Yoann Kavege – Fantasy (Bubble) : Entre Mike Mignola et Riyoko Ikeda

Fantasy fait partie des oeuvres qui ont interpellé au cours du premier semestre 2025. À tel point que l’ACBD, l’association des journalistes de bande dessinée, l’a placé dans sa sélection des indispensables à lire cet été. Convaincus nous aussi par cet album, nous avons profité des Rendez-vous de la Bande Dessinée d’Amiens pour découvrir qui est Yoann Kavege, l’auteur assez fou pour tenter et réussir un concept dingue pour son deuxième livre.

Yaneck Chareyre : Comment est née cette envie d’un double récit, qui fait tout le concept de Fantasy ?

Fantasy bubble éditions couvertures

Yoann Kavege : Tout bêtement, je suis parti d’un point de départ graphique. Je me suis dit qu’il fallait que je dessine ce que j’avais envie de dessiner.

Parce qu’après Moon deer qui avait un scénario volontairement simple et épuré, je m’étais d’abord pris la tête pour faire des scénarios plus compliqués qui au final ne me correspondaient pas. J’avais un besoin de paraître plus intellectuel que je ne l’étais sans doute.

Du coup, je suis revenu à mes premières amours et aux mangas. J’en avais beaucoup lu étant jeune et j’avais arrêté de lire un temps. Je m’y suis remis, que ce soit du shônen ou du shojo. Et dans le même temps je pense qu’il y avait un peu de fantaisie dans l’air entre le retour de la mode de Donjons et Dragons, le succès d’Elden Ring, la fin de Game of Thrones qui laissait tout le monde orphelin… Ce n’étaient pas forcément des œuvres que j’avais suivies à ce moment-là, mais qui m’inspiraient de loin.

Et du coup, j’ai commencé à dessiner dans deux directions différentes. À la fois de la dark fantasy un peu plus aventure et à la fois de la fantasy, plus teintée de mes lectures shojo et shojo à l’ancienne, notamment La Rose de Versailles.

Et en fait, plus j’avançais dans ces deux directions, plus je trouvais qu’elles pouvaient se lier de manière intéressante. Les thématiques que je commençais à projeter sur ces deux directions, ces deux histoires et ces deux personnages qui commençaient à naître, devenaient cohérentes entre elles. Mais quand j’essayais d’amalgamer ces deux tons, je perdais la spécificité de l’une et l’autre que j’aimais bien.

Et du coup, tout bêtement, je me suis dit qu’il existait des structures en deux livres distincts, en tout cas en deux histoires distinctes. Et je me suis dit que ça serait très bien pour raconter la rencontre de ces deux personnages.  Avec cette structure qui me permettrait d’y aller crescendo et de garder deux tons différents avant de tout doucement les amalgamer jusqu’à ce que ça se rejoigne.

Cette construction particulière, cela a-t-il été une source d’inquiétude, ou au contraire une forme de délivrance ?

Non, ça a été un vrai déclic. Parce que toutes les idées qui étaient un peu nébuleuses alors, se sont agrégées à ce concept-là. J’avais déjà cette idée de rencontre entre ces deux personnages. J’avais aussi l’envie de parler de deux peuples qui avaient du mal à communiquer, qui étaient séparés par la barrière de la langue. Ce côté double sens de lecture marchait bien avec ça.

J’avais envie de parler de rapport à l’amour, mais aussi à la destinée, au déterminisme et ce côté rencontre quasiment forcé, inéluctable par la forme du livre, me plaisait beaucoup.

Et très tôt j’ai eu les couvertures en tête, j’ai eu la double page finale et comment les deux récits allaient se rencontrer. Le vrai défi, ça a été comment articuler ces deux histoires. Comment couper le gras et structurer toutes ces pensées.

J’ai d’abord écrit le scénario côté Yourcenar, parce que c’est un récit sur le plan plus long qui me servait à écrire l’histoire avec un grand H de cet univers. Ensuite j’ai écrit l’histoire d’Alma qui se passait dans le monde que j’avais déjà créé.

