A mourir entre les bras de ma nourrice

Quasi omniprésent au cinéma et dans les romans noirs, le thème du trafic de drogue dans les cités a aussi fait irruption dans l’univers de la bande dessinée. Avec A mourir entre les bras de ma nourrice, les scénaristes Mark Eacersall et Henri Scala, portés par le dessin subtil de Raphaël Pavard, brossent un portrait touchant d’une femme prise dans l’engrenage de la violence.

EN FINIR AVEC LES RETARDS DE LOYERS

Quelque part dans une grande cité de la banlieue française. Le jour n’est pas encore levé qu’une jeune femme tourne la clé de la porte d’entrée de son appartement HLM. Fatoumata, femme de ménage, rentre du travail fourbue. Elle est noire, mère de trois filles qu’elle élève seule et elle a bien du mal à joindre les deux bouts et à régler toutes les factures, dont les retards de loyers qui s’accumulent…

Aussi, quand des dealers qui tiennent la cité lui rendent visite pour lui proposer un marché, certes malhonnête mais rémunérateur, celle-ci accepte. Il lui suffit de garder chez elle une malle cadenassée dont elle ne connaît pas le contenu. C’est dit, elle sera « nourrice ». En jargon policier, c’est ainsi que l’on nomme les personnes chargées de garder chez elles de la drogue, des armes ou de l’argent pour le compte de trafiquants.

DANS UNE GUERRE QUI LA DÉPASSE

Au départ de cette histoire, tout va plutôt mieux pour Fatoumata. Elle va pouvoir offrir des pizzas à ses filles, lasses de manger du mafé, régler ses loyers en retard et se payer un nouveau frigidaire. Mais cette éclaircie dans la vie de la jeune mère de famille n’a qu’un temps. En ville, le préfet a réuni les agents en charge de la lutte contre le trafic de drogue et prépare un plan de bataille contre les dealers qui font la loi dans les cités.

Alors, quand quelques semaines plus tard, la première descente de police investit à l’aube les cages d’escaliers et les appartements des immeubles, c’est la panique chez Fatoumata qui se débarrasse de la malle chez une voisine… La voici plongée au cœur d’une guerre qui ne peut que la dépasser, et peut-être, au final ruiner sa vie entière.

JOUER LE DOUBLE JEU

Si la police n’a rien trouvé chez Fatoumata, cette dernière n’en est pas pour autant tirée d’affaire. La police, qui a découvert qu’elle avait le numéro de téléphone du plus gros dealer de la cité ne va plus la lâcher. Elle va alors lui proposer un « deal » qui lui permettra de rester en liberté et de continuer à élever ses enfants.

Aider la police, voilà désormais le nouvel enjeu pour Fatou. « Aider comment ? s’interroge la jeune femme. C’est un policier chevronnée de la sûreté départementale qui lui met le marché en main: « En me racontant ce qu’il se passe dans la cité. Qui fait quoi. Tout ça. Tranquille. Ça restera entre nous…Je vous appellerai de temps en temps. Il faudra me répondre. Sinon je dirai au juge que vous ne jouez pas le jeu. Ça va l’énerver ».

A mourir entre les bras de ma nourrice : UN BEAU PORTRAIT DE FEMME

Quasi omniprésent au cinéma et dans les romans noirs, le thème du trafic de drogue dans les cités a aussi fait irruption dans l’univers de la bande dessinée. Avec A mourir entre les bras de ma nourrice, les scénaristes Mark Eacersall et Henri Scala, portés par le dessin subtil de Raphaël Pavard, brossent un portrait touchant d’une femme prise dans l’engrenage de la violence.

TROIS TALENTS AU SERVICE DU RÉALISME

Les deux scénaristes, Mark Eacersall et Henri Scala, qui se sont fait connaître avec Cristal 417 et Gost 111 ( Fauve Polar SNCF Angoulême 2021 ) montrent ici qu’ils sont ou ont été de fins connaisseurs de l’univers policier, mélangeant habilement suspense et réalisme. Bien que paru en janvier 2024, on ne peut que faire le rapprochement avec une actualité encore plus récente liée aux problématiques des cités et les opérations « Place nette » menées par les pouvoirs publics pour tenter de lutter contre les trafics qui gangrènent certains quartiers.

Enfin, on ne peut que saluer le talent de Raphaël Pavard, qui signe ici sa première bande dessinée. Avec ses couleurs directes, ses pleines pages inspirées, ses plans larges, on pense à Baru ou encore à François Boucq pour le trait. Son dessin est aéré et percutant, au service d’une histoire qui l’est tout autant. Côté littéraire, on pourra aussi rapprocher ce beau roman graphique de ceux d’auteurs de polars à succès comme Olivier Norek (Territoires, Impact…).

Article posté le mardi 09 avril 2024 par Jean-Michel Gouin

  • A mourir entre les bras de ma nourrice
  • Scénaristes : Mark Eacersall et Henri Scala
  • Dessinateur : Raphaël Pavard
  • Éditeur : Glénat
  • Prix : 22, 50 €
  • Parution : 10 janvier 2024
  • Pagination : 104 pages
  • ISBN : 978-2-344-03102-5

Résumé de l’éditeur: Fatoumata, femme de ménage qui élève seule ses trois filles, n’aurait jamais dû accepter le marché des dealers de la cité. Rien ne se déroule comme prévu et elle se retrouve au cœur d’une guerre qui la dépasse… Une guerre dont elle devra se sortir, une fois de plus, toute seule.
Roman noir, portrait de femme, À mourir entre les bras de ma nourrice est une œuvre pleine de suspense et à la mise en scène remarquablement orchestrée. Le duo de scénaristes Mark Eacersall et Henri Scala, qui a déjà fait ses preuves (GoSt 111, Cristal 417) est cette fois-ci accompagné du dessinateur Raphaël Pavard. Ce prodige signe ici son premier album, en couleurs directes, d’une force graphique sans précédent, rappelant parfois les grandes heures d’un Baru, version réaliste. Le récit offre une immersion à hauteur d’homme (en l’occurrence ici, de femme) dans l’univers d’une cité de la drogue. Aussi documenté et haletant qu’une saison de The Wire ou un film de Jacques Audiard, À mourir entre les bras de ma nourrice met en scène une héroïne touchante et originale, prête à tout pour améliorer son quotidien et protéger les siens.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin est journaliste à Poitiers.

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