Le 9 février 2025, une pétition a été déposée sur le site Change.org. Son titre, « Exigeons le retrait de la bd raciste Boule à zéro + Goal! ». Son autrice, la communicante Britanie Lenga, y dénonce qu’en « 2025 un livre jeunesse raciste est publié sans aucune remise en question. Nous refusons de laisser passer ça ! ». Depuis lors, les réseaux sociaux s’enflamment, dans une résurgence du débat posé par la fin de commercialisation par Dupuis de l’album Spirou et la Gorgone Bleue, pour des accusations similaires.
Boule à zéro tome 7 est-il un album raciste ? Les dessins de la série sont-ils problématiques ? Essayons de décortiquer le sujet dans sa complexité.
Les représentations visuelles des personnes racisées
La Bande Dessinée en tant qu’art, n’échappe pas aux mouvements de fond qui structurent les sociétés. Quand Hergé fait publier Tintin au Congo en 1931, il exprime le message d’une société belge majoritairement colonialiste. L’artiste se confondait avec son temps présent, sans faire preuve de décalage par rapport à la norme ambiante.
Aujourd’hui, parmi les plus de 1500 nouveautés « bandes dessinées franco-belges » publiées chaque année, certaines font preuve de conservatisme, d’autres de libéralisme. Certaines cassent les codes dominant de la société quand d’autres les nourrissent. La Bande Dessinée n’est pas plus vertueuse qu’aucun art ou qu’une autre industrie culturelle.
Mais une société, ça évolue. N’en déplaise aux tenants du « c’était mieux avant », il n’y a aucun âge d’or passé et il est normal que des phénomènes sociétaux minoritaires puissent devenir majoritaires et que des faits considérés comme communautaires auparavant deviennent la norme établie.
La bande dessinée et les clichés racistes
Alors oui, il est normal que la société contemporaine questionne les représentations présentées dans la bande dessinée. Et même qu’elle les conteste.
Spirou et la Gorgone Bleue sort dans la relative indifférence d’un lectorat passionné et professionnel peu conscientisé des enjeux de représentations racistes. Oui, dit autrement, Dany et Yann, sur Spirou, ça a intéressé un public de mâles blancs de plus de 50 ans. Et spoiler, au sein de ce public, il y a plein de gens qui n’entendent le mot « racisme » qu’à la télévision. Et qui donc n’y font pas attention. On les aimerait plus ouverts, mais ils ne sont pas nécessairement racistes pour autant.
Des racistes qui font de la Bande Dessinée, il y en a, comme le soi-disant humoriste BD Marsault. Ce genre de personne ne cache pas ses idées politiques. Là, c’est facile de mettre une étiquette définitive.
Mais pour de nombreux autres artistes et auteurs, il y a les intentions et les habitus culturels. Nous évoluons dans des sociétés qui ne regardent pas les origines géographiques de la même façon que celle d’Hergé. Depuis vingt ans, des catégories sociales souvent laissées sous silence prennent la parole et dérangent la norme sociétale. Elles questionnent ce qui relève d’évidences communes en les pointant comme n’étant pas si communes que cela.
Alors oui, il était légitime de pointer la présence de clichés racistes dans le travail de Yann et Dany. C’est à différencier des intentions des auteurs qui ne sont pas nécessairement racistes quand bien même elles en véhiculent des clichés. Comprendre que ce que notre éducation nous a apporté peut être problématique pour d’autres, cela demande une empathie et un esprit critique sur soi-même qui n’est pas donné à tout le monde.
Et donc non, il n’est pas illégitime de questionner les représentations des noirs dans la bande dessinée Boule à Zéro, de Zidrou et Ernst.
Ne nous trompons pas de sujet

Opération Boule à zéro, hôpital du Valais – Crédit photo Hôpital du Valais
De nombreux auteurs et autrices se lèvent pour défendre leurs collègues et pointer la bienveillance du projet Boule à Zéro (notamment une contre-pétition lancée le 22 février). Il y est décrit combien les auteurs de la série utilisent ce personnage de Zita pour aller à la rencontre des enfants malades en établissements hospitaliers, avec un véritable projet éthique poussé derrière la simple création de bd humoristique. Et c’est une vérité, et c’est une grande force et une typicité de cette série au sein du catalogue Bamboo.
Mais… Attention, provocation, point goodwin, tout ça… Dans leur livre Le monde nazi 1919-1945, les historiens Johann Chapoutot, Christian Ingrao et Nicolas Patin, pointent que le nazisme, au quotidien, c’était d’abord les dames patronnesses du parti qui passaient pour recueillir des dons pour les nécessiteux (aryens, évidemment) et pas nécessairement les milices paramilitaires.
Ce qui veut dire qu’une bonne intention sociale n’est pas un blanc-seing vis à vis d’accusations de racisme. Les deux sont cumulables.
Il n’est pas question ici de dire que Zidrou et Ernst sont des nazis, soyons clairs. Il est question de dire qu’il faut distinguer une fois encore, ce qui relève des bonnes intentions et ce qui relève de la structure sociétale.
Nous analyserons plus loin dans cet article les accusations de racisme portées sur le fond contre l’album Boule à Zéro – Goal!.
Avant cela, il convient de parler dessin et de caricature. Les représentations des noirs dans l’œuvre dessinée par Ernst véhiculent-elles des clichés racistes ?
De l’art difficile de la caricature

© Yves Forestier_Sygma / Getty Images
Dany auparavant, et les défenseurs d’Ernst aujourd’hui, pointent la notion de caricature. Ils proposeraient de la bd humoristique s’appuyant sur des graphismes simplifiés nécessitant de faire appel à des codes visuels parfaitement compréhensibles par tous. D’où les grosses lèvres « saucisse » apposées sur chaque personnage noir dans ce cadre. D’où l’appel à la couleur noir intense pour la peau.
Ces codes visuels sont effectivement issus de l’imaginaire colonial et sont donc imprégné de racisme. Car oui, le colonialisme est raciste, pas besoin de nuance à ce sujet-là, n’est-ce pas ?
Une précision préalable. Il me semble que Dany et Ernst ne relèvent pas du même « droit à la caricature« . Dany proposait dans Spirou et la Gorgone Bleue, un dessin semi-réaliste propre à développer un esprit d’aventure en bande dessinée. Ernst, lui, propose un dessin semi-réaliste aussi, mais simplifié pour correspondre à du récit d’humour. Dans les deux cas, la caricature n’a clairement pas le même sens.
Dans Boule à Zéro, l’ensemble des personnages sont traités de la même façon caricaturale, c’est à dire simplifiée, quelle que soit leur couleur de peau. L’objectif, c’est de parvenir à une efficacité du trait pour toucher à l’universel des représentations. Un personnage doit avoir sa personnalité graphique, mais il doit tout de même pouvoir incarner beaucoup de lecteurs potentiels. La BD d’aventure réaliste se place elle dans un plus grand esprit de véracité. Et là, les représentations simplifiées deviennent des stéréotypes puisqu’il y a un souci de véracité dans les représentations dessinées.
Mais pour autant, une bd d’humour doit-elle faire appel à des clichés considérés comme racistes aujourd’hui, sans se préoccuper de leur emploi ?
Le sketch de Michel Leeb consacré aux noirs incarne cet humour « y’a bon banania » se roulant dans les clichés racistes sans aucune mise à distance. Aujourd’hui, de nombreux humoristes comme Jérémy Ferrari, Wally Dia, Djamil le Schlag, ne craignent pas de parler des mêmes populations sans utiliser les mêmes ficelles. Alors quid de la bande dessinée ?
Quelles représentations pour les personnes racisées dans la BD d’humour en France ?
Voici une galerie de quelques représentations de personnes racisées dans la BD d’humour franco-belge actuelle (Un tel sujet mériterait un article à part entière).
- Akissi tome 1 page 22 – Abouet/Sapin Gallimard
- Aya de yopougon tome 2 – Abouet/Oubrerie Gallimard
- L’évastion – Berthet One La boîte à bulles
- Colonel Toutou – Edimbo/Mbumbo Toom Comics
Une sélection pour montrer que les clichés autour des lèvres, notamment, sont assez largement exploités, même par des artistes eux-mêmes racisés comme Berthet One ou Simon-Pierre Mbumbo. Clément Oubrerie et Mathieu Sapin sont caucasiens, mais ils travaillent avec l’autrice d’origine ivoirienne Marguerite Abouet, dont on peut considérer qu’elle a validé leurs choix graphiques. Par contre, la couleur de peau est en effet plus nuancée et moins marquée d’imaginaire colonial.
C’est une façon de montrer que ces clichés peuvent être utilisés dans des intentions non-racistes et que leur simple présence n’est pas suffisante pour prouver le racisme.
Néanmoins, on parle ici d’œuvres qui s’adressent au marché français. Et malheureusement, la France n’est pas en pointe dans la reconnaissance des minorités qui la composent. Il est donc tout à fait possible qu’il soit nécessaire de faire appel à des clichés racistes pour parler à une population à la culture fortement imprégnée de colonialisme.
Mais donc, comment faire de l’humour basé sur des stéréotypes non racistes, pour mettre en scène les personnes noires ?
Quelles images pour la caricature africaine ?
Au-delà de savoir si la pétition qui initie cet article est fondée, elle pose la question de savoir si nous pouvons faire rire des personnes noires par le dessin, sans faire appel à des clichés racistes.
Mais comment accéder à un langage visuel qui n’en soit pas imprégné ? Peut-être en se dirigeant vers les femmes et les hommes qui essaient de faire rire leurs concitoyens, sur le continent africain.
Un continent évidemment bien trop large pour offrir une unité culturelle. Aussi, nous nous contenterons d’explorer un peu les pays d’Afrique de l’Ouest, qui affichent une plus grande proximité culturelle (Là encore il y aurait matière à article autonome).
N’écartons pas un fait important. Pour qu’il y ait une caricature par le dessin, il faut un certain degré de démocratie. Les dictatures apprécient rarement les bouffons du roi, qui sont parmi les premières victimes des restrictions de liberté d’expression qui s’exercent à chaque fois. Le dictateur n’a pas d’humour sur lui-même, c’est regrettable. Donc les propositions ne sont pas si nombreuses, malheureusement.
- auteur : TT Fons (Sénégal)
- Auteur : TT Fons (Sénégal)
- Auteur : Oscar (Guinée)
- auteur : Odia (Sénégal)
- auteur : Odia (Sénégal)
Voici trois propositions de bédéastes ou caricaturistes venus du Sénégal ou du Bénin. Manifestement, la lèvre saucisse peut donc être dépassée, même si la représentation labiale reste manifestement une clé de différenciation. Mais Odia, artiste sénégalais, semble ne pas rechigner à l’utiliser à l’occasion.
Mais c’est donc qu’il y a des imaginaires différents qui sont mobilisables. Charge à nos dessinateurs européens d’accepter de se poser la question et de trouver des réponses graphiques pertinentes pour mettre en scène nos compatriotes en situation d’humour. Changer ses habitudes, ce n’est pas de la censure, c’est de l’évolution.
Boule à Zéro tome 7 est-il raciste ?

Boule à zéro tome 7 – couverture
Ceci étant posé, venons-en au sujet central de la pétition, à savoir le caractère raciste d’un album de BD.
La pétition lancée par Britanie Lenga s’appuie notamment sur des visuels de Boule à zéro tome 7 – Goal !, publié en mai 2018.
À la lecture de l’album (faite en 2018 et renouvelée pour cet article), l’analyse qui est réalisée des extraits proposés ne semble pas correspondre aux intentions des auteurs.
Quelle est l’histoire ?
Zidrou imagine un nouveau compagnon de chambre à son héroïne. Un petit garçon venu d’un pays d’Afrique non identifié, qui vient donc envahir son espace vital, ce dont elle n’a pas du tout envie. Zita commencera par rejeter et même brimer l’enfant, avant de prendre fait et cause pour lui au regard de sa situation personnelle. Parce que Moïse est non seulement un enfant rescapé d’une traversée de la Méditerranée à laquelle n’ont pas survécu ses parents, mais en plus atteint d’une leucémie, ce qui le rapproche de la situation de Zita, atteinte elle d’un cancer.
Décryptage des scènes mises en cause
Britanie Lenga s’appuie sur trois scènes que je vais décrypter pour vous ici. Après tout, c’est bien là notre rôle de critiques sur Comixtrip.
Humiliation et caca

BOULE A ZERO T7 – P17
D’abord, sur la scène du « caca », dont elle dit qu’elle présente le personnage noir dans une situation humiliante. C’est factuellement vrai.
Mais quel est le sens de ce moment dans l’histoire ? Zidrou vient de mettre en scène Zita comme une véritable cerbère inhumaine, interdisant à Moïse toute action, avec une forme de violence verbale qui ne laisse pas à l’enfant la possibilité de transiger et de prendre la parole. Plutôt que de déranger son garde-chiourme et provoquer sa colère, il va déféquer sur lui-même.
En tant qu’ancien travailleur social (j’ai travaillé en protection de l’enfance ET en accueil d’urgence), la situation ne me semble pas caricaturale. Qu’un enfant de 5 ans, traumatisé par une expérience douloureuse, vivant isolé dans la peur, puisse en venir à une telle extrémité est plausible. Il est à noter que Zidrou pose bien cette humiliation comme la conséquence des actions de son héroïne, action immédiatement qualifiée de « honteuse » par l’un des personnages secondaires.
« Et les draps sales, c’est pas comme la honte, ça se lave ! » – Boule à zéro tome 7, page 18

BOULE A ZERO T7 – P25
Le sauveur blanc
Évidemment, il n’était pas indispensable que le personnage soit originaire d’Afrique pour vivre une telle situation. Mais l’origine géographique de l’enfant a une importance qui nous permet de faire le lien avec la seconde image employée dans la pétition. Celle du sauvetage de Moïse.
Encore une fois, remettons l’image dans son contexte.
En plein festival, un bateau gonflable arrive sur la plage de cannes. À son bord, une famille de migrants venus d’Afrique. Sur les quatre personnes, trois sont mortes et le personnage du garçon se réveille dans les bras d’un sauveteur, sous les appareils photos des vacanciers et les titres putassiers de la presse française.
Britanie Lenga écrit ceci dans le texte de la pétition : » Il renforce le white saviorism, cette idée que les Noirs ont besoin des Blancs pour être aidés et sauvés. »
C’est factuellement faux, puisque Moïse se réveille sans que le sauveteur n’ait absolument rien fait. L’enfant se sauve lui-même.
Par ailleurs, il est aussi faux de prétendre que c’est un « blanc » qui sauve un noir. Constatez la reproduction des cases concernées. Le sauveteur est lui-même racisé. Sa peau est colorisée dans une nuance plus foncée et ses cheveux font plutôt référence à une chevelure d’une personne issue des pays arabes. Derrière lui, les Européens bénéficient d’une couleur plus claire.
Et même si l’on considère que l’enfant est sauvé par l’entremise d’une autre personne, racisée donc, nous voyons que les Européens eux, sont représentés dans des postures négatives. En page 24, la dernière case montre les blancs fuyant le bateau, apeurés par les cadavres. En page 25, la première case les montre en train de prendre en photo les corps sans mener aucune action de sauvetage. Le rôle du sauveteur étant déjà attribué à la personne racisée. En page 26, le personnage du Directeur vient exprimer à haute voix le fait que les médias se sont intéressés deux semaines au sujet avant de passer à autre chose.
Ainsi donc, il apparaît assez évident que le scénariste a voulu condamner l’inaction et le manque d’intérêt des Européens pour le cauchemar des morts de migrants à travers la Méditerranée. Et sûrement pas leur donner le beau rôle.
Infantilisme

BOULE A ZERO T7 – P43
Enfin, il est question dans la pétition d’un album qui « infantilise et ridiculise les personnages noirs, tout en les plaçant dans des situations humiliantes. »
Qui sont les personnages noirs dans cet album ?
- Moïse, enfant qui n’est pas ridiculisé mais brimé par l’héroïne avant d’être défendu
- Une infirmière, qui est décrite comme faisant preuve d’humanisme et de sensibilité dans l’exercice de son métier
- Une aide-soignante, qui porte la voix de celles et ceux qui donnent trop d’eux au service des autres dans le système hospitalier
- Un vieux patient grabataire repéré par son boubou bariolé, qui a eu son heure de gloire dans le tome 2 mais n’est pas un acteur de ce tome 7
- Ricardo le footballeur star, objet de l’adulation de Moïse
Qui donc est ridiculisé ici ? Vraisemblablement, Ricardo le footballeur. Qui apparaît en effet comme une caricature de footeux bling-bling. Dit autrement, c’est un Paul Pogba bis qui débarque à l’hôpital, dans son style excentrique et avec la fan attitude des gens autour de lui, quelles que soient leurs origines.
Il y a ce qui est de l’ordre du ressenti, qui doit être entendu mais peut se tromper et il y a les faits qui définissent une forme de réalité.
Boule à zéro tome 7 reste un album d’humour faisant appel à des clichés dont nous avons déjà discuté auparavant. Mais dans son contenu, dans ses intentions, à aucun moment il n’apparaît chez Zidrou et Ernst la volonté de se montrer dégradants envers une catégorie de la population humaine. Au contraire, ils appellent à l’empathie et à la considération pour des personnes capables de risquer leur vie afin d’espérer pouvoir en mener une plus sûre et plus prospère.
Accusé Boule à zéro, levez-vous !
Il semblait essentiel de prendre le temps de considérer l’ensemble des tenants et aboutissants du mouvement naissant sur les réseaux sociaux autour de Boule à Zéro.
Il en ressort deux sujets différents. Celui des représentations des Africains par les dessinateurs européens, qui doivent en effet s’interroger et être interrogés sur leurs pratiques artistiques. Et puis celui du caractère raciste de Boule à Zéro tome 7 à proprement parler et donc de sa dépublication. Une accusation fondée sur une interprétation erronée de la proposition scénaristique présentée dans cet album.
N’y avait-il pas moyen d’interpeller l’éditeur et ses auteurs autrement qu’en appelant à la suppression d’un album ? Certes, du fait de la pétition, on revient sur le sujet de la représentation des personnes racisées, et peut-être cela aura-t-il des impacts salutaires à l’avenir.
Mais puisqu’aucune conciliation n’a été tentée, miser immédiatement sur la conflictualité n’aura vraisemblablement comme autre résultat que de générer des antagonismes entre groupes qui ne se comprendront pas. Et qui se détesteront sans doute plus encore. Ces résultats-là sont malheureusement beaucoup plus certains.
Nos critiques de Boule à Zéro :