Fantasy bubble éditions extrait 3

 Après, il y a eu beaucoup d’allers-retours entre les deux histoires de mon côté et surtout un super boulot de suivi éditorial de mes trois éditeurs chez Bubble, Sullivan Rouaud, Nicolas Dévé et Thomas Mourier.  Quand je leur ai présenté le projet, je les avais prévenus qu’il y avait quelque chose qui me plaisait mais que j’allais avoir besoin d’aide.

Au moment où vous écrivez l’histoire de Yourcenar, avez-vous déjà votre World Building où c’est vraiment cette histoire-là qui permet de tout construire ?

C’est vraiment ça. Je ne suis pas du tout quelqu’un qui va commencer par créer du lore, créer une bible. Mes univers- ça tue un peu la magie de dire ça-, mais j’aime bien dire que c’est comme des décors de de cinéma à l’ancienne. Derrière il n’y a pas grand-chose, mais ils servent juste à l’histoire et à être vus. Et du coup, il y a quelques petites bases qui étaient posées, notamment dans les premiers dessins que j’avais faits. Mais parfois c’étaient purement des designs que je voulais réutiliser et que j’allais réimplémenter au fil du récit.

Par exemple, j’avais dessiné un gros design, un peu moebiusien, un peu massif, qui me plaisait. Je n’en avais pas l’utilité au début. Mais il y avait cet enjeu de la langue entre les deux peuples et là je me suis dit que puisque la communication allait être un sujet, peut-être faudrait-il quelque chose qui permette la communication. Du coup, ce design que j’aimais bien, je l’ai implémenté là-dedans et il m’a permis de designer un peu toute cette société qui aurait construit cette machine. Je fais vraiment ça au fur et à mesure. Et je fais aussi beaucoup de mes designs à l’étape du storyboard. Parce que ça me permet de les garder hyper simples et en même temps hyper efficaces. Si le truc est reconnaissable et parlant au story-board, il le sera avec un peu plus de détails dans la BD.

Vous ne creusez donc pas ces éléments de contextes, avant ?

J’essaie d’avoir une cohérence globale, c’est-à-dire que je sais ce qui se passe. Je pourrais élaborer sur mon lore quand même au fur et à mesure. J’essaie de pas avoir des choses purement visuelles. Mais par contre ce n’est pas quelque chose que je vais beaucoup décliner graphiquement, ou que je vais poser à l’écrit non plus. Il y a une question de méthode, il y a une question de temps aussi, tout bêtement. J’ai pris l’habitude, en travaillant avec Bubble, qui est une petite maison d’édition, de faire des projets plutôt ambitieux en termes de taille, en termes d’implication, couleurs, scénario…

Moon Deer - Yoann Kavege - Edition BubbleDonc ce sont souvent des projets où il faut que je gagne du temps. C’est donc la partie recherche graphique qui passe un peu à la trappe.
Pour Moon deer, mon premier livre, c’était un peu différent parce que c’était un projet qui remontait à l’école et donc j’avais en fait déjà une bible graphique, constituée par mes gribouillages.
Pour Fantasy, ça a été un peu plus condensé. Il y a eu quelques trucs quand même qui n’ont pas forcément servi d’ailleurs dans le bouquin. Mais oui, c’est vraiment au board, quand je me retrouve face à un décor, quand j’ai besoin de me demander à quoi ça va ressembler que l’histoire, la vibe, le rythme dans lequel j’arrive, me permettent de designer.

 Vous nous avez dit que la double-page centrale était arrivée très tôt dans la conception de l’œuvre. Mais quand vous finalisez l’histoire de Yourcenar, quand vous vous lancez dans celle d’Alma, est-ce que cette double page reste intacte ?

En grande partie. Au départ, je pensais que ça se passerait plutôt dans une chambre, pour avoir un côté encore plus intime avec le contact entre ces deux personnages. Mais le contexte de cette fin a fait que c’était compliqué d’amener ce qui est amené, dans une chambre. C’était plus cohérent dans la salle du trône. Salle du Trône qui a été designée par d’autres anecdotes, ce qui m’a permis de réimplémenter cette fin dans cette salle du trône.

Même si le projet a été assez mouvant, ça a été un vrai point d’ancrage en fait. Et même quelque chose que j’ai dû concrétiser assez vite, même au storyboard, avec une forme de maquette.

