Et c’est ainsi que je suis née

L’illustratrice et autrice Fanny Michaëlis propose chez Casterman une étonnante fable philosophique autour des expériences et des luttes d’émancipation d’une jeune femme. Et c’est ainsi que je suis née bouscule les codes de la narration à travers un graphisme novateur.

Une artiste multicartes

Il en est des livres comme des rêves. Il y a ceux qu’on s’empresse d’oublier et ceux qui vivent longtemps en nous, bien après notre réveil, encore chargés de leurs flots d’images et de sensations. Le roman graphique que propose chez Casterman l’illustratrice et autrice Fanny Michaëlis, Et c’est ainsi que je suis née, appartient à la deuxième catégorie.

Loin d’être une inconnue dans le monde de l’édition et de la bande dessinée, cette artiste multicartes ( elle est aussi musicienne) compte déjà à son crédit plusieurs récits graphiques remarqués comme Géante ou Le lait noir, en lice pour le prix Artemisia 2026.

Née retroussée

Cet album déroutera à coup sûr les tenants d’une narration classique. Dès les premières planches, on est saisi par le travail sur les formes et l’occupation de l’espace de la page. Fanny Michaëlis y déploie un crayonné parfois tout en finesse, parfois plus brut, donnant ainsi au noir et blanc toute son ampleur. Seule la couverture de ce récit de 176 pages arbore la couleur.

Son personnage principal, petite fille au départ de cette histoire, n’a pas de nom. Elle a néanmoins des parents : un père taiseux dont la barbe cache entièrement la bouche, une mère dotée à l’inverse d’une bouche immense. De ce couple, elle naît retroussée, la tête à l’envers… Car pour elle, nous dit cette héroïne anonyme, « l’endroit était pour moi l’envers ».

Accoucher de soi-même

Rien n’est facile pour cette petite fille dont les premiers pas dans l’existence sont marqués par le silence et la timidité. « J’avais placé tous mes espoirs de communication avec le monde dans un langage sans paroles. Par le seul pouvoir de la pensée, j’imaginais être comprise », nous précise la narratrice. Et puis, décidée à ne plus subir, elle accouche d’elle-même, d’une individualité qui va bientôt se fondre dans le collectif et dans les marges de la société.

Basculer dans le réel

Quand la jeune femme sort de ce corps si particulier, c’est pour entrer dans la vie, dans une ville où se mêler à la foule. Elle y connaît ses premières expériences. Bientôt elle travaille dans un aéroport, métaphore du monde où se croisent et s’entrecroisent tous les destins. C’est là où l’on accueille autant qu’on expulse.

La jeune femme y devient hôtesse pour promouvoir de la soupe au chocolat quant à quelques pas un employé cire des chaussures au « Shoe shine Corner ». Elle y rencontre aussi le racisme, le sexisme, la violence de classe…

Cette plongée dans le réel et le monde du travail constitue la deuxième partie de ce roman graphique si singulier. L’héroïne est directement confrontée aux enjeux d’une société violente qui se débarrasse sans vergogne des plus faibles. Du fantastique kafkaïen du début du récit, on bascule ensuite dans une forme de plaidoyer politique et dans une forme d’appel à la résistance, d’ailleurs revendiquée par l’autrice.

Les voix des marges

Avec ce récit aux multiples entrées, construit comme un conte fantastique (on ne sait jamais très bien ce que l’on doit croire) Fanny Michaëlis invite notamment son lecteur à entendre les voix des marges, celles des opprimés, des exclus. Conte initiatique, fable politique et récit intimiste, Et c’est ainsi que je suis née est tout cela à la fois.

Côté graphisme, on se laissera guider entre des cases qui rappellent les travaux des peintres constructivistes russes et des formes éclatées plus brouillonnes qui disent l’effervescence du monde tel qu’il est. A l’inverse parfois, des formes molles à la Dalì traversent les pages. On ne peut être que dérouté, perturbé tout autant que séduit, charmé par ce travail artistique. Une belle lecture !

Article posté le dimanche 04 janvier 2026 par Jean-Michel Gouin

Et c'est ainsi que je suis née de Fanny Michaelis (éditions Casterman)
  • Et c’est ainsi que je suis née
  • Scénario et dessin : Fanny Michaëlis
  • Éditeur : Casterman
  • Prix : 25 €
  • Parution : Août 2025
  • Nombre de pages : 176
  • ISBN : 9782203251465

Résumé de l’éditeur. À la fois récit initiatique et conte philosophique, Et c’est ainsi que je suis née poursuit l’élan introspectif d’une jeune fille née la tête à l’envers, « retroussée », pour mieux y faire résonner, au fil des pages, le grondement d’une insurrection qui s’embrase de l’individu au collectif. Dans la lignée du Lait noir (Cornélius, 2016), parabole de l’exil, ce livre propose, par le regard et la voix de son personnage principal, une traversée d’expériences coercitives et métaphoriques aux résonances très actuelles, poussant les extrémités jusqu’au point de rupture. Face à la violence du monde, la fiction pourrait bien se faire la prophétie du réel, et la bande dessinée la langue de ce soulèvement qui vient.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

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