Entretien avec Aude Soleilhac, dessinatrice de Sixtine

Aude Soleilhac a accordé quelques minutes de son temps à Comixtrip pour parler de son parcours, de sa passion pour la bande dessinée, de ses deux derniers albums – Histoire de poireaux avec Marzena Sowa et Sixtine avec Frédéric Maupomé – et de ses projets. Entretien avec une autrice pleine de vie, d’humour, à l’univers bienveillant et chaleureux.

Aude Soleilhac, quel a été votre parcours dans le graphisme ?

Au départ, j’étais très loin du monde du dessin puisque j’ai fait des études de droit. J’ai arrêté pour entrer dans une école de prépa d’art à Lyon. J’avais un peu l’idée de faire de la bande dessinée mais cela n’était pas encore vraiment bien défini. J’en faisais depuis longtemps mais que pour moi.

J’avais tenté le concours d’entrée des Beaux-Arts à Angoulême mais j’avais échoué à cette période. J’ai terminé mon année à Lyon, j’ai de nouveau essayé  Angoulême et j’ai été reçue. J’ai obtenu mon diplôme après mes trois années d’études.

A la même période, j’ai eu la chance de rencontrer un grand nombre d’auteurs de l’Atelier Sanzot (Mazan, Isabelle Dethan, Jean-Luc Loyer ou Turf). J’ai fini par intégrer ce lieu de création puis ensuite l’Atelier du Marquis. Ma vraie formation a commencé là, puisque les auteurs me donnaient des conseils ou leurs avis. Ce fut aussi le moment où j’ai commencé mes premiers travaux pour des magazines. Etre entouré par ces personnes fut une véritable chance ! Actuellement, je travaille à la Maison des auteurs, une structure publique à Angoulême.

Avez-vous baigné dans l’univers de la bande dessinée lorsque vous étiez enfant ?

Surtout par mon grand frère qui avait des bandes dessinées; autour de moi peu de personnes s’y intéressaient. Il dessinait beaucoup – il a arrêté depuis – et il m’a donné le goût à cela.

Quand avez vous ressenti le déclic pour le 9e art ?

La toute première bande dessinée que j’ai faite, je devais avoir 6/7 ans. Mon frère avait gagné un prix Caisse d’Epargne au niveau local. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que des gens pouvaient aimer ce qu’il avait réalisé et de mon côté, j’ai intégré le fait que j’allais pouvoir raconter des choses aux gens par ce biais là. Adolescente, je lisais aussi beaucoup de séries de bande dessinée.

  • Histoire de poireaux, de vélos, d’amours et autres phénomènes (avec Marzena Sowa, Bamboo)

« C’était un peu un OVNI à faire ; d’ailleurs, nous avions eu du mal à le placer chez un éditeur. Néanmoins, c’était chouette comme aventure parce que cet album était un peu à part et j’aimais ça ! »

Comment êtes-vous entrée en contact avec Marzena Sowa, la scénariste ?

Nous nous étions déjà rencontrées plusieurs années avant de travailler ensemble. Un jour, Marzena me confie qu’elle aimerait travailler avec moi et je lui ai répondu positivement. Nous avons alors fait deux essais qui n’ont pas abouti.

Quelques temps plus tard, elle est revenue vers moi avec Histoire de poireaux. C’était un peu un OVNI à faire ; d’ailleurs, nous avions eu du mal à le placer chez un éditeur. Néanmoins, c’était chouette comme aventure parce que cet album était un peu à part et j’aimais ça !

Qui est Vincent, le héros de cette histoire ?

Vincent est un petit garçon, fils unique – ce qui joue énormément sur sa personnalité – qui vit dans une ferme, où ses parents cultivent des légumes. Il vit donc dans une famille très unie, très aimante. Il est très protégé.

Il possède en lui de belles valeurs fortes comme l’amitié, la fidélité envers les gens qu’il aime, il est serviable mais en même temps très naïf. Il est aussi timide, il est amoureux et il est maladroit.

« Il y a aussi un côté Jacques Tati avec toutes ces petites saynètes qui s’entrecroisent, des personnages qu’on quitte puis qu’on retrouve »

Qu’est-ce qui vous a plu dans cette histoire lorsque vous l’avez découverte ?

C’est son côté vrai. A aucun moment je n’ai senti que les personnages jouaient un rôle, ils étaient vrais, ils existaient comme dans la vie.  Lorsque j’ai lu le scénario, c’était un comme un vrai film qui se déroulait sous mes yeux.

Pour les plus jeunes, c’est une histoire positive et optimiste et pour les plus âgés, on joue sur la corde sensible de la nostalgie et cela fonctionne bien ; comme une madeleine de Proust. Il y a aussi un côté Jacques Tati avec toutes ces petites saynètes qui s’entrecroisent, des personnages qu’on quitte puis qu’on retrouve.