Parce que même pour mon éditeur, c’était un peu bizarre de conceptualiser cette double page qui n’était pas vraiment la fin. Au sens où la fin se passe plutôt sur les pages de droite et de gauche de chaque côté avant. Mais qui est plutôt quelque chose qui qui sert de générique pour moi, qui conclut la lecture, qui la coupe aussi pour pas qu’on soit tenté de tourner la page et de continuer l’histoire.

Cette rencontre, de par l’échelle des deux personnages, je n’avais pas mis de manière de la cadrer. En fait, pour avoir une espèce d’image finale un peu propre. L’idée ça a été de travailler sur comment on arrive à ça, comment on place aussi des motifs plutôt dans l’histoire qui prendront tout leur sens quand on arrivera sur cette page.

Comment avez-vous géré la mise en story-board de ces deux histoires ?

C’était souvent un tronçon, puis l’autre, mais pas toujours dans le même ordre. J’ai écrit Yourcenar, puis Alma. Ensuite j’ai boardé Alma, puis Yourcenar. J’ai fait la même chose au dessin, Alma puis Yourcenar, et ensuite j’ai fait la couleur de Yourcenar pour finir avec Alma.

Moon Deer - Yoann Kavege - Edition Bubble - p2À chaque fois, je commençais par ce qui me paraissait le plus difficile, le plus exigeant, pour pouvoir gratter un peu de temps sur la deuxième partie. C’est la couleur d’Alma qui a été la vraie variable d’ajustement pour finir le livre à peu près à temps. C’était « entre guillemets », ma zone de confort au sens où j’avais une méthode de travail plus proche de Moon deer parce que j’avais un personnage qui a une tenue quasiment fixe. Cette armure rouge très identifiée m’a permis de beaucoup construire des ambiances autour. Là où pour Yourcenar, il y a des changements de costumes et d’époques quasiment toutes les trois pages. Il fallait beaucoup se poser la question de comment traduire cela à la couleur. Donc les couleurs D’Alma, sur les dernières semaines, c’était là où j’ai vraiment charbonné dessus quitte à finir 70 pages de couleurs en une semaine à la fin. Ça montre bien le rush de fin.

Alors oui, je travaille un peu vite, un peu trop vite sur ces projets-là. Ça laisse quelques regrets, des trucs qu’on aurait envie de fignoler. Mais ça a d’autres qualités et ça crée une efficacité, une énergie qui est chouette aussi. Ça fait que le projet ne traîne pas. Et ça me fait aussi prendre conscience de certains trucs, stylistiquement, ça me fait travailler des styles plus épurés.

Et moi qui vient d’un langage de la BD, qui est plutôt là-dedans, de retirer du détail plutôt qu’en ajouter, ces contraintes-là me permettent de travailler cette direction.

Quand vous réalisez votre storyboard, est ce que ça a impacté le récit, l’a fait évoluer ?

Oui, bien sûr, dans certains détails, certaines péripéties, certains petits tronçons d’histoire. En fait, mon premier script était assez long. On a beaucoup coupé avec Bubble, pour me préserver moi pour des raisons de rythme. Et aussi, pour faire un livre plus court. Parce qu’une plus grosse pagination, ça voulait dire un livre trop cher aussi, et on s’est rendu compte que ce n’était pas nécessaire.

Donc on a commencé par couper ce script et au storyboard, je l’ai un peu réétendu. Je suis passé d’un script de 320 à un script de 250 qui est devenu un board de 270 et qui est même devenu une pagination de 276.

Parce qu’en fait, comme j’ai dit, c’est toujours vivant. Même au moment du dessin, je vais rajouter des petits trucs. Le rythme, c’est ce qui est essentiel pour moi dans la bande dessinée et au board, notamment côté Alma, alors qu’on voulait faire ressentir la dureté de ce voyage et il passait un peu vite. Il passe encore un poil vite à mon goût. Mais c’était important de rajouter des petites pages, des petites péripéties sans en faire trop.

Et la spécificité de ce livre, c’est que vu que les deux histoires font le même nombre de pages, ajouter ou enlever d’un côté faisait que je devais rajouter ou enlever de l’autre. Donc tout était pensé par deux.

Au board, ce qui a été rajouté surtout, c’est une scène un peu clé de l’album, c’est ce gros dialogue entre les deux héroïnes. Un dialogue où elles ne se voient pas. Au script, c’était quelque chose que j’avais pensé de manière nébuleuse en me disant que la relation se créerait assez vite. Et en fait, je me suis rendu compte que c’est un dialogue avec deux personnages qui partent de tellement loin, qui sont tellement éloignés, qu’il fallait vraiment prendre le temps que le dialogue fonctionne. J’avais un peu peur d’une grosse scène de 20 pages de chaque côté qui se répondrait. J’avais peur de la redondance et c’est notamment au storyboard que je me suis dit que pour que cette scène soit vraiment intéressante, je devais aussi travailler le découpage pour qu’il soit signifiant, qu’ils soient en miroir, qu’il y ait des jeux de symétrie, d’asymétrie, d’échelle.

Donc ça joue beaucoup. Pour moi, c’est la vraie étape, notamment dans mes dialogues. Je ne les fais pas au scénario, je l’ai fait au story-board. C’est l’étape clé, celle qui structure un peu le livre et le reste. Après, c’est du fignolage.

Est-ce qu’un des deux personnages a pris le dessus chez vous ou est-ce que vous les avez aimés autant l’un que l’autre ?

Alors je les aime l’un autant l’autre, mais pas pour les mêmes raisons. Yourcenar parce que c’est un personnage bienveillant, parce que c’est un design qui m’a beaucoup plu et parce que c’est un personnage vraiment tragique. J’ai pris plaisir à la dessiner un temps, et j’ai vraiment eu de la tristesse à la laisser à la fin de l’histoire.

Fantasy bubble éditions extrait 2Et Alma, c’était plutôt mon enfant turbulent, parce que j’ai eu beaucoup de mal à l’écrire. C’est un personnage qui doute beaucoup plus. Et là où je pensais savoir exactement ce qu’elle avait en tête à tel moment de l’histoire, parce que c’est moi qui l’ai écrite, je me suis rendu compte qu’en fait, il y a plein de moments où je n’arrivais pas à me dire à quel moment est-ce qu’elle basculait. Quand est ce qu’elle fait son choix sur ce qu’elle va faire à la fin ?

 Et donc je me suis vraiment beaucoup pris la tête avec elle. Je me suis vraiment arraché les cheveux à un moment parce que si elle était trop fidèle à son point de départ, il y avait eu une décision au milieu d’album qui ne fonctionnait pas. Et si cette transformation était trop avancée, si je poussais trop ce côté romance par exemple, elle avait un geste final qui n’était pas cohérent.

Alors plutôt que de travailler précisément le personnage, j’ai beaucoup plus travaillé le doute. J’ai accepté que c’était un personnage qui doutait et qu’il y avait des moments où elle même était un peu perdue, où elle-même ne savait pas trop ce qu’elle voulait. Même dans mon travail d’expression du visage, j’ai essayé de bosser un peu ça.  

Et puis au story-board, j’ai essayé de réduire ces moments de décisions à des moments un peu urgents, pour qu’elle-même n’ait pas forcément le temps de réfléchir. Qu’elle n’agisse pas forcément de manière rationnelle, mais dans ce qui lui paraissait logique sur le coup.

Donc vraiment beaucoup ces deux personnages et surtout en sortant de la BD, c’est dur de l’aimer parce qu’on pense à tous les défauts, mais voir que les gens ont été touchés par ces deux parcours, pour le coup, ça m’émeut vachement.

Quand on a un album avec deux histoires et un double sens de lecture, comment décide-t-on de la position de chaque histoire ?

Alors pour le coup, il y a eu un premier côté un peu instinctif. Et dans un deuxième temps, un petit côté un peu flemmard. L’armure d’Alma est asymétrique et je voulais qu’elle soit gauchère. J’avais dessiné une page un peu importante où on l’habillait avec son armure et elle était déjà dans un sens. Je ne voulais donc pas la tourner en termes de sens de lecture.

Je me suis dit : « Bon, partons sur cette base-là ». Et après on y a un peu réfléchi, évidemment. Je pense que pour mon éditeur en tout cas, c’était le sens de lecture préférentiel au sens où avant que la sortie Bubble s’attendait à ce que le côté Alma ait une vraie préférence des lecteurs et lectrices comme point d’entrée, parce que le côté justement plus aventure, plus blockbuster.

