Circé la magicienne

Sur son île d’Aiaié , Circé la magicienne reçoit la visite d’un aigle, messager de son père Helios. Ce dernier lui annonce l’arrivée d’une troupe d’aventuriers brutaux, conduit par le Héros Ulysse. Qu’est ce qui empêchera ces hommes fous de pouvoirs et de violence de s’emparer de son palais et de cette femme ?

Un mythe fondateur

Qui ne connaît pas (du moins dans les grandes lignes) la formidable épopée grecque de L’Odyssée, attribuée à Homère ? Cette saga guerrière, qui raconte le grand voyage d’Ulysse et de ses compagnons est la source d’un grand nombre de mythes fondateurs de notre culture classique. Véritable icône, toujours étudié par des chercheurs, ce texte composé en de plus de 12.000 vers est une source inépuisable pour les narrateurs de tout type qui l’adaptent ou utilisent un de ses nombreux épisodes et thèmes.

Avec Circé, la Magicienne, Richard Marazano, scénariste (entre autre) du Complexe du Chimpanzé, du Yin et le dragon et l’uchronie très inspirée Les trois fantômes de Tesla  s’attaque donc à un texte fondateur, avec une relecture personnelle. Il adapte l’épisode de Circé, magicienne spécialiste en philtres et transformations, qui retient les hommes d’Ulysse sur son île d’Aiaié en les transformant en cochons… Cet épisode grotesque et fantastique est l’avant-dernière aventure avant que l’errance du héros s’achève et qu’il rentre enfin à Ithaque sur les conseils de Circé… C’est aussi la seule fois où le héros s’attache à une autre femme que la sienne, puisqu’il restera des années sur l’ile avant de partir vers son île.

Circé la magicienne : un parti-pris original

Richard Marazano nous narre cet épisode en se mettant du côté de Circé. Loin d’une vision manichéenne ( la méchante sorcière contre le gentil et rusé héros), il s’interroge (et nous aussi par la même occasion) sur les motivations de cette femme.

Et si la magicienne, fille d’Helios, n’avait pas été défaite par la ruse d’Ulysse ? C’est une forme de fatalisme  (la notion de Destin chez les grecs antiques) qu’elle accepte. Par ce geste,  Circé infléchit la trajectoire d’Ulysse.

Quand les guerriers débarquent sur son île de beauté et de paix, Circé semble destinée à être une énième victime de la folie guerrière. Sûr de leur force et de leur droit (acquis par volonté divine ?), ils sont prêts à prendre de force femmes et butin. Mais grâce à ses charmes, sa science, cette femme ne se laissera pas soumettre à la domination masculine… Elle pourrait même faire comprendre à Ulysse que cette folie destructrice doit prendre fin…

Des thèmes éternels

Bien sûr, la transformation en cochon des frères d’armes d’Ulysse est une évocation de la nature bestiale des hommes qui se complaisent dans la violence. Comme les porcs, les hommes tuent, littéralement “mangent” leur prochains. En érudit, Richard Marazano pousse la réflexion plus loin. Par la voix intérieure de Circé, il nous demande si la bestialité n’est pas supérieure à la nature humaine ? Elle ne le vit pas comme une déchéance, mais comme une élévation.

Réflexion sur la place de nos moitiés et sur la nature humaine, cette adaptation en bande dessinée est d’une grande subtilité et d’une belle érudition. Dans les dialogues, chaque mot est pesé, réfléchit et le niveau de langage châtié se déguste, s’apprécie lentement, tranquillement.

La mise en scène théâtrale et souvent symbolique construit un album rare et intelligent que j’ai apprécié pour son audace.  

Du graphisme radical de circé la magicienne

Coté visuel, la proposition aussi est radicale. Gabriel Delmas nous offre une dessin très différent des standards actuels. Son noir et blanc très dense (à l’encrage fort), fait la part belle à une mise-en page épurée et un dessin rempli de matières. Pour renforcer la mise-en-valeur des personnages, régulièrement, les arrières plans s’effacent en faveur de trames régulières et légères.

Son trait nerveux, limite “griffoné”, « brute », est complété d’aplats de couleurs en bichromie ou trichromie qui apportent une valeur narrative aux cases. N’ayant pas peur de faire cohabiter des couleurs opposées Gabriel Delmas s’inspire visiblement des grands dessinateurs de bande dessinée des années 1970. J’y ai trouvé une vraie filiation avec le graphisme de Grzegorz Rosiński, dans sa meilleure période (Le Grand Pouvoir du Chninkel) qui n’hésitait pas à marier un pur Noir et Blanc et des couleurs franches.

Le résultat ne laisse pas de marbre. Soit on tombe sous le charme de cette audace graphique, soit on passe à côté. 

 

  • Si le sujet vous intéresse, je ne saurais que vous conseiller  de lire Un été avec Homère de Sylvain Tesson, Une Odyssée, un père, un fils de Mendelhson, ou de vous laisser charmer par le très beau documentaire Dans le sillage d’Ulysse sur Arte, de Sylvain Tesson.
Article posté le mardi 24 août 2021 par jacques

Circé la magicienne de Marazano et Delmas
  • Circé la Magicienne
  • Auteur : Richard Marazano
  • Dessinateur : Gabriel Delmas
  • Editeur : Dargaud
  • Prix : 15 €
  • Parution : 20 août 2021
  • ISBN : 9782205082883

Résumé de l’éditeur : Dans le chant X de l' »Odyssée » d’Homère et dans toutes les formes ultérieures de ce mythe, la magicienne Circé est présentée comme une femme fatale qui utilise le plaisir pour corrompre les sens des hommes. Dans un style graphique réaliste, le récit proposé ici, bien qu’assez fidèle dans sa chronologie, propose une vision résolument différente de la version d’Homère : raconté du point de vue de Circé, il se place du côté des femmes soumises à la violence de la domination masculine et contraintes de se défendre.

À propos de l'auteur de cet article

jacques

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Designer Digital, je lis et collectionne les BD depuis belle lurette. Ex Rédacteur en chef d’Un Amour de BD, j’aime partager ma passion pour ce média, et faire découvrir les pépites que je croise. Passionné par la narration sous toutes ses formes, je suis persuadé qu’une bonne BD a autant de qualités qu’un autre produit culturel (film, livre, disque…) et me fais fort de vous l’expliquer.

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