La fragilité des hommes

Le monde est anxiogène. Notre société doute. Est-ce pour autant qu’il ne faut pas se poser les questions gênantes ? Non. Surtout pas si cela est fait avec délicatesse, comme dans La fragilité des hommes, le nouvel album du scénariste Vincent Zabus associé au dessinateur Nicoby et aux coloristes Pierre Jeanneau, Laurence et Salomé Ory. Dargaud publie ici un album d’une grande sensibilité, empreint d’un vrai souffle de vie.

La fragilité des hommesLa fragilité des hommes : une bande dessinée pour rassembler la société française ?

François Sauvage porte mal son nom. Il est un homme banal, sans trait mémorable. Il vit à Mouais, petite ville banale, sans trait mémorable. Jamais il n’en est parti très loin. Et sa vie suit son cours de la même façon. Sans vague, empli de petites habitudes, comme de retrouver les mêmes piliers, au bar local. Parmi ces habitués, un ami, Michel. Lui, vient de découvrir qu’il y avait un théâtre oublié, à Mouais, et il veut lui redonner vie. Il fait donc jurer à François de l’y aider. Mais Michel meurt et c’est donc François qui doit accueillir Fanny, la metteuse en scène que Michel avait appelée pour l’aider. Son théâtre ? Faire parler les habitants de leur propre vie. Quitte à remuer beaucoup d’émotions.

Prenons le temps de penser

On pourrait résumer La fragilité des hommes en quelques mots seulement. Finalement, le concept n’est pas très compliqué. Mais pour autant, une fois la lecture terminée, on n’a pas tellement envie d’aller vite, de résumer, justement.

Parce que cet album a autre chose à offrir : un ralentissement. La société évolue de plus en plus vite et ces évolutions laissent des gens derrière elle. Il est possible de les considérer comme des dinosaures rétrogrades bons à laisser en retrait. Vincent Zabus explore une autre voie. Il nous propose de ralentir, de nous tourner vers ces personnes en retard et de leur tendre la main. Pour emmener tout le monde dans cette nouvelle société.

La fragilité des hommes : un appel à refuser l‘immobilismeLa fragilité des hommes page 6

Attention, le scénariste ne dit absolument pas qu’il faut s’arrêter. Il n’est pas de ceux qui regrettent le temps d’avant. La fragilité des hommes, c’est un album qui accepte comme positives les évolutions sociétales. Zabus ne dit jamais quoi concrètement. Mais en utilisant la figure de la masculinité, il exprime l’acceptation d’un changement de société. Au revoir le modèle viriliste et agressif, place à la parole, l’échange et le dialogue.

François Sauvage n’est pas un sale type. Il n’a rien de saillant, rien de réellement positif. Il ne cherche pas la domination des hommes sur les femmes, il est le fruit d’une éducation, d’une société. Il est surtout bloqué. Bloqué par lui-même, bloqué par une société qui ne cherche pas vraiment à faciliter l’émancipation. Les winners s’en sortiront. Les gens plus passifs peuvent-ils espérer vaincre les freins sociétaux ? « Si tu veux, tu peux ». Zabus ne semble pas tout à fait d’accord.

Le vrai moteur de la Nation, c’est la Culture

Et pourtant, il va se mettre en mouvement. Grâce à la Culture. Celle-là même que la majorité politique actuelle met à mal régulièrement. Parce que cela ne rapporte rien le théâtre. Parce que cela coûte beaucoup, la Culture… Ce point de vue ne tient pas du côté économique, tant la Culture est une « industrie » qui fait vivre de très nombreuses personnes.

Mais au-delà, le scénariste démontre au regard de son expérience personnelle (qu’il explique en fin d’album) qu’il y a un puissant effet sur la cohésion sociale, sur le vivre ensemble. Que l’émancipation des dominés passe par la compréhension de leurs enjeux par les dominants. Et qu’il n’y a rien de mieux que les histoires pour aider à cela, en théâtre… ou en bande dessinée.

