Entretien avec Sylvain Vallée et Mark Eacersall pour Tananarive

À l’occasion de la sortie de Tananarive chez Glénat, Sylvain Vallée et Mark Eacersall nous disent tous de leur collaboration et des intentions de l’album.

Vous avez deux parcours d’auteurs très différents, Comment s’est fait votre rencontre ?

M. E. Je m’éclate en faisant de la bande dessinée et je me demande tous les jours pourquoi je n’ai pas fait ça avant ?
Tananarive, je l’ai écrit il y a plus de 15 ans, et vendu deux fois à des producteurs, mais les films ne se sont jamais fait. Cette histoire, je l’ai adapté et donné à Franck, l’éditeur d’Il était une fois en France. Quinze jours après, Franck m’a proposé de rencontrer Sylvain. Je n’y croyais pas trop.

S. V.  J’étais sorti de Katanga et de six tomes de Il était une fois en France. C’était assez lourd. Les sujets, les thématiques, la profondeur, la noirceur m’ont amené à prendre du champs, avoir des envies différentes. J’ai pris six mois de tranquillité, en le faisant savoir. Ce n’était pas si anodin. Je voulais voir venir ce qui adviendrait en prenant du temps pour moi, pour écrire des projets futurs. J’ai reçu énormément de projets de toute part. Sur cette trentaine de sollicitation, il y en a un pour qui j’ai eu un coup de cœur. C’est tombé à point nommé car j’avais envie de comédie, de légèreté.

J’ai lu un scénario totalement abouti, ce qui est une rareté en bande dessinée. Le scénario de Mark avait été travaillé et retravaillé plusieurs fois. Il était arrivé à maturité totale. Je me suis mis en position de premier lecteur, qui découvrait un scénario avec des potentialités de travail sur la caractérisation des personnages, l’acting, ce que permettait la comédie. Je me suis dit “C’est ce que je voulais faire là”. Ça résonnait avec mon vécu, ma nature. C’est un coup de cœur absolu, comme celui que j’ai vécu avec Il était une fois en France.

 

Pour travailler le duo central de Tananarive, un vrai duo de comédie, vous aviez des références communes ?

S. V. Je pense qu’on est fondu dans le même moule Mark et moi, avec les mêmes références. On est fondu de Cinéma italien avec Alberto Sordi et Vittorio Gassman, des acteurs et des films formidables qui m’ont portés quand j’étais gamin. La Comédie à la française évidemment.
Tout le monde connait mon ADN d’auteur. Cela me pèse un peu parfois, mais je viens de là.

On a surtout une sensibilité commune. C’est beaucoup plus important que toutes les références culturelles. C’est d’abord le rapport humain, se dire comment on perçoit l’humain dans la société.

M. E. On a comme tout le monde des références cinéma. On peut s’en éloigner. En tant que lecteur, j’aime que l’auteur m’amène dans son univers, pas un truc référencé. Plus je vieillis, plus j’aime ça. Je suis honoré quand on me dit “viens voir le monde avec mes yeux”.

Dans la caractérisation des personnages, il ne fallait pas que ce soit des personnages connus. C’est un duo de comédie, avec des antagonistes, des contrastes entre eux. Comme scénariste, j’essaie de mettre mes névroses car c’est ce que j’aime chez les autres.

Oui, il y a 45 allusions au cinéma, mais à la chanson aussi, comme Jacques Brel. Personne ne saura jamais. Il y en a aussi à la bande dessinée. Moi, je sais qu’il y a une référence à Hugo Pratt. Tout le monde s’en fiche, ce n’est pas un jeu de piste. Tout le monde me parle des Vieux fourneaux, mais ça n’a aucun rapport.

S. V. Oui, tout le monde en parle, pour nous dire dans la phrase suivante que ça n’a rien à voir avec Les Vieux Fourneaux. A part le point commun des petits vieux, il n’y en a pas d’autre. Le ton est différent, l’histoire est différente.

M. E. No comment… C’est rassurant, mais ce n’est pas l’essentiel. L’important, c’est notre rencontre, le fait que Sylvain se soit emparé de l’histoire.

J’ai l’impression d’une mise-en-scène cinématographique (format panoramique, plans très serrés). Il y avait cette volonté ?

M. E. C’est vrai que c’est un récit “académique”, avec un début et une fin. Ce n’est pas un jeu sur la forme comme la bande dessinée peut le faire. Là où il y a du cinéma, c’est que les personnages sont incarnés. Il y a aussi un espace-temps.

S. V. Dans mes albums, cela peut faire penser à du cinéma, mais c’est un raccourci. Quand je lis une histoire, je vois les personnages agir dans mon imaginaire. Je suis là pour poser un cadre sur cet imaginaire. Après, je choisis où je “pose ma caméra” si on veut faire un parallèle avec le cinéma. C’est parce que je suis un dessinateur qui projette la réalité de son imaginaire avant de dessiner, que cela donne l’impression aux lecteurs que c’est réel. Ma marotte, c’est de faire oublier au lecteur qu’il est lecteur de bande dessinée. J’essaie de l’imprégner de l’histoire, lui faire oublier son fauteuil. C’est mon challenge quand je découpe un album.

