Bunkerville

Alors qu’il veut rejoindre la mort de sa douce Eléonore, Laurel plonge dans l’océan. Il se réveille non loin de Bunkerville sur une île flottante. Pascal Chind, Benjamin Legrand et Vincent Balzano imaginent Bunkerville, une merveilleuse prouesse technique aux éditions Ankama.

Suivre sa compagne dans la mort

Désespéré par la disparition de sa fiancée Éléonore – une noyade insensée sur une plage déserte en plein hiver – le jeune trader Laurel décide d’en finir à son tour. Pour cela, il s’immerge dans les eaux dormantes où sa fiancée s’en est allée. Il a l’espoir de la retrouver dans un hypothétique au-delà.

Seulement lorsqu’il refait surface, le décor a changé. Une brume épaisse baigne l’endroit. Au bout d’un vieux ponton vermoulu, Laurel se retrouve au pied d’un étrange arbre mort sur le tronc duquel est fixé une écoutille de sous-marin. Griffonné sur ce sas de cuivre, l’inscription « défense d’entrer » se lit comme une invitation. Curieux Laurel déverrouille bien sûr cette écoutille. Un passage se présente à lui. Il est alors libre de l’emprunter ou pas, ne sachant pas où cela le mènera.

Vous devinez son choix, inutile d’installer un suspense, bienvenue à Bunkerville.

Du steampunk dans les yeux

Au bout du tunnel et de ce préambule, Pascal Chind et Benjamin Legrand nous aiguillent sur la piste d’une narration à la Lewis Caroll. Quant au décorum steampunk de la ville où débarque Laurel, il nous évoque sans far un univers Jules Vernien.

Une cité volante, qui pourrait tout aussi bien être une cité lacustre. Mais également, une architecture très XIXe dont on ne perçoit pas les entrailles, où le ciel semble constamment bouché. Des rouages mécaniques, des engrenages décimés çà et là. Certains en mouvements mais dont la fonction nous reste cachée, d’autres cassés, à l’abandon comme des vestiges d’une grandeur passée.

Le brouillard à couper au couteau qui nappe les rues de Bunkerville, parfois vous laisse apercevoir un bout de sa ligne d’horizon dans laquelle se dessine à coup sûr la flèche d’une grue de chantier. On se dit alors que l’endroit est soit en construction, soit inachevé. Et toujours flottant au-dessus de la crête des toits de cette ville, des ballons dirigeables en circulation et des aérostats s’élevant dans le ciel gris.

Une drôle de ville en soit que Bunkerville. C’était sans compter sur ses habitants qui ne vont pas réserver le plus chaleureux des accueils à Laurel, dont l’esprit est tout aussi nébuleux que les rues de cette cité.

Bunkerville, une prison pour Laurel

À peine débarqué, Laurel va se retrouver interpellé, appréhendé, et incarcéré par une police au ordre d’une justice arbitraire et expéditive.

Incapable de savoir et de comprendre ce qui lui est reproché, il se retrouve sur le banc des accusés d’un simulacre de procès. Procès qui le mène directement à l’échafaud. Épargné in extrémis alors que le couperet allait s’abattre sur sa nuque, c’est aux oubliettes que Laurel finira. De plus en plus apeuré et l’esprit totalement désorienté, il aura suffisamment de lucidité pour comprendre que seule l’évasion lui  permettra peut-être d’échapper à ce cauchemar.

Pour le reste du récit, notre héros mélancolique sera tiraillé entre la nécessité de fuir de cet endroit délirant et oppressant au plus vite, et l’incapacité de partir avant d’avoir retrouvé sa bien-aimée pour la ramener à la vie. Le reste de son histoire à Bunkerville sera jalonnée de rencontres avec une série de personnages pittoresques, grotesques et insensés, attachants pour certains. Autant de rencontres dont les échanges qui en découlent nous éclaireront sur l’histoire de cette étrange cité, sa création, sa gouvernance et son fonctionnement.

Bunkerville : entre onirisme et fantastique

Bunkerville est un récit onirique, un voyage fantastique et fantasmagorique. Il nous parle de la perte de repère souvent inhérente à la disparition d’un être cher, la confusion de l’esprit dans le deuil.

Le scénario de Pascal Chind et Benjamin Legrand a d’abord été écrit pour une production cinématographique, avant de trouver son aboutissement dans la réalisation de cette splendide bande dessinée.

Puisque j’évoque le 7e art alors pourquoi ne pas citer des filiations esthétiques ou narratives évidentes avec des œuvres ou réalisateurs tels que Brasil de Terry Gilliams, La cité des enfants perdus et Délicatessen de Jean-Pierre Jeunet, et quelques délires de Tim Burton.

Mais Bunkerville est une bande dessinée. Rendons hommage à l’excellent travail graphique de Vincenzo Balzano (Clinton Road, Adlivun) qui maitrise vraiment les ambiances sombres et ténébreuses, limite lugubres avec une maîtrise d’aquarelliste de haute volée. Un travail selon moi proche de celui de l’australien Ben Templesmith sur des titres comme Choker, la série Wormwood ou les chroniques de Groom Lake, et qui ne sera pas non plus sans nous rappeler quelques œuvre du fabuleux Dave Mc Kean.

Article posté le jeudi 22 février 2024 par David Lemoine

Bunkerville de Pascal Chind, Benjamin Legrand et Vincenzo Balzano (éditions Ankama)
  • Bunkerville
  • Scénaristes : Pascal Chind et Benjamin Legrand
  • Dessinateur : Vincenzo Balzano
  • Éditeur : Ankama
  • Prix : 22,90 €
  • Pagination : 160 pages
  • Parution : 05 janvier 2024
  • ISBN : 9791033517146

Résumé de l’éditeur : Laurel, un jeune golden boy mélancolique, s’enfonce dans l’océan pour rejoindre dans la mort Éléonore, l’amour de sa vie. Mais lorsque ce dernier rouvre les yeux, il se retrouve sur une île flottante mécanisée où a été construite une vieille cité rafistolée à l’aspect très vernien. Enveloppée d’un épais brouillard, Bunkerville fut bâtie au milieu du XIXe siècle par un riche industriel. L’homme voulait offrir à son fils, atteint d’un trouble mental, une vie « normale » en créant un monde clos et autonome avec une population qui lui ressemble…

À propos de l'auteur de cet article

David Lemoine

Lecteur de BD depuis sa plus tendre enfance, David a fini par délaisser assez vite les classiques franco-belges, pour doucement voir ses affinités se tourner vers des genres plus noirs, plus grinçants, sarcastiques, trashs, violents, absurdes et parfois même décadents. Il grandissait en somme…. Fan de la première heure de Ranxerox et Squeeze the Mouse, il vénère aujourd’hui l’oeuvre d’auteurs Anglo-Saxon tel que Bendis, Brubaker/Phillips, Ben Templesmith, Terry Moore, Jonathan Hisckman, Ellis/Robertson, sans bouder son plaisir à la lecture des européens talentueux, francophone ou non, que sont Tardi, Ralf Konîg, Michel Pirus, Gess, les frères Hernandez, ou même Fred Bernard. La liste de ses amours dans le 9e art est loin d’être exhaustive, vous vous en doutez, et cela fait plus de 20 ans maintenant qu’il s’efforce de vous convaincre de les embrasser à travers ses chroniques radio qu’il vous livre chaque semaine dans l’émission XBulles sur les ondes de Radio Pulsar (http://www.radio-pulsar.org/emissions/thema/x-bulles/ / https://www.facebook.com/xbulles)”

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