La fragilité des hommes page 8La fragilité des hommes adopte une forme particulière

Pour dire tout cela, Vincent Zabus s’appuie ici sur le conte. C’est un artiste polymorphe. Chacun de ses albums utilise des procédés narratifs différents. Dans La fragilité des hommes, l’intrigue se déroule nulle part. À Mouais, une ville qui n’existe pas. Un lieu symbolique de la campagne périurbaine française, terre de déclassement. Le conte, c’est aussi Michel qui continue de parler à François par-delà la mort pour continuer de jouer les aiguillons, les trouble-fêtes.

L’intérêt de faire appel à cet imaginaire ? Accepter que rien ne soit vrai, mais que tout le soit pourtant. Un conte, c’est une synthèse de notre réel, une leçon de vie inspirée par de nombreux faits. Le conte rassemble tout en un lieu, en une poignée de personnages. Et il nous offre une leçon de vie, une morale. Avec le souhait d’inspirer les lecteurs.

La force de la bande dessinée va au-delà des mots

Voilà qui est longuement parlé sur le travail de Vincent Zabus. Mais nous sommes dans une bande dessinée, et pas dans un roman. Ce qui implique la présence et l’influence d’un dessinateur dans le procédé narratif. Arrive donc Nicoby.

Pour qui suit le dessinateur brétilien (35 en force), qu’il ait répondu présent au projet de Vincent Zabus n’a rien de surprenant. Nicoby aime ce genre de personnages, ces héros banals du quotidien. C’est même souvent ainsi qu’il se représente avec pudeur. François était un personnage fait pour lui.

La fragilité des hommes se dessine pour tousLa fragilité des hommes page 9

Le trait de Nicoby n’est pas réaliste. Il partage le réel avec vérité, mais sans chercher à se complaire dans la précision du détail. Pour illustrer un conte, c’est idéal, car le réel est présent, crédible mais aussi intemporel et impossible à situer géographiquement. L’artiste avance suffisamment dans le symbolisme pour commencer à approcher une forme d’universalité définie par Scott McCloud dans L’art invisible, comme résumé par la forme ultime du smiley. Des François, des Fanny, nous en connaissons tous. Et nous les reconnaîtrons sans mal par-delà les traits dessinés par le bédéiste.

Le dessin ne fait pas tout, tout seul…

Mais Nicoby n’est pas seul. Il travaille avec un trio de coloristes, les « successeurs » de son défunt coloriste attitré, Philippe Ory. Leur travail conjoint vient renforcer la dimension imaginaire autant que réaliste de Mouais. Les aplats de couleurs ne visent pas non plus le réalisme. Mais Pierre Jeanneau, Laurence et Salomé Ory coupent les scènes du reste du monde, du réel. Et ainsi, nourrissent le message initial d’universalité.

La fragilité des hommes, un album qui fait juste du bien

Messieurs, La fragilité des hommes n’est pas un album contre nous. C’est une bande dessinée qui nous invite à nous mettre en marche, à prendre part à l’évolution du monde. Ce n’est pas parce que notre position passée et présente est attaquée, que notre futur sera marqué par la domination inversée. Nous avons juste à accepter de dialoguer, dans le respect. Comment y parvenir ? Lisez cet album, les réponses s’y trouvent.

Article posté le mercredi 08 avril 2026 par Yaneck Chareyre

La fragilité des hommes
  • La fragilité des hommes
  • Scénariste : Vincent Zabus
  • Dessinateur : Nicoby
  • Coloristes : Pierre Jeanneau, Laurence Ory et Salomé Ory
  • Éditeur : Dargaud
  • Date de publication : 03 avril 2026
  • Nombre de pages : 128
  • Prix : 23€50
  • ISBN : 9782205212815

Résumé éditeur : Cette histoire se passe là où rien ne se passe… à Mouais, une petite ville que les jeunes ont quitté pour travailler ailleurs et où les vieux sont morts. Ceux qui y restent ont simplement oublié de partir. Mais Fanny débarque en ville… La comédienne compte bien glaner les histoires de chacun pour en composer un spectacle de rue. Sauf qu’à Mouais, on ne parle pas d’intime, et encore moins les hommes. Et certainement pas François. Son mètre quatre-vingt-quinze vouté sur une quarantaine bien tassée et son incapacité à terminer une phrase, François est pourtant chargé d’accompagner l’étrange projet. A moins que, justement, il ait lui aussi des secrets qui ne demandent qu’à s’échapper ?

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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