J’ai aussi beaucoup apprécié la thématique de la découverte du sentiment amoureux chez les enfants. On oublie ce que cela pouvait être lorsque l’on est adulte. C’est aller rechercher cela qui est intéressant.

« Avec Histoire de poireaux, je pouvais enfin donner quelque chose de moi »

Que représente cet album dans votre parcours d’autrice ?

Histoire de poireaux a été un pivot parce que jusqu’à ce moment-là, j’avais surtout dessiné des adaptations littéraires : Le tour du monde en 80 jours avec Loïc Dauviller ou La guerre des boutons avec Philippe Thirault. Pour le premier, c’était aussi une première pour moi, c’était ma véritable entrée dans le monde de la bande dessinée.

Avec cet album, je pouvais enfin donner quelque chose de moi. Certes le scénario était de Marzena mais la mise en scène, les interactions entre les personnages et les couleurs, je pouvais tout inventer. Cela m’a permis d’explorer ce que je pouvais mettre d’intime dans une bande dessinée.

Que représente pour vous l’étape de la colorisation ?

La colorisation est une étape difficile pour moi (rires). C’est délicat mais nécessaire. A part Isabelle Merlet – coloriste sur La Guerre des boutons – je n’ai trouvé aucun coloriste qui soit capable de lire mon dessin. Je m’y suis alors mise parce que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Pour Sixtine, j’ai pris beaucoup plus de plaisir sur cette partie que d’habitude.

  • Sixtine (avec Frédéric Maupomé, La Gouttière)

« Plus ça va, plus j’ai l’impression de rendre mon dessin vivant »

Que représente Sixtine dans votre carrière professionnelle ?

Avec Histoire de poireaux, je me découvrais et j’avais dû me débarrasser de certaines choses dans mon dessin. Je n’étais pas encore très libre de ce côté-là  – il y a des choses encore un peu rigides – mais avec Sixtine, je ne sais pas ce qui s’est passé, je me suis encore plus libérée. Plus ça va, plus j’ai l’impression de rendre mon dessin vivant.

Quel rôle a eu Dawid dans votre travail sur Sixtine ?

C’est mon Maître Jedi (rires). De façon consciente ou inconsciente, il m’a montré que de se lâcher ce n’est pas forcément mal dessiner. A la base, je suis très scolaire et ces dernières années, j’ai cherché à l’être moins. En le rencontrant, en regardant comment il travaillait, j’ai découvert que cela était possible, d’être plus libre des contraintes, de s’amuser et de prendre du plaisir. Il m’a montré cette liberté. Il est aussi de bons conseils et m’a donné beaucoup de clefs, sur les couleurs notamment.

Que pouvez-vous nous dire des éditions La Gouttière ?

C’était un nouveau souffle aussi pour moi de travailler avec La Gouttière. J’ai vu des fonctionnements différents de maisons d’édition, là c’est le luxe. Ils aiment ce qu’ils font et cela se ressent dans leurs relations avec leurs auteurs.

« Lorsque j’ai lu l’histoire, je l’ai tout de suite su, c’était évident pour moi : il fallait que je le fasse »

Comment avez-vous rencontré Frédéric Maupomé, le scénariste ?

Je l’ai rencontré pendant Festival d’Angoulême en 2016 lors d’une soirée organisée par La Gouttière. Nous étions assis proche l’un de l’autre et nous avions discuté de sa vie passée, avant qu’il ne soit scénariste, sans spécialement parler de travailler ensemble.

De mon côté, j’étais dans une période où je n’arrivais pas à placer un projet jeunesse que j’avais monté avec une amie. Frédéric m’a appelé à ce moment-là pour me proposer un scénario. Il avait tenté de travailler avec une autre dessinatrice, mais cela n’avait pas abouti. Lorsque j’ai lu l’histoire, je l’ai tout de suite su, c’était évident pour moi : il fallait que je le fasse.

Sixtine est aussi une première pour vous dans le genre fantastique.

Oui et cela faisait longtemps que je cherchais une histoire comme celle-ci avec de l’aventure. Le projet avec mon amie était aussi une histoire fantastique avec des pirates, heureuse coïncidence. Les pirates, ça me poursuit beaucoup ! (rires)

Pouvez-vous nous présenter votre héroïne, Sixtine ?

Sixtine est une adolescente qui a grandi sans son père, avec sa mère et qui a été «élevée» par trois fantômes de pirates, qui sont un peu crétins (rires). Par eux, elle a hérité de ce côté un peu casse-cou. Ce n’est pas quelqu’un qui est dans la norme – j’aime beaucoup cela – elle est androgyne et pour elle, l’apparence cela n’est pas important.

Elle a surtout beaucoup moins peur que la plupart des adolescents de son âge, elle se moque du «qu’en-dira-t-on», cela ne la dessert pas d’être à part. Elle est positive mais possède aussi ce charme de la naïveté. Elle est accompagnée par des amis qui eux ont bien les pieds sur terre.

