de la BD. Raison de plus pour lui rendre cet hommage estival.

NB. Peut-être en raison de sa difficulté à toucher le grand public, la cote du BDM des quatre albums est mince : 15 euros chaque tome. Ils sont pourtant à redécouvrir…
Article posté le vendredi 12 août 2016 par Erwann Tancé

À propos de l'auteur de cet article

Erwann Tancé

Erwann Tancé

C’est à Angoulême qu’Erwann Tancé a bu un peu trop de potion magique. Co-créateur de l’Association des critiques de Bandes dessinées (ACBD), il a écrit notamment Le Grand Vingtième (avec Gilles Ratier et Christian Tua, édité par la Charente Libre) et Toonder, l’enchanteur au quotidien (avec Alain Beyrand, éditions La Nouvelle République – épuisé).Il raconte sur Case Départ l'histoire de la bande dessinée dans les pages du quotidien régional La Nouvelle République du Centre-Ouest: http://www.nrblog.fr/casedepart/category/les-belles-histoires-donc-erwann/

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