Fantasy bubble éditions extrait 1

Et aussi, pourquoi je suis restée après quelques pages test, sur cet ordre de lecture là, c’est parce que j’étais conscient que tout le monde ne lit pas de mangas, notamment des lecteurs et lectrices de Franco-Belge.

Et la partie Yourcenar étant une partie plus posée, plus dialoguée, plus guidée par les bulles et avec un découpage du coup peut être un peu moins dynamique, qui fait un peu moins se balader l’œil dans la page, je me disais que ce serait plus simple pour des gens qui n’ont pas l’habitude de sens de lecture, là, de lire Yourcenar dans ce sens-là. C’était aussi le récit qui était le plus fortement inspiré par un esprit justement shôjo comme La rose de Versailles, ça me paraissait cohérent de l’avoir de l’autre côté.

Et au final, je n’ai pas transigé, même si la question s’est posée. Je sais que même avec des collègues auteurs avec qui je parlais du bouquin, certains me disaient que ce serait plutôt l’histoire de Yourcenar qu’il faudrait mettre de l’autre côté pour que plus de gens la lisent en premier. Parce que c’est l’histoire peut être la plus intéressante à lire en premier. Et de l’autre côté, j’ai eu l’exact inverse.

Mais finalement, on s’est rendu compte grâce aux gens qui nous contactent sur Instagram ou en dédicace, qu’il n’y a pas d’ordre préféré. Ce qui est très bien parce que moi je ne voulais pas qu’il y ait un ordre préféré. Moi je ne pense pas qu’il y ait un meilleur sens de lecture. Je pense que les deux points d’entrée ont leur intérêt. Mais j’espère vraiment que les gens qui auront au moins le concept en tête avant de rentrer, se sentiront libres de commencer d’un côté ou de l’autre.

C’est même pour cela que j’ai insisté pour qu’on ait un code barre qui puisse se retirer, côté Yourcenar, pour que ce ne soit vraiment pas une quatrième de couverture, mais deux couvertures mises à égalité.

Graphiquement qu’avez-vous mis en place pour que les lecteurs puissent comprendre que l’on est dans le même monde, même si l’on n’en a pas conscience ?

Oui, il y a eu cette question d’à quel point on sépare les deux parties graphiquement. Et en général la question de à quel point on dose cet équilibre entre le gimmick qu’il faut assumer, il faut en jouer, sinon il n’y a pas d’intérêt à l’utiliser, sans pousser trop loin. La mauvaise idée, ça aurait été de faire vraiment un truc en couleur d’un côté, en noir et blanc de l’autre. Là, on n’a pas fait ça parce qu’on voulait cette notion d’un même univers, d’une même temporalité.

Et je me suis dit que ça se ferait plutôt dans le détail. Les géants, par exemple, sont légèrement plus réalistes, légèrement plus épais que les humains. Ils ont des narines, des lèvres que les humains n’ont pas forcément. Il y a un traitement du sens du détail aussi. C’est un peu moins détaillé, côté humain un peu plus bloc avec des masses de noir pour grossir le trait, une influence Mignola plus forte d’un côté que de l’autre.

Je me disais qu’inconsciemment, en plus de ces notions de découpage avec des bandes beaucoup plus verticales, côté géant, il y aurait un tout petit peu ce rapport d’échelle qui se créerait, qu’il ne fallait pas pousser trop non plus. Parce que pour les géants, ce rapport d’échelle est normal, c’est leur quotidien d’être grand, je ne pouvais pas donner cette façon de gigantisme à chaque fois.

Ensuite ça a vraiment été par le traitement de la couleur que j’ai différencié les deux histoires. Au moment du storyboard et même au moment du dessin, j’avais un peu perdu ce côté dark fantasy qui était une inspiration initiale et du côté Alma, même si je voulais garder quelque chose de coloré, je suis allé sur des tons plus chauds mais parfois aussi plus apocalyptiques. Avoir des ciels beaucoup plus rouges, avoir quelques passages vraiment sombres.

Et de l’autre côté, Yourcenar je l’avais beaucoup plus pensé en noir et blanc, avec notamment beaucoup de masses de blanc, assez peu de décors, mais un découpage qui respire. La mise en couleur de ça a été assez difficile parce qu’un espace blanc et un espace coloré ne donnent pas la même impression au lecteur.

Fantasy bubble éditions extrait 4

La couleur, ça donne une indication de matière, d’ambiance, et pour du coup remettre ce côté un peu shôjo, un peu féérique sans avoir de couleur, c’est pour ça que j’ai poussé à fond des couleurs très pétantes, des roses, des violets. J’ai voulu aller dans une romance quasiment caricaturale, ramener de la paillette, de la brillance.

Et en fait, ça m’a fait deux points de départ colorés qui ont vraiment séparé les deux univers. Mais par contre, plus on avance dans l’histoire, plus ces deux ambiances vont se recouper, se faire des petits échos pour finir sur deux scènes dans des tons communs. Pour que, malgré les points de départ différents, on comprenne qu’on est dans le même univers, la même temporalité et avoir une forme de cohérence.

Nous venons de parler de Mike Mignola, nous avons évoqué Riyoko Ikeda. Quel lecteur êtes-vous pour avoir des influences aussi riches dans votre posture d’auteur ?

Je pense à quelque chose d’assez générationnel dans un premier temps. Le fait d’être en France, donc d’avoir un accès facile à la bande dessinée franco-belge, mais aussi d’être de la génération du premier gros boom du manga. Je suis de la génération One Piece, Naruto, Bleach, Death Note. Il y avait aussi mon entourage. J’avais des lecteurs de comics autour de moi. Ce qui fait qu’assez tôt j’ai eu des vieux Strange dans les mains.

Et donc à la sortie du lycée, j’ai eu envie de lire de tout, aussi en littérature, même si un peu moins. Mais vraiment, de m’intéresser à tout dans la bande dessinée, qu’elle soit plus ou moins rétro, plus ou moins moderne. Et c’est quelque chose qui se traduit dans mon trait comme dans mes lectures. J’aime bien ces traits un peu métissés, quand la frontière entre le comics, le manga et le franco-belge n’est pas forcément claire.

Mais c’est sûr que du coup ça me fait des influences très diverses et qui sont parfois dures à amalgamer. Je sais qu’au départ de Fantasy, quand je voulais un peu poser des bases, j’avais quatre artistes en tête. J’avais Ikeda, La rose de Versailles et Mignola. J’avais Sergio Toppi et j’avais une artiste plus jeune qui s’appelle Linnea Stertet. Il y avait Moon Deer, mon propre style en fait, que je voulais aussi creuser et perfectionner.

Donc là-dedans, il y a des choses qui se sont perdues, forcément. Je pense que Toppi est beaucoup moins visible dans ma bande dessinée. Le fait d’avoir un trait épais et peu de détails, ça contrebalance avec Toppi. Mais il y a quelque chose dans ses compositions qui me plaisait. Il y a une ou deux pages qui sont issues d’une pensée comme ça. J’arrivais même à faire des ponts entre Toppi et le shôjo. il y a un affranchissement de la case où tu peux faire certains ponts qui sont intéressants.

Donc, je suis juste quelqu’un qui a un vrai amour profond de la BD, du découpage et du coup j’essaie de ne pas me limiter là-dessus. Avec malgré tout un vrai angle mort sur le franco-belge plus classique parce que forcément dans ma tête, c’est quelque chose d’un peu plus daté.

Et moi qui suis un grand fan de découpage, c’est quelque chose qui a l’air, au moins de loin un peu plus contraint dans le découpage. Et j’ai un petit effort à faire pour me remettre un peu là-dedans, pour réviser mes classiques et d’ailleurs je pense que ça sera très utile aussi pour apprendre à faire des histoires un peu plus condensées.

La BD aujourd’hui, via le manga, l’animation, le cinéma, on a tendance à décompresser beaucoup la narration. Pour ma génération, le format roman graphique s’y prête et j’ai envie d’apprendre un peu comment resserrer une narration, retravailler cet art de l’ellipse. Je suis un peu en train de revenir à cette partie de la culture BD qui me manque.

