Comment nourrir un régiment

Etienne Gendrin a décidé de recueillir les souvenirs de sa grand-mère Anne-Marie en bande dessinée. Côtoyant depuis toujours ce petit bout de femme dynamique de 93 ans, n’ayant pas la langue dans sa poche et d’une immense générosité, il livre un album touchant et sensible.

En 1940, la France capitule devant les nazis mais pas devant les fourneaux. Mamie, femme au foyer, cordon bleu de choc et mère de 9 enfants, possède un livre qui lui a servi pour apprendre à cuisiner : Manuel du cuisinier militaire en campagne, écrit par J. Laribe. L’auteur de ce guide gastronomique un peu singulier donne des recettes pour 100 hommes (pour une vinaigrette, prévoir entre 1 et 2 litres et demi de vinaigre).

Cuisiner au pif pour cent hommes

Etienne est un peu noyé dans les histoires familiales, quelques-unes sont vraies, d’autres inventées ; difficile de faire le tri tant les membres du clan sont nombreux, ce qui multiplie les récits (18 oncles et tantes, 32 cousins et 23 petits-cousins). Pour démêler le vrai du faux, il s’installe quelques jours chez sa grand-mère pour compiler ses petits riens de la vie qui lui ont fait traverser le siècle autour de bons plats qu’elle a confectionné.

Le début de sa longue vie, entre 1918 et 1938, se déroule entre Toulon, Grenoble ou Paris avec Yvonne, sa mère, René, son père professeur de mathématiques et Colette, Andrée et Jacques, ses frères et sœurs. Pour aider toute cette petite famille, Nenette, une bonne des Cévennes qui ne connaissait pas les progrès techniques de la ville, ni charbon, ni robinet. La vie s’égraine au fil des saisons des châtaignes ou des cueillettes en dehors de la ville.

A aucun moment Anne-Marie n’a appris à cuisiner. Ne regardant jamais les recettes, elle fait tout au pif. Pour y arriver, elle ne fait que des plats simples, une cuisine familiale.

Entre 1939 et 1950, les temps sont durs, il faut manger pour vivre. Fiancée à Pierre, la jeune femme est séparée de son prétendant pendant la guerre. Lui est ingénieur au Génie Rural, elle, ingénieur agronomique à l’INRA de Clermont. Grâce à leurs connaissances, de bons paysans, ils troquent des aliments contre d’autres et réussissent à survivre ainsi pendant cette guerre d’occupation. Pendant 5 ans, ils n’eurent pas d’enfants, la faute à une carence en nourriture. Et même pendant cette période délicate, le couple sera d’une grande générosité, accueillant une petite fille de communistes recherchés chez eux. Rayon de soleil de la maison, à 3 ans et demi, la fillette s’épanouit.

Puis Jean-Yves arrive, le premier bébé du couple, le père de Etienne. Puis 5, puis 6, puis 9 ! Un véritable régiment !

La vie d’une femme à travers la cuisine

Comment nourrir un régiment n’est pas un livre de recettes pur. Autour des plats, c’est plutôt l’occasion pour Etienne Gendrin de raconter la vie de sa grand-mère qu’il adore et donc celle de sa famille. Le lecteur pourra observer par petites pincées de beaux plats, des aliments, mais ce n’est qu’un prétexte. Lui veut rendre hommage à celle qu’il aime par dessus tout, cette Anne-Marie, si généreuse et savoureuse. Au gré du récit, on tombe sous le charme de cette femme à la vie ordinaire mais tellement originale. On rêverait de pouvoir parler comme l’auteur à cette mamie, grande et belle chef de tribu, s’asseoir à table avec elle et prendre un café, tant elle est touchante, dynamique, rigolote grâce à sa langue bien pendue. Sans détour et sans regrets, elle dit tout avec sa faconde et son vocabulaire si particuliers. Parfois, l’histoire se veut plus pudique, plus distante, notamment lorsqu’elle évoque la période délicate de la guerre. La narration est fluide, grâce à une histoire découpée en petits chapitres chronologiques. Le trait vif de l’auteur d’une trentaine d’années est chaleureux et simple pour bercer le lecteur de ces petits riens et grands souvenirs. De plus, il y a quelques petites trouvailles graphiques comme des photographies détournées et redessinées mais aussi des objets sorte d’allégorie de personnages, ainsi que des dialogues ciselés et pas piqués des hannetons.

Comment nourrir un régiment : un plaisir gustatif des yeux et du cœur. Un album riche, sensible et touchant à déguster sans modération !

Article posté le mardi 18 février 2014 par Damien Canteau

Comment nourrir un régiment fait partie des 10 meilleures BD sur les grands mères et mamies pour Comixtrip, le site spécialisé en bande dessinée
  • Comment nourrir un régiment
  • Auteur: Etienne Gendrin
  • Editeur: Casterman
  • Prix: 16 €.
  • Sortie: 12 février 2014.

Le résumé de l’éditeur:  C’est une dame d’un certain âge, comme on en croise parfois dans l’intimité de nos foyers. Tour à tour bourrue ou enthousiaste, mais toujours attachante, et régnant comme personne, des décennies durant, sur ce point de convergence névralgique des familles nombreuses : la cuisine ! Côtoyant depuis toujours sa grand-mère qu’il adore (93 ans et toujours fidèle devant les fourneaux), Etienne Gendrin a eu envie de brosser le portrait de cette femme si représentative de la société française du XXe siècle, et à travers son évocation, anecdotes minuscules et grande Histoire intimement mêlées, rapporter à la fois le récit d’une vie, d’une famille et d’une époque. Tour à tour drôles, incongrus ou touchants, ces moments du quotidien saisis sur le vif sont agrémentés de diverses recettes de cuisine et autres souvenirs de table – l’ordinaire de cette femme qui ne l’est guère ayant longtemps été de nourrir une famille de dix enfants, d’où le titre. La découverte savoureuse d’un jeune auteur à suivre et d’un dessin plein de vie qui sait, tout en chaleur et en simplicité, faire partager le goût des autres.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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