Sixtine possède un nombre important de thématiques contemporaines : une maman seule, la mort, le deuil, les difficultés financières ou encore les relations entre adolescents. Etait-ce agréable à aborder ?

Oui, on peut aussi ajouter les secrets de famille. Il y a un truc «pourri» et elle veut en sortir. C’est une sorte de quête d’identité.

« Ce qui lui manque c’est de savoir d’où son père vient, pour savoir d’où elle vient »

Il y a aussi un rapport délicat avec ce père absent. Pourquoi ?

J’ai l’impression que Sixtine a plus repris le dessus que sa mère de ce côté-là, qui ne s’en n’est toujours pas remise et ne peut pas passer à autre chose. Sixtine s’est construite sans lui, juste avec un vague souvenir mais elle ne pouvait pas s’apitoyer sur son sort. Et surtout, elle est accompagnée par ces pirates qui ont joué le rôle de son père. Ce qui lui manque c’est de savoir d’où son père vient, pour savoir d’où elle vient.

Y-a-t-il des choses particulières que vous avez pris plaisir à dessiner ?

Le trio de fantômes; trouver une façon pour qu’ils fonctionnent bien ensemble. Ils sont différents physiquement mais ont une interaction qui me plaît bien… En fait, en réfléchissant, j’ai tout apprécié.

  • Techniques graphiques

Quel est votre tempo de travail ? Avez-vous une journée-type ?

Je suis incapable de donner une journée-type, c’est très variable. Il y a des longues périodes où je vais travailler 3h d’affilée mais aussi faire autre chose à côté comme du travail pour la presse. Il y a eu aussi des moments où j’ai lâché Sixtine pour effectuer des travaux de commande.

C’est aussi «pratique» d’avoir une enfant puisque je la dépose à l’école et ensuite je vais au boulot. En période d’activité importante, je travaille toute la journée (matin, après-midi, soir), week-ends et vacances. Par exemple, pour terminer le tome 1 de Sixtine, j’ai travaillé dessus jusqu’à 15h par jour !

Quelles techniques utilisez-vous pour dessiner ?

Je dessine sur papier et je colorise ensuite sur ordinateur. J’utilise des carnets de format A3 dont je coupe les pages parce qu’elles sont agrafées.

J’encre au pinceau à l’encre de Chine. Je suis très laborieuse dans ma phase d’encrage, il y a donc beaucoup de blanco et de rustines sur mes planches. Il est impossible de faire un lavis dessus, donc je scanne, je nettoie, j’imprime sur un papier pour aquarelle sur lequel je fais un lavis et ensuite je passe à la couleur sur informatique avec Photoshop.

Combien de temps vous faut-il pour réaliser un album complet, des recherches jusqu’à la finalisation ?

Je ne sais pas réellement combien de temps il me faut et combien de jours cela représente. Mais jusqu’à présent, je n’ai jamais fait d’album en moins de 14 mois. En revanche pour le tome 2 de Sixtine, j’aurai moins d’un an car il sortira au mois d’août 2018 !

Est-ce que la phase de recherches vous prend beaucoup de temps ?

Pas tant que cela. Par exemple, le capitaine-pirate est un personnage que j’avais créé à l’Atelier Sanzot. J’ai donc cherché comment pourrait être ses acolytes pour que cela fonctionne bien entre eux. Sixtine est apparue assez rapidement. C’est d’ailleurs un peu la continuité de Vincent (Histoire de poireaux). Je me suis projetée en lui à l’époque et puisque Sixtine est sa continuité, je me projette donc aussi en elle. Ses amis aussi, je n’ai pas trop eu à les chercher.

Pour les personnages secondaires, je dessine la planche et ils se posent là, comme ça, naturellement. Je ne fais pas de recherches particulières pour les décors. Je suis surtout plus spontanée, je passe moins de temps sur mes croquis.

Pourquoi est-ce important pour vous de vous adresser aux jeunes lecteurs ?

Je pense que c’est inné, je ne l’ai pas choisi en fait, cela s’est imposé à moi naturellement. Les enfants, ce sont les lecteurs de demain et il faut leur proposer des choses de qualité lorsqu’ils sont jeunes. Il y a aussi une sorte d’éducation à la bande dessinée.

Tous les livres Jeunesse que j’ai réalisé, ils s’adressaient aussi aux adultes. J’essaie de ne pas cantonner cela exclusivement pour les enfants. Je ne sais pas si ça joue, mais moi je me sens rarement adulte (rires).

  • Les projets

En plus de Sixtine dont j’ai déjà commencé le tome 2 – qui me prend beaucoup de temps – je réalise des travaux de commandes pour la presse (Bayard, ImageDoc…). Mon rêve serait de réaliser un album complet mais pas forcément en Jeunesse. Peut être avec des dessins qui pourraient ressembler à de la Jeunesse mais avec un fond qui s’adresserait à des plus grands.

Entretien réalisé le mercredi 23 août 2017
Article posté le dimanche 27 août 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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