Il y a un équilibre à trouver, je ne sais pas si je dois me sentir enfermé dans le format 48 pages. Une anecdote. J’avais lu Tintin quand j’étais gamin. Mais en janvier, j’ai lu mon premier Tintin vraiment conscient et c’était un format un peu bizarre. C’était du noir et blanc tramé et c’était, je crois, du 96 pages avec six cases par page. Et en fait, j’ai adoré lire Tintin comme ça, parce qu’il y avait un truc où je le lisais presque comme un manga, un poil plus aéré.

Il n’y avait pas ce côté grosse page chargée plein de gros blocs de texte, un trait un peu plus épais peut-être, qui m’a plu. Et en même temps du coup, une espèce de fluidité de lecture et le sentiment qu’il se passe 1000 trucs par page. Je ne sais pas ce que c’est que cette édition, mais c’est du Casterman en fait.

Et puisque nous parlons d’un album qui s’appelle Fantasy, quelles sont vos références dans le genre ? Au-delà de l’air du temps que vous évoquiez au début de l’entretien ?

En fait, j’en avais assez peu. De même que je n’étais pas un gros consommateur de science-fiction quand j’ai fait Moon Deer. C’est un peu la même chose pour Fantasy. J’avais lu quelque quelques œuvres, en BD je pourrais en identifier deux : Bone, qui a plutôt été une influence sur Moon Deer que sur Fantasy et il y avait Berserk qui est quand même un jalon de la dark fantasy.Kentaro Miura - Berserk - Glénat

Mais en fait, je pense que ce qui m’a le plus inspiré et ce qui de base me donne envie de faire des histoires, c’est de se projeter sur des choses que je n’ai pas encore consommées, que je n’ai pas encore lues, mais qui me donnent un peu envie. Je parlais des jeux vidéo qui ont le vent en poupe en ce moment, ce sont des jeux que je n’avais pas du tout faits et que j’ai même assez peu vus. Mais ce que m’en disaient les gens me donnait vraiment envie, des envies de gigantisme, des envies de noirceur et des envies d’aventure aussi.

Pareil pour le Zelda Breath of the Wild. Le souffle de l’aventure me plaît, sans pourtant les avoir joués nécessairement. Mais c’est un manque à ma culture, notamment en littérature. J’en ai assez peu lu. On m’a beaucoup conseillé depuis, donc j’ai ma petite liste à rattraper, notamment Ursula Le Guin qui m’intéresse pas mal.

Mais je pense que c’est ce qui me permet aussi d’avoir un référentiel un peu plus lâché, de faire un univers qui est à moi aussi, qui n’est pas forcément radicalement original, mais en tout cas de ne pas avoir des images de fantasy trop présentes et de ne pas essayer d’aller taper du sous Tolkien.

Pour terminer, l’album est sorti depuis quelques mois. Vous êtes-vous déjà relancé dans un projet et si oui, est-il aussi fou que Fantasy ?

C’est un vrai dilemme que j’ai là. Un dilemme presque un peu stratégique en termes de carrière. Si je peux le penser comme ça. Je ne suis pas du tout un gros monsieur de la BD, je commence à peine, mais j’ai eu deux premiers projets qui ont été bien appréciés et qui demandaient beaucoup d’investissement.

Et c’est vrai que là, la tentation serait peut-être de prendre le temps de réfléchir vraiment à un projet et du coup peut-être de faire quelque chose d’un peu plus récréatif avec quelqu’un au scénario par exemple. Un projet plus court où je travaille beaucoup plus mon dessin parce que Moon Deer et Fantasy ont pas mal de lacunes de dessin dues à mon niveau actuel et aux conditions de production, j’ai dû les faire vite. C’est quelque chose que j’aimerais peut-être travailler un peu plus.

Maintenant, ça dépend avec qui je travaille. Est-ce que c’est le bon moment pour peut-être faire quelque chose qui changerait un peu de ma patte, qui commence à peine à se former ?

Donc voilà, j’y réfléchis, je me repose aussi. Mais je sais que j’aimerais sortir quelque chose avec un écart beaucoup moins grand qu’entre Fantasy et Moon Deer.

Dédicace Yoann Kavege Fantasy pour Yaneck Chareyre

Article posté le lundi 14 juillet 2025 par Yaneck Chareyre

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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