Si vous lisez une histoire, qui vous semble vraie, crédible, palpable et que vous oubliez que vous êtes lecteur, vous avez l’impression de voir une réalité devant vous. Si vous lisez des planches en vous rappelant systématiquement qu’il s’agit de planche bande dessinée, vous ne direz pas “Tiens, ça fait penser au cinéma”.

M. E. D’ailleurs, Sylvain essaie de disparaître derrière son dessin. Tananarive, c’est une petite histoire avec des ambitions, mais c’est aussi un voyage dans l’univers mental d’Amédée, le notaire.

Je suis content que ce ne soit jamais devenu un film, car ce n’aurait jamais été aussi bien traduit qu’en BD. Grâce à Sylvain, on est allé au bout des intentions.

 

Vous avez rapidement trouvé vos marques sur les personnages de Tananarive ?

M. E. Non, cela a été quasiment instantané pour Amédée. Quelques essais pour Jo’.

Sur le découpage, le rythme, le storyboard, on s’est vite trouvé, même pour faire mieux. On n’était pas en lutte, mais en recherche. Du coup, ça n’a pas été douloureux, mais exaltant.

S. V. Quand je choisis un projet, c’est que j’y adhère. je ne suis pas là pour le tirailler, le dézinguer, en faire autre chose. Je mets beaucoup de temps pour choisir un projet. Si je dois tout changer, autant tout faire tout seul. Quand j’ai un coup de cœur pour un scénario, mon rôle de metteur en scène c’est de transcrire les émotions et faire sortir les intentions.

Je peux y revenir si je sens que certaines intentions ne sont pas très claires ou pas suffisamment intenses. On a fait des aller-retours, beaucoup discuté, ajouté 14 pages à l’album, parce que certaines scènes méritaient d’être étendues. On a remanié le rythme, mais au départ, le scénario était suffisamment abouti pour que je lise entre les lignes et le mettre en œuvre.

La vie rêvée de Jo’ et ce que va découvrir Amédée, c’est aussi une forme de poésie ?

S. V.  Le sujet de Tananarive, c’est la vie qu’on a pas eu. Cette vie est fantasmatique. Tout ce fantasme, c’est Jo qui l’apporte à Amédée, cette envie de rêver, et de sortir de son quotidien. En tant qu’auteur, cette dimension poétique est passionnante pour la bande dessinée, parce qu’on se dit qu’on va pouvoir livrer des cases “ovniesques”. On se dit « Qu’est ce que fait cette girafe au milieu de la campagne picarde ?”. Ce contraste doit être formidable. Il y a une excitation à créer ce contraste.

Le vecteur premier de la BD étant le personnage principal, c’est son intériorité dans lequel on a envie de rentrer. Quand ça marche, c’est une réussite.

M. E. On a été assez loin là-dedans. Quand on est dans le flow, on ne se pose pas de questions. Il y a un va-et-vient continu entre la poésie et le prosaïque, y compris pour Amédée. Il part… mais il a mal au dos… Il rêve de grandes bitures, mais le lendemain, il a une gueule de bois. On est tous ce petit vieux de 75 ans qui rêve de faire des choses qu’il n’a jamais osé entreprendre. Peut-être qu’il va y arriver. En anglais, on appelle ça “Permission to win”.

Et vous, avez-vous des regrets de grandes aventures non vécues ?

S. V. Non, parce que la bande dessinée me fait voyager. On est tous des voyageurs imaginaires. Les gens qui vivent de grandes aventures ne reviennent pas. Moi, je ne suis pas un aventurier. Je sais pourquoi je fais de la BD.

Elle me permet de m’ouvrir au rêve tout en restant très pragmatique. J’ai les deux natures.

M. E. Moi, je suis pétri de regrets, mais quand tu rentres dans la vie des aventuriers, tu t’aperçois qu’ils ont été inspirés par d’autres mecs. Hugo Pratt a vécu une vie de folie, mais il “courait” après Joseph Conrad. C’est apaisant de savoir que les aventuriers sont sur les traces d’autres aventuriers qui les ont précédés.

 

Article posté le samedi 25 septembre 2021 par jacques

À propos de l'auteur de cet article

jacques

jacques

Designer Digital, je lis et collectionne les BD depuis belle lurette. Ex Rédacteur en chef d’Un Amour de BD, j’aime partager ma passion pour ce média, et faire découvrir les pépites que je croise. Passionné par la narration sous toutes ses formes, je suis persuadé qu’une bonne BD a autant de qualités qu’un autre produit culturel (film, livre, disque…) et me fais fort de vous l’expliquer